Nous publions ci-dessous un document qui a été adopté, après discussion et amendements, au cours d'une réunion des bureaux politiques des sections et organisations sympathisantes de la IVème Internationale en Europe, les 5 et 6 novembre 1974. 1. - Les partis communistes, créés après la capitulation de la social-démocratie devant l'impérialisme en 1914 et la victoire de la révolution socialiste d'octobre en tant que partis révolutionnaires d'avant-garde du prolétariat, ont subi un processus de dégénérescence bureaucratique parallèle à celui qui s'est produit en Union Soviétique. Sous la pression de l'Internationale communiste contrôlée par la fraction stalinienne du PCUS ( Parti Communiste d'Union Soviétique), ces partis ont progressivement perdu leur structure démocratique interne et leur capacité d'élaborer leur ligne politique en fonction des exigences du déroulement de la lutte de classes à l'échelle nationale , pour se transformer en instruments des manoeuvres diplomatiques de la bureaucratie soviétique. Ce processus s'est achevé par la capitulation sans combat du PC allemand devant Hitler en 1933 et l'acceptation de
cette capitulation, sans auto-critique ni examen politique sérieux de la ligne de l'IC 19291933, par l'ensemble des PC. La ligne politique des PC bureaucratisés et stalinisés a dès lors suivi les zigzags de la politique du Kremlin, en fonction des exigences de la défense bureaucratique du"bastion soviétique", défense à laquelle les intérêts de la révolution internationale sont systématiquement subordonnés dans la logique de la théorie du "socialisme dans un seul pays". Ces zigzags succes- la ligne droitière de 1925-28 (appui au Kuomintang; comité syndical anglo-russe, etc.); - la politique ultra-gauche dite de "troisième - la politique droitière d'alliance avec la bour -geoisie "démocratique" et le Front Populaire anti-fasciste, 1934-38; - la politique de revirement et de phraséologie apparemment plus gauche durant la période du pacte Hitler-Staline 1939-41 (avec cependant, surtout en 1940, des complaisances coupables à l'égard de l'impérialisme nazi); - la politique de "front national" avec la bourgeoisie impérialiste occidentale dans le cadre de l'alliance entre l'URSS et les impérialismes anglais et américain, 1941-47, qui a amené notamment les PC de France, d'Italie, de Grèce, à liquider les possibilités révolutionnaires ouvertes dans ces pays à la fin de la seconde guerre mondiale et à participer activement à la reconstruction de l'Etat bourgeois, de l'armée bourgeoise et de l'économie capitaliste, allant jusqu'à couvrir des guerres coloniales dans le cas de l'impérialisme français; - la politique anti-impérialisme américain qui coincide avec l'ouverture de la guerre froide et son exacerbation dans la guerre de Corée et la guerre d'Indochine 1948-52, politique combinant une phraséologie et un activisme temporaire (manifestation Ridgway) anti-impérialisme américain avec une ligne stratégique droitière de "démocratie nouvelle" et de "révolution par étapes" qui la différencie notamment de celle de la 3ème période ou même de celle de la période 1939-41. La nature des PC bureaucratisés et stalinisés qui se dégage de toute cette expérience historique s'étendant sur 30 ans (1923-53) est celle de partis ouvriers bureaucratisés qui, par leur origine, leur programme, leurs traditions, la manière dont ils sont perçus par la bourgeoisie impérialiste comme par le prolétariat, ainsi que par leur composition sociale et leur rôle objectif dans la société, continuent à faire partie du mouvement ouvrier organisé, mais dont la ligne politique courante ne reflète ni les intérêts de la bourgeoisie ni ceux de la petite-bourgeoisie, mais bien ceux de la bureaucratie qui a usurpé le pouvoir dans l'Etat ouvrier qu'est l'URSS. C'est cette inféodation à l'URSS, Etat ouvrier dégénéré, qui différencie fondamentalement les Partis Communistes des Partis Sociaux-démocrates, dont la conciliation et la capitulation devant la bourgeoisie impérialiste constitue le fondement objectif de l'orientation politique. Les PC, même quand ils rendent des services historiques décisifs à la bourgeoisie, comme ils le firent à l'époque du Front Populaire ou dans la période de 1944-47, le font non en fonction d'une quelconque inféodation au Grand Capital, mais en fonction de la politique contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique.
2. - A partir de la fin de la "guerre froide" (première conférence de Genève 1954) s'ouvre une longue période de rapprochement et de collaboration relatifs entre la bureaucratie soviétique et l'impérialisme, dont la phase actuelle, dite de "détente" n'est qu'un prolongement après bien d'autres ( fin de la première guerre d'Indochine, rencontres Eisenhower -Khroutchtev et Kennedy-Khroutchtev, arrêt des expériences nucléaires dans l'atmosphère, etc.). Il s'agit d'une période s'étendant maintenant sur 20 ans, pendant laquelle l'orientation fondamentale des PC en Europe capitaliste n'a plus connu de zigzags importants, mais a été marquée par la ligne stratégique de la "coexis -tence pacifique", excluant l'éventualité d'une révolution prolétarienne et d'une lutte révolutionnaire pour la conquête du pouvoir dans les pays impérialistes. C'est une stratégie fondamentalement axée sur les hypothèses suivantes: (a) La lutte entre le "camp socialiste" et le "camp impérialiste" est la manifestation principale de la lutte des classes à l'échelle mondiale (version "revue et corrigée" de la théorie du "socialisme dans un seul pays"'). (b) Aussi longtemps que les rapports de force économiques entre le "camp socialiste" et le "camp impérialiste" ne sont pas foncièrement modifiés (notamment par une production par tête d'habitant en URSS dépassant celle des pays impérialistes), le "passage au socialisme" est impossible en Occident. (c) Entre le régime du capitalisme des monopoles tel qu'il fonctionne aujourd'hui en Occident et le "régime socialiste" tel qu'il est conçu par les PC staliniens s'intercale une phase intermédiaire "d'alliances antimonopolistes" qui est une alliance inter-classe réunissant la classe ouvrière, la petite-bourgeoisie urbaine et rurale et la fraction "anti-monopoliste" de la bourgeoisie. Cette alliance réclame l'élimination du programme d'action des PC de tout objectif remettant en cause l'existence du régime capitaliste dans son ensemble. Elle présuppose la survie de l'appareil d'Etat bourgeois, soumis à un processus de "démocratisation" (d) Sortis de la période de guerre froide dans une situation d'isolement politique extrême par rapport à toutes les autres forces politiques de leurs pays respectifs, les PC ont comme tâche prioritaire de rompre cet isolement, en recherchant surtout des alliances avec la social-démocratie et la bureaucratie syndicale. Ils doivent pour cette raison éviter systématiquement toute orientation politique (notamment dans les syndicats et dans les grèves) qui les mettrait en opposition frontale avec la bureaucratie réformiste. La "détente internationale" est surtout perçue comme facilitant la rupture de l'isolement dans lequel se trouvent Le fait qu'en dépit de tournants mineurs les PC d'Europe capitaliste ont suivi cette orientation fondamentale pendant maintenant 20 ans, sans zigzags essentiels et sans des retours périodiques à une phraséologie publique et à une éducation interne anti-capitalistes et révolutionnaires, comparables à celles du passé, ne peut pas ne pas avoir des effets profonds sur le niveau de conscience et la nature de l'activité de leurs militants et sympathisants. Ces effets justifient amplement la notion d'évolution des PC et le début de leur transformation. Mais l'évolution des PC n'est pas seulement fonction de cet alignement à long terme sur la stratégie des "voies pacifiques réformistes et électora-
les vers le socialisme". Elle est aussi influencée par la crise internationale du stalinisme et par les répercussions, au sein des PC, de la montée d'une nouvelle avant-garde à caractère de masse en Europe, ainsi que par la remontée impétueuse des luttes et de la radicalisation ouvrières. Ce sont donc les effets combinés de ces trois processus sur la nature des PC qu'il s'agit d'examiner. 3. - L'alignement systématique, pendant 20 ans, des PC d'Europe occidentale sur la stratégie de l'"'alliance anti-monopoliste"' et de la "démocratie avancée'' a déclenché un processus de social-démocratisation de ces PC dans le sens suivant: (a) Ces partis renforcent considérablement les illusions et idéologies réformistes au sein du mouvement ouvrier et de la classe ouvrière, illusions et idéologies jadis représentées par la social-démocratie classique ; orientation essentiellement électoraliste; illusions systématiquement nourries dans le Parlement bourgeois et les parlementaires bourgeois; tentatives de maintenir les grèves dans un cadre strictement revendicatif; absence de toute éducation révolutionnaire, etc. (b) Sauf chez quelques survivants de l'ancienne génération (qui sont presque tous des bureaucrates) il n'y a plus guère parmi les militants des PC une continuité de pensée et surtout d'expérience avec les bases programmatiques de l'Internationale Communiste ou l'enseignement de Lénine concernant la démocratie bourgeoise, la dictature du prolétariat, la révolution mondiale , le rejet des gouvernements de coalition avec la bourgeoisie, etc. Des militants éduqués systématiquement dans une pratique quotidienne néo-réformiste pourront de plus en plus difficilement faire un tournant rapide vers une pratique de type foncièrement différent ( comme ce fut également le cas en 1914 pour le gros des militants sociaux-démocrates). (c) Les succès, limités mais réels, de l'orientation néo-réformiste des PC dans plusieurs pays d'Europe occidentale ( conquête de municipalités, conquêtes au sein de l'appareil syndical, positions parlementaires, positions dans les "organisations de masse", coopératives, féminines, culturelles, etc.), créent une dynamique sociale objective dans le sens de la social-démocratisation. Une partie de l'appareil des PC, surtout des PC de masse, conquiert des prébendes au sein de l'Etat parlementairebourgeois et de la société bourgeoise, comparables à celles conquises par la social-démocratie classique. Comme ce fut le cas pour cette social-démocratie classique, l'effet de ces prébendes est de moins en moins contrebalancé par une pratique et une éducation anticapitalistes systématiques. (d) La longue période de stabilité relative du capitalisme en Europe occidentale, 1949-68, et l'absence de grandes explosions révolutionnaires dans cette partie du monde durant cette période avaient considérablement renforcé cette évolution, jouant dans ce sens un rôle analogue à celui de la période d'essor impérialiste en Europe entre 1893 et 1914. Cependant, s'il est plus que justifié de parler d'un processus de social-démocratisation en cours pour les PC d'Europe capitaliste, il serait erroné de conclure que ce processus est déjà parachevé, et que les PC se sont déjà transformés en partis sociaux-démocrates purs et simples. Les facteurs suivants révèlent que cette évolution n'est pas encore achevée et que les PC n'ont pas encore subi une modification qualitative de leur nature sociale : (a) Les PC d'Europe capitaliste n'ont pas encore rompu leurs liens privilégiés avec la bureaucratie soviétique. Ces liens sont matériels (il ne faut pas sous-estimer l'ampleur de l'aide financière qui continue à provenir des Etats ouvriers bureaucratisés, les avantages que les dirigeants en tirent, les liens divers existant entre les cadres dirigeants des PC et ceux des Etats ouvriers, etc.). Ils. sont aussi et en premier lieu politiques, la référence à l'Union Soviétique et au "mouvement communiste international" étant le signe distinctif principal des PC par rapport aux partis sociaux-démocrates et la justification à la fois de leur existence séparée aux yeux des masses ouvrières plus larges et de leur ligne droitière aux yeux du noyau le plus dur de leurs militants. En cas de conflit aigu entre leur propre bourgeoisie impérialis -te et l'URSS, soit conflit direct, soit conflit
Afrique), "par pays interposé"' (Moyen-Orient, ils ne sont pas encore susceptibles de passer avec armes et bagages dans le camp opposé à l'URSS. Les progrès de la social-démocratisation de ces partis font qu'en cas de conflit, des parties de l'appareil prendraient certainement une telle position ( comme elles le firent déjà d'ailleurs en 1939-40). Mais, jusqu'à preuve du contraire, le gros de cet appareil n'est pas enclin à une telle capitulation finale devant l'impérialisme, (b) Les PC d'Europe capitaliste continuent à rassembler les cadres ouvriers adultes (non jeunes) les plus expérimentés et les plus militants, incarnant une conscience anti-capitadans de nombreux pays, une combativité largement supérieure à celle des militants réformistes sociaux(c) La bourgeoisie impérialiste d'Europe capitaliste continue à considérer les partis communistes et leurs appareils comme un corps socialement étranger, non intégré et non intégrable au sein de la bourgeoisie. Même lors -que la collaboration gouvernementale avec le PC est acceptée comme une solution in extre= mis en vue d'éviter une crise sociale révolutionnaire, cette collaboration se limite strictement à certaines sphères de l'appareil d'Etat et des appareils connexes. La bourgeoisie écarte toute pénétration du PC dans la sphère de l'armée, de l'appareil de répression, de la diplomatie, Il n'y a pas de dirigeants ou de cadres des PC au sein des conseils d'administration des grandes entreprises capitalistes privées. C'est pourquoi la définition la plus correcte des PC des pays d'Europe capitaliste est celle de partis ouvriers bureaucratisés en voie de social-démocratisation mais continuant à s'aligner fondamentalement sur les intérêts historiques de la bureaucratie soviétique (ce qui se médiatise par l'idéologie concernant le "camp socialiste"). 4. - La crise internationale du stalinisme a profondément marqué, elle aussi, l'évolution des PC d'Europe occidentale. La rupture du Kremplin avec le PC yougoslave d'abord, avec le PC chinois ensuite -- toutes deux manifestations indirectes de l'opposition irréconciliable entre la bureaucratie soviétique et les progrès, même déformés, de la révolution mondiale -- ; la répression par les armées commandées par la bureaucratie soviétique de la révolution hongroise d'abord, du "prin-
temps de Prague" ensuite; la réconciliation partielle entre Moscou et Belgrade, la montée d'une opposition politico-intellectuelle en URSS et ses répercussions en Occident; les répercussions de la révolution cubaine triomphant indépendamment du Kremlin et contre la ligne du PC cubain; les péripéties de la révolution indochinoise; l'apparition de nombre de PC de masse évoluant en fait de manière indépendante de Moscou et de Pékin (PC - (M) indien, PC japonais, PC vietnamien) : toutes ces manifestations de la crise internationale du stalinisme ont eu des effets de plus en plus marqués sur l'orientation des PC d'Europe capitaliste. Un certain nombre de ces PC ont pris de plus en plus leurs distances par rapport au stalinisme traditionnel et ont commencé à critiquer publiquement l'attitude de la bureaucratie soviétique, tant en ce qui concerne son orientation internationale qu'en ce qui concerne certaines de ses décisions de politique interne. C'est notamment le cas des PC italien, néérlandais et du PC espagnol, ainsi que du PC grec dit "de l'intérieur". Si la remise en question de quelques unes des thèses classiques du stalinisme reste plus timide dans certains cas que dans d'autres, si l'alignement sur la diplomatie soviétique reste prédominante même si elle n'est plus inconditionnelle, si le dogme de I' "Etat guide" et du "parti-guide" n'est pas franchement rejeté sauf dans quelques cas, il faut cependant souligner que lors de l'invasion de la République Socialiste Tchécoslovaque par les armées du Pacte de Varsovie, un pas en avant significatif a été accompli dans la voie du "polycentrisme" des PC : la majorité des PC d'Europe occidentale ont condamné cette invasion, seuls les PC ouest-allemand, finlandais, luxembourgeois, portugais et grec ( dit "de l'extérieur") l'approuvant inconditionnellement. Certes, ce "désengagement" encore fort timide par rapport au Kremlin a été suivi d'abord par une "rechute" capitularde par rapport à la "normalisation" imposée au PC tchécoslovaque. Mais l'attitude adoptée à l'égard de la persécution des intellectuels oppositionnels en URSS a confirmé que le comportement de la majorité des PC d'Europe occidentale en août 1968 n'était pas un évènement isolé. L'alignement inconditionnel sur n'importe quelle décision, tant internationale qu'intérieure, des dirigeants du PCUS devient de plus en plus difficile aux dirigeants des PC d'Europe occidentale. Elle ne se maintient plus que dans quelques cas exceptionnels, explicables en fonction de la dépendance matérielle plus nette et plus immédiate par rapport au Kremlin (PC ouest-allemand et finlandais, émigration grecque et portugaise jusqu'à la chute de la dictature dans ces deux pays). La dynamique fondamentale va de toute évidence en direction inverse. Cette dynamique est cependant foncièrement contradictoire. D'une part, elle reflète au sein même des PC d'Europe capitaliste les changements de la situation mondiale et de la situation en URSS même, qui rendent de moins en moins crédibles les dogmes fondamentaux du stalinisme. Le concept de la "forteresse assiégée" ne tient plus depuis la victoire de la révolution chinoise et de l'émergence de l'URSS comme principale puissance militaire eurasiatique. Les impératifs de la Realpolitik ne semblent plus incarnés par la politique du Kremlin, dans la mesure où celui-ci parait pour le moins co-responsable de la division du "camp socialiste" comme résultat du conflit sino-soviétique. Le rôle de frein joué par le centralisme bureaucratique, par les privilèges bureaucratiques, par l'absence de démocratie soviétique en URSS, tant pour le progrès économique et culturel du pays que du point de vue de l'attrait que le "modèle soviétique du socialisme" pourrait exercer sur la classe ouvrière occidentale, est de plus en plus évident. Dans ces conditions, s'opposer à toute critique publique de la bureaucratie soviétique devient une simple bagarre d'arrière garde au sein des PC d'Europe occidentale, où des renversements sensationnels de position sont inévitables ( cf l'attitude du PCF dans l'afMais, d'autre part, la prise de distance par rapport à la bureaucratie soviétique correspond également à une pression du milieu ambiant, aux impératifs de rapprochement à tout prix avec la social-démocratie, à la tentative de renouer le contact avec l'intelligentsia et la bourgeoisie "libérales", au désir de conquérir à tout prix une respectabilité qui doit aboutir à la rentrée dans des coalitions gouvernementales. Le changement d'attitude à l'égard du Marché Commun et de la participation de "leur" pays à l'OTAN, de la part des PC qui ont l'ambition de participer à brève échéance à des gouvernements de coalition est fort significative à ce propos. Si la première motivation des critiques par rapport au Kremlin laisse ouverte la voie d'évolution de PC (ou de groupes scissionnés) vers des positions centristes, voir centristes de gauche, la seconde cadre parfaitement avec l'évolution de ces partis dans le sens droitier, c'est-à-dire dans le sens de leur social-démocratisation. C'est là incontestablement la dominante dans l'évolution contradictoire des PC, dominante que des prises de distance à l'égard du Kremlin, occasionnelles, limitées et foncièrement opportunistes, ne peuvent donc que confirmer. 5. - Une distinction doit etre taite entre des PC à influence de masse qui jouent un rôle prédominant au sein du mouvement ouvrier de leur pays (essentiellement les PC italien, français, portugais, espagnol et, dans une moindre mesure, grec) et les PC "petits"' qui n'exercent qu'une influence minoritaire (quelquefois même marginale) au sein du mouvement ouvrier organisé. Certes, il y a des cas intermédiaires comme celui du PC finlandais qui, tout en étant minoritaire au sein de la classe est incontestablement un parti à influence de masse tant politique que syndicale, et celui du PC de Grande Bretagne qui, tout en étant insignifiant sur le plan politique, détient des positions prépondérantes au sein des secteurs les plus combatifs du mouvement syndical. Néanmoins, la distinction entre ces deux catégories est fort utile. C'est seulement dans le cas des partis à influence de masse que la participation gouvernementale est une perspective réaliste à bref ou moyen terme (le cas du PC finlandais peut être joint à la première catégorie à ce propos et on ne peut évidemment pas exclure l'éventualité d'un changement qualitatif des rapports de forces au sein du mouvement ouvrier d'un pays supplémentaire, par suite d'un essor exceptionnel du mouvement de masse, d'une incapacité de la social-démocratie de s'y adapter en partie et d'une croissance brusque du PC local).
Le processus structurel de social-démocratisation est évidemment plus avancé dans le cas des PC de masse que dans celui des PC "petits". Dans ce dernier cas, ni les prébendes déjà détenues au sein de l'Etat bourgeois, ni la perspective de participation gouvernementale dans un avenir prévisible ne donnent une base matérielle à une prise de distance de plus en plus prononcée par rapport à la bureaucratie soviétique (l'exception à cette règle est celle du PC des Pays-Bas dont la rupture avec le Kremlin, après l'éclatement du conflit sino-soviétique, est allée le plus loin. Cela ne signifie pas que ces partis suivent un cours moins droitier que celui des PC de masse, que leur social-démocratisation politique soit moins prononcée. Mais cela signifie que leur fonction dans le mouvement ouvrier de masse avant tout dans le mouvement syndical et dans les grèves) est objectivement différente et est différemment perçue par les masses. En comparaison avec l'appareil social-démocrate qui continue à dominer les syndicats, les militants des "petits" PC continuent à être perçus comme des dirigeants ouvriers beaucoup plus combatifs, qui stimulent davantage les luttes qu'ils ne les brisent, tout en les orientant vers des voies réformistes et de collaboration de classe, Toute radicalisation du mouvement ouvrier peut donc plus facilement s'exprimer par une influence syndicale accrue des militants du PC dans ces conditions. Par ailleurs, le fait que les PC de masse peuvent être amenés à adopter des positions politiques critiques par rapport à la bureaucratie soviétique en vue de faciliter leur participation ministérielle n'est pas dramatisé par le Kremlin. Dans la situation mondiale modifiée qui a émergé de l'affaiblissement global de l'impérialisme, les PC de masse en Europe occidentale ont moins la fonction d'exercer une pression pro-URSS sur la bourgeoisie régnante de ces pays, que celle de leur démontrer que la bureaucratie a cessé d'être une force favorable au renversement du capitalisme. C'est précisément à travers leur contrôle sur le mouvement ouvrier, à l'occasion de crises sociales graves et par le truchement d'une participation gouvernementale que les PC peuvent le mieux remplir cette fonction. Tout ce qui favorise l'accomplissement d'une telle tâche ne s'oppose donc pas au dessein stratégique fondamental du Kremlin. 6, - L'apparition d'une nouvelle avant-garde de masse en Europe capitaliste en fonction de la radicalisation de la jeunesse d'abord, de la montée impérieuse des luttes ouvrières ensuite, et de politisation progressive et réciproque de ces différentes composantes a, au début, surpris les PC d'Europe capitaliste. Ceux-ci ont tardé à comprendre l'ampleur du phénomène qui les a tous largement débordés. L'attitude sectaire adoptée à l'égard des explosions étudiantes, des grèves sauvages, des formes d'organisation et de luttes de masse radicales; la condamnation en bloc de ces phénomènes sous les vocables " gauchisme petit-bourgeois", " anarchisme" "opportunisme de gauche", etc., a contribué à ce débordement et a facilité la constitution d'organisations d'extrême-gauche importantes sur la gauche du PC, modifiant ainsi les rapports de forces au sein du mouvement ouvrier, fat-ce de manière encore modeste et initiale Mais l'ampleur même de la crise de l'ensemble des rapports sociaux bourgeois, la détérioration progressive du climat économique, la remontée de plus en plus prononcée des luttes ouvrières, devaient à la longue exercer leurs effets au sein même des PC. Ceux-ci ne pouvaient rester imperméables à des aspirations et à des espoirs qui animèrent et animent des millions d'hommes et de femmes. Avec retard, mais non sans efficacité, les PC ont effectué un "'tournant vers la jeunesse" dans pratiquement tous les pays d'Europe capitaliste. Après avoir tourné le dos au mouvement de masse étudiant, ils lui offrent aujourd'hui avant tout une réponse à la préoccupation principale qui anime sa couche d'avant-garde politisée : la recherche d'un lien avec la classe ouvrière et avec le mouvement ouvrier.
Avec retard aussi, et dans des buts plus ambigus, ils essaient de chapeauter les luttes ouvrières, à la fois pour éviter une influence croissante des organisations d'extrême-gauche dans les entreprises et pour renforcer leurs positions de négociation et de chantage par rapport à la bourgeoisie, en vue de sortir de leur isolement politique et de réaliser l'entrée au gouvernement dans des cas précis. Certes, cette insertion plus nette dans les mouvements de masse depuis 1969 est marquée par de nombreuses contradictions. Si les PC n'essaient plus de "casser"les luttes de masse de manière frontale ou de les étouffer, mais plutôt de les canaliser vers les objectifs néoréformistes poursuivis, ils doivent faire face au danger réel que tout encouragement aux luttes risque de voir celles-ci déborder le cadre étroit dans lequel on essaie de les contenir. D'autre part, plus les PC s'insèrent dans ces luttes, plus la radicalisation profonde de la classe ouvrière et de la jeunesse risque de se répercuter au sein même de ces partis, y nourrissant de nouveaux courants d'opposition, cette fois-ci carrément de gauche. Le fait que la bourgeoisie doute de la capacité des PC de contrôler et d'endiguer effectivement la lutte explosive des masses en cas de collaboration ministérielle la fait d'ailleurs hésiter à avoir recours à cette carte extrême de sauvetage du système. Finalement, le rapprochement avec la socialdémocratie, voire la constitution d'un bloc avec elle ( comme en France) risque d'accentuer ces contradictions, voire d'en provoquer de nouvelles. Le PS veut essayer de tourner le PC sur sa gauche, surtout en ce qui concerne la combativité syndicale (CFDT) et certains mots d'ordre à résonnance à la fois anti-capitaliste et anti-bureaucratique ("socialisme auto-gestionnaire'), dans la mesure où il s'agit pour lui de reconquérir une base ouvrière et de rétablir l'équilibre électoral avec le PC, et même de remettre en cause l'hégémonie du PC sur le mouvement ouvrier organisé dans certains pays. Pour contrer ces manoeuvres, le PC est gêné et par son refus de toute attaque frontale contre la social-démocratie et par la peur de céder au "gauchisme" et par ses liens maintenus avec la bureaucratie soviétique, Mais l'obstacle principal c'est son incapacité de modifier son orientation stratégique fondamentale. Il n'est donc nullement exclu qu'après quelques succès électoraux initiaux, ainsi que des succès de recrutement de jeunes, le PC perde finalement des positions électorales et voie se modifier les rapports de force au sein du mouvement ouvrier organisé à ses dépens, ce qui s'es-
quisse déjà en France, en Belgique et au Pays-Bas. Une telle éventualité pourrait faciliter un début de remise en question de sa stratégie dans ses propres rangs surtout si elle colncide avec une crise politique grave en URSS et ( ou) une montée révolutionnaire en Europe occidentale. 7. - Si la chute du régime d'Allende au Chili a été perçue comme une défaite très grave par les PC d'Europe capitaliste, le PC chilien ayant pratiqué la même stratégie avec laquelle ils s'identifient depuis de longues années, la chute de la dictature au Portugal venant après les 49% de voix obtenus par la candidature de Mitterrand en France a incontestablement accru la crédibilité de cette stratégie aux yeux d'une partie de la classe ouvrière et même de son avant-garde en Europe capitaliste. Toute une série de groupes centristes qui, il n'y a pas longtemps adoptèrent une position sectaire ultra-gauchiste à l'égard des PC esquissent aujourd'hui un rapprochement, voire un alignement sur leur politique. La scission du groupe Bandiera Roja en Espagne, dont une partie de la direction a rejoint le Parti Communiste espagnol, est une des manifestations les plus spectaculaires de cette évolution. Sans analyser plus en détail les aspects purement conjoncturels, voire "nationaux" de ce phénomène, nous devons surtout mettre en évidence certains aspects structuraux qui l'expliquent en partie : (a) La remontée des luttes ouvrières et la politisation de couches très larges des masses laborieuses a eu l'effet classique de faire gagner aux partis ouvriers de masse beaucoup plus de force sur leur droite qu'ils n'en perdent sur leur gauche, au profit des organisations centristes et révolutionnaires. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les couches qui s'éveillent à la vie politique dans les milieux de la petite et moyenne industrie, des villes de province, en milieu rural, etc., ce qui ne s'oppose nullement à une combativité quelquefois très radicale dans le même milieu. (b) La stratégie réformiste des PC possède une crédibilité réelle dans l'absence d'un parti révolutionnaire de masse. Même les couches les plus radicales du prolétariat, qui désirent aller plus loin que le "passage électoral au socialisme", sentent que dans l'absence d'un tel parti, une victoire révolutionnaire est peu probable à court terme. Une expérience de gouvernement des partis ouvriers, voire de gouvernement d'une "démocratie nouvelle", apparait à leurs yeux comme la seule solution de rechange pratique par rapport à la gabegie et la crise de structure croissante du capitalisme (c) Le fait même de l'aggravation de la crise du régime renforce dans un premier temps l'attrait des solution proposées par les PC de masse. Car cette aggravation de la crise place la question du gouvernement, du pouvoir politique, au centre des préoccupations des masses, ce qui freine le recours à l'action directe généralisée sans débouché politique visible. C'est pour cette raison que des militants ou -vriers communistes qui, dans la phase précédente s'étaient de plus en plus repliés vers l'activisme syndical et qui s'étaient rapprochés, dans ce cadre, des militants révolutionnaires, prennent aujourd'hui leurs distances, en fonction de la crédibilité renouvelée du projet politique de certains PC d'Europe capitaliste. Il faudra un nouveau palier supérieur de lutte des masses pour que cette dynamique favorisant temporairement une remontée de crédibilité des PC se retourne en son contraire ; soit que l'ampleur des luttes de masse atteigne le niveau de grèves de masse avec occupa -tion d'usine faisant surgir des organes potentiels de dualité de pouvoir, ce qui oppose aux "solutions" réformistes une solution révolutionnaire tangible, et accélère l'apparition de partis ouvriers révolutionnaires avec audience de masse; soit que la participation gouvernementale des PC amène ceux-ci à s'opposer de nouveau de manière frontale aux luttes de masse (comme au Portugal), ce qui stimule leur débordement par des fractions non négligeables de la classe ouvrière. 8. - L'analyse marxiste-révolutionnaire de l'évolution des PC d'Europe capitaliste n'est pas une entreprise académique mais sert, en dernier ressort, notre insertion dans la lutte de classes, notre lutte politique contre le réformisme et le stalinisme et notre tâche de construire le parti révolutionnaire. A cette fin, la définition de l'orientation des PC et des axes principaux de polémique contre elle doit se faire de la manière la plus rigoureuse possible. Dans ce sens, caractériser cette orientation de manière globale comme étant aujourd'hui une "orientation de front populaire"' est absolument insuffisant. On peut évidemment définir la politique de front populaire de manière tellement vague et large qu'on peut y faire rentrer la pratique de tous les partis ouvriers ayant une ligne réformiste. Si "'front populaire" égale toute forme de collaboration de classe avec la bourgeoisie, alors la social-démocratie pratique le "front populaire" universellement depuis 1914, sinon 1900 et les PC d'Europe capitaliste le pratiquent depuis 1934. Mais cette définition si vague qu'on peut y jeter pêle-mêle dans le même sac les gouvernements d'union sacrée de 1914, le gouvernement Kérenski de 1917, le gouvernement Ebert-Scheidemann de 1918, les gouvernements travaillistes britannique et suédois, les gouvernements Blum et Azana de 1936, le gouvernement de Gaulle de 1944, le gouvernement Mollet-Mendès de 1955, voire le gouvernement Waldeck-Rousseau - Millerand en 1903, perd toute valeur pour guider une tactique de riposte des révolutionnaires. Manifestement, dans tous ces cas, les mots d'ordre tactiques principaux des révolutionnaires ne pouvaient être les mêmes. On peut restreindre quelque peu la notion de "front populaire" en le définissant comme toute forme de gouvernement de coalition avec la bourgeoisie. Mais à part le fait qu'il est par -faitement possible de pratiquer une politique pro-capitaliste contre - révolutionnaire sans pour autant avoir des ministres bourgeois au sein du cabinet ( gouvernement Ebert-Scheidemann; gouvernements Attlee et Wilson, gouvernements sociaux-démocrates suédois), cette première restriction est encore largement insuffisante pour marquer ce qui est particulier au front populaire. En effet, le gouvernement Churchill de 1940, comme le gou-
DOCUMENT (fin) vernement français de 1914, sans parler du gouvernement Waldeck-Rousseau-Millerand en France et des gouvernements Brandt et Schmidt en RFA étaient tous des "gouvernements de coalition avec la bourgeoisie", sans pouvoir manifestement être classés dans la catégorie de "gouvernements de front populaiUne définition plus correcte des gouvernements de front populaire serait la suivante : gouvernements de coalition entre des partis_ ouvriers (y compris les PC) et des partis bourgeois en situation pré-révolutionnaire ou révolutionnaire, où la volonté et le potentiel anti-capitaliste révolutionnaire des masses sont déviés vers des voies compatibles avec la survie du régime capitaliste, sous la justification ( le prétexte) que cette coalition avec la bourgeoisie constitue la seule solution de rechange à une victoire de la contre-révolution (tsariste, fasciste, militariste, etc.). C'est pour cette raison, parce que la coalition avec les partis bourgeois ("anti-tsaristes, anti-fascistes, anti-dictature, anti-impérialistes" tion) est au coeur même de la stratégie des PC et des PS dans des cas précis, que la revendication "A la porte les ministres bour -geois" prend tout son sens, et permet d'ouvrir, si elle était par hasard réalisée, une expérience supérieure des masses en ce qui concerne l'inefficacité des "solutions" réformistes sans ministres bourgeois. Mais dans des situation où les gouvernements en présence sont perçus par les masses non comme des gouvernements de coalition avec la bourgeoisie mais déjà comme des gouvernements des partis ouvriers eux-mêmes (indépendamment du fait de savoir si l'un ou l'autre capitaliste individuel s'y trouve, comme ce fut d'ailleurs le cas de tous les gouvernements travaillistes en Grande Bretagne); dans des situations où l'illusion principale à combattre n'est pas celle de "'l'alliance avec les partis bourgeois", mais celle de la collaboration avec le patronat et de tolérance de l'appareil d'Etat bourgeois, l'axe principal de la polémique marxiste révolutionnaire doit de tout évidence être dirigé contre cette forme de la collaboration de classe, et non contre la présence de quelques figurants libéraux-bourgeois au sein du cabinet, Ce fut la situation en Allemagne en 1918-19; la situation en Grande Bretagne en 1945-51, 1964 et 1974; la situation au Chili en 1972-73. Ce serait également la situation en France si l'Union de la Gauche dans sa forme actuelle devait arriver au pouvoir. Dans tous ces cas prendre comme axe principal d'agitation le mot d'ordre "A la porte les ministres capitalistes" serait passer à côté des contradictions centrales, tant de la situation objective que de l'état d'esprit des masses. L'axe principal pour démasquer la politique contre-révolutionnaire des dirigeants des PC et des PS devrait au contraire consister en mots d'ordre qui dévoilent leur collaboration avec le patronat et l'Etat bourgeois : nationalisation sans indemnité ni rachat des usines, banques,entreprises de transport, sous contrôle ouvrier; démantèlement de l'armée bourgeoise et de l'appareil de répression, armement du prolétariat; constitution, généralisation fédération et unification d'organes de dualité de pouvoir, etc.. Il peut être nécessaire de lancer des revendications intermédiaires entre les mots d'ordre immédiats et ces mots d'ordre transitoires, comme par exemple: gouvernement travailliste responsable devant les organisations ouvrières. Mais le mot d'ordre " A la porte les ministres capitalistes", dans le cas où ceux-ci ne sont ni la justification ni l'incarnation principale de la collaboration de classe aux yeux des masses, est manifestement de troisième ordre et non d'ordre central, ce qui signifie que, sans l'abandonner, il ne faut pas en faire la pièce centrale de notre propagande et surtout de notre agitation. La situation est tout à fait différente dans le cas d'une alliance gouvernementale entre la Démocratie Chrétienne et le PCI dans le cadre du "compromis historique" poursuivi par ce parti en Italie, surtout si elle coincide avec une montée de luttes de masse pré-révolutionnaire. Dans ce cas, le mot d'ordre de la rupture de la coalition serait un mot d'ordre politique central, tout en servant d'axe à un ensemble de revendications transitoires visant à généraliser les luttes de masse et à faire surgir des comités de type pré-soviétique ou soviétique. Dans ce sens la définition des PC comme des partis ouvriers bureaucratisés en voie de social-démocratisation, même s'ils restent en dernière analyse alignés sur la bureaucratie soviétique, entraine une conséquence politique importante pour notre mouvement. Elle place la lutte contre les illusions_et idéologies réformistes (électoralistes, parlementaristes, de collaboration de classe) au centre des tâches des marxistes-révolutionnaires au sein des masses laborieuses. Aider les masses à surmonter en pratique ces illusions réformistes, c'est une condition essentielle pour faciliter à la fois la transcroissance de la situation prérévolutionnaire en situation révolutionnaire et la transcroissance des organisations révolutionnaires en partis révolutionnaires de masUne politique intelligente d'unité d'actiondébordement à l'égard des PC doit évidemment y contribuer. C