Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Le moment de vérité

· Inprecor (première série) n° 16-17, 16 janvier 1975 · p. 34-39 · 4 113 mots

France Économie mondiale Allemagne Syndicalisme

H. VALENTIN & C.LEUCATE -

L'économie française connait, sous des formes qui lui sont propres, les manifestations de ralentissement de l'activité mondiale et de la hausse des cours pétroliers : (1) La "note pétrolière" est, compte tenu de la dépendance énergétique de la France, particulièrement lourde : de l'ordre de 6 milliards de dollars, soit 3% de la production nationale. La France est plus faiblement consommatrice d'énergie et d'abord d'énergie industrielle que d'autres pays (RFA, USA, Grande-Bretagne, etc.), mais sa dépendance envers le pétrole est exceptionnellement élevée (comme le Japon et l'Italie). De 1960 à 1972, le pétrole est passé de 30 à 67% du total de l'énergie consommée (1). Parallèlement, la part des groupes pétroliers français dans l'approvisionnement national s'est réduite : moins de 70% aujourd'hui contre 100% en 1968. L'impact en France de la hausse du pétrole sera différent suivant que la déformation de la structure des prix des sources d'énergie sera ou non durable. Mais, dans l'immédiat, ce prélèvement pèse directement sur la formation des revenus intérieurs et leur partage (notamment entre profits et salaires) et crée, au moins pour plusieurs années, un énorme déséquilibre du solde commercial extérieur. Ceci d'autant plus que la France est tout à fait incapable de compenser par des "exportations invisibles" le déficit de sa balance des marchandises, et que les entrées de capitaux sont compromises par la détérioration de la situation politique et économique. (2) La récession n'a pas, au moins au début de 1974, frappé de plein fouet l'économie française. Mais, depuis plusieurs semaines, la stagnation de la production industrielle est acquise (1) 'Paradoxalement, c'est peut-être dans l'économie européenne la plus soumise à l'intervention de l'Etat que les firmes pétrolières ont le plus aisément contrôlé le processus de substitution énergétique à travers la pratique systématique des rabais, le financement des installations de chauffage au tuel et plus généralement croyance qu'elles ont réussi à imposer une baisse tendant à être longue et continue des produits pétroliers". (Rapport au congrès des économistes de langue française du CNRS, mail 974).

et les perspectives des industriels sont médiocres, voire mauvaises dans certains secteurs comme celui des industries de consommation. La croissance en volume de la production industrielle sera plus faible que prévu en 1974; guère plus de 3% et 4% pour la production intérieure brute (PIB) totale. Les carnets de commande sont encore remplis pour les industries d'équipement, mais partout, il y a détérioration des carnets et d'abord des carnets étrangers. Les exportations, qui ont soutenu l'activité au début de l'année, ne sont plus assurées de croftre au même rythme. Ceci se traduit par une détente dans l'utilisation de l'appareil de production, qui, fonctionnant à la limite de ses capacités depuis 1969, retrouve un taux d'utilisation réputé "normal" (80% environ). Mais surtout, on assiste à une aggravation brutale du chômage. En quelques semaines, le nombre des chômeurs a crû de plus de 30%. Octobre a été pire encore que septembre : 100. 000 chômeurs de plus. En un mois, d'août à septembre, le nombre des dossiers ouverts au régime d'assurance chômage a crû de 40%. Il y a d'après les chiffres officiels près de 650. 000 chômeurs en France (le double de la situation de mai 1968). Ces chiffres n'incluent pas les chômeurs les plus vieux exclus du marché du travail sans réelle garantie de rémunération et les centaines de milliers de travailleurs qui, sans être officiellement recensés, sont à la recherche d'un emploi conforme à leurs besoins. Parallèlement, les licenciements collectifs_sont passés de 2 000 au deuxième trimestre 1974 à 6000 au troisième trimestre 1974. En même temps, le chômage partiel a fait un bond :400% d'augmentation de septembre 1973 à septembre 1974. Presque tous les secteurs sont touchés ; mêmes les compagnies d'assurances annoncent du "chômage partiel" (réduction forcée des horaires). Dans l'automobile, le patronat a cru d'abord éviter les licenciements collectifs massifs grâce à la rotation élevée de la main-d'oeuvre (moins de 2 ans) et en favorisant les départs ou les réductions d'horaires. Mais la détérioration générale de l'emploi rend les départs spontanés plus rares et la conjoncture du sec-

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teur de plus en plus mauvaise les oblige à licencier. Ce sont surtout les femmes qui sont touchées par les difficultés du "marché de l'emploi". Il y a 60% au moins de chômeuses alors qu'elles représentent moins de 40% de la population active (2). De même les jeunes à la recherche d'un premier emploi sont plus particulièrement affectés, à la fois parce qu'ils ne peuvent trouver du travail et parce qu'ils ne bénéficient pas des allocations de chômage dans la plupart des cas. Cette structure du chômage est directement comparable à celle existant à la veille de 1968. Rien ne permet de prévoir le ralentissement du processus amorcé : l'économie française reste, même dans les phases de haute conjoncture, faiblement créatrice d'emplois. C'est surtout le secteur improductif et les transports qui ont absorbé l'excédent de main-d'oeuvre au cours des années précédentes, alors que l'emploi industriel était en quasi stagnation. Les perspectives de l'activité pour 1975 sont propices à une dégradation continue de l'emploi pendant plusieurs mois encore. (3) Enfin, la répercussion des hausses du pétrole et des autres matières premières dans les prix industriels donne un caractère galopant au processus d'accélération de l'inflation engagé depuis 1970, portant le glissement intraannuel des prix à la consommation des ménages à plus de 16% en 1974. Ce processus touche plus particulièrement les divers produits industriels alors que, précédemment, les prix agricoles et alimentaires constituaient l'élément le plus inflationniste de l'indice global. Il en résulte notamment une très brutale baisse du revenu réel des agriculteurs au cours de l'année 1974. Comme le montre la croissances des prix en octobre ( + 1.3% !) rien ne permet d'attendre, à brève échéance, la fin de cette sur-inflation la "répercussion"' des diverses hausses (énergie, matières premières) étant loin d'être achevées. C'est donc dans un climat clairement "stag-flationniste" ( ralentissement de l'activité conjointe à la poursuite de l'inflation) que s'ouvre l'année 1975. (2) Contrairement à certaines idées reçues, on soulignera que les femmes sont particulièrement touchées par les fluctuations de l'emploi industriel. (Conformément à la volonté du patronat d'utiliser cette main-d'oeuvre peu couteuse, elles ont fourni en 1973, 75% des emplois nouveaux créés dans l'industrie alors qu'elles n(y représentent que 30% environ des effectifs en place; elles sont donc directement atteintes par la stagnation de l'embauche et les licenciements).

Des contradictions accumulées depuis 10 ans Ces incidences immédiates ne peuvent être appréciées qu'au regard des contradictions plus profondes qui ont marqué l'accumulation du capital et la lutte de classe économique au cours de la dernière décennie. Les quinze dernières années se caractérisent par un mouvement structurel de grande ampleur, de rééquipement ae l'appareil productif et de réorganisation sociale du capital. Le capital fixe productif aurait augmenté de 30% (à prix constants) de 1968 en 1972, soit autant que de 1950 à 1959. Dans le même temps, le nombre des salariés a augmenté -- mais beaucoup moins vite-- notamment dans les industries de produits intermédiaires et de biens de consommation. Ceci exprime une tendance structurelle à l'élévation rapide de la composition organique du capital, Ce mouvement s'est opéré largement sous l'égide de la fraction monopoliste, encore que le mouvement de concentration économique ne doive pas être exagéré : de 1961 à 1969 le taux de concentration (% de chiffre d'affaires réalisé par les 4 premières entreprises) n'a pas augmenté de manière sensible. Ce sont les entreprises moyennes qui ont le plus augmenté leur part. Le phénomène de concentration n'apparait nettement que pour quelques secteurs étroitement définis où les entreprises de tête ont affirmé leur poids. Par ailleurs ce mouvement s'est développé à travers des phases fortement contrastées du point de vue politique et social, et qui expliquent, pour une large part, les spécificités des "fluctuations" proprement économiques. Du point de vue des effets des rapports de force entre les classes et de la "politique économique" sur la formation du taux d'exploitation (et par voie de conséquence du taux de profit), on peut ainsi isoler plusieurs phases caractéristiques : (1) L'avènement du gaullisme en 1958 conjoint à l'ouverture sur le Marché Commun est mar -qué par une vigoureuse offensive économique anti-ouvrière qu'orchestre le "plan Pinay" et qui permet une forte hausse du taux de profit jusqu'en 1960. Dès 1960 cependant, l'évolution est moins favorable au capital: une croissance anarchique des investissements face à l'ouverture des frontières a donné à la période 1963-64. le caractère d'une phase conjoncturelle de sur-accumulation et de dégradation de la rentabilité. (2) 1963 ouvre une période de durcissement des rapports de classe où s'accumulent les contradictions qui déboucheront sur l'explosion sociale de Mai 68. La grève des mineurs prélude à une remobilisation ouvrière, tandis que le "plan de stabilisation" et le Vème Plan inau-

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gure une politique très active de la restructuration monopoliste. La politique conjoncturelle consécutive à 1963 ( encadrement du crédit, contrôle strict des prix) prolongée dans les effets par les répercussions retenues de la récession allemande de 1967, conduisent à un ralentissement conjoint de la croissance et de l'inflation, mais qui s'opèrent dans des conditions globalement favorables à la restauration du taux de profit. Alors que la croissance du capital se ralentit, une très nette élévation du taux d'exploitation s'observe à partir de 1964 (la contrepartie pour la classe ouvrière étant le laminage du pouvoir d'achat qui croit de moins de 3% par an en 1966 et en 1967 et une aggravation très sensible du chômage, du fait des restructurations et du caractère très intensif de la croissance économique: 300. 000 chômeurs en Mai 68). On soulignera que cette évolution favorable au capital n'est en rien arrêtée par les conséquences économiques de Mai 68 (accords de Grenelle). Bien plus, l'année 1969, par la conjonction d'une très vive croissance des exportations ( dévaluation), d'une brutale inflation (7% pour 2.9% en 1967) et de forts gains de productivité constitue une année record pour le taux moyen de profit dans l'après-guerre. (3) Cependant, ce record est particulièrement factice. Dès 1969, se manifestent les signes avant-coureurs des difficultés qui caractérisent la mise en valeur du capital dans la période plus récente. L'accélération de l'inflation va permettre au cours des dernières années de faire apparaitre une croissance nominale très rapide de la masse des profits. Mais en réalité, en terme de partage réel des revenus et de taux d'exploitation, cela correspond à une évolution désormais défavorable au capital : sous la pression d'une combativité sociale élevée, la lutte économique permet aux salariés d'obtenir une croissance substancielle le leur pouvoir d'achat (près de 5% en movenne annuelle) que les gains de productivité ne suffisent pas à compenser. Compte tenu du très fort rythme d'accumulation qui se prolonge après le boom exceptionnel de 1969-70 pour ne commencer à s'atténuer que fin 1973, cette évolution du partage des revenus conduit à une dégradation continue des conditions de financement (taux d'auto-financement) et de rentabilité (taux de profit) du capital. Ces effets sont partiellement limités au niveau de la gestion des entreprises par un recours croissant à l'épargne privée et sa sous-rémunération en période d'inflation rapide. Le taux d'endettement des entreprises a doublé en quelques années et atteint près de 40% du ca-. pital avancé. Des taux d'intérêts faibles et une fiscalité très favorable ont fait de l'endettement massif un des instruments les plus efficaces aux mains des entreprises pour escamoter la baisse de leur taux de profit. Mais, en même temps, ce mouvement créait les conditions d'une augmentation considérable de la part du profit captée par les banques, instruments privilégiés de la transformation des revenus salariaux en capital argent dans les mains des entreprises. Avant même la crise du pétrole, les tensions croissantes sur le partage profits-salaires et leur incidence sur la mise en valeur du capital (le taux de profit moyen en 1973 se retrouve au niveau de 1963) mettaient objectivement à l'ordre du jour, du point de vue du capital, une nouvelle offensive économique anti-salariale, tendant à restaurer le taux de profit, comme cela avait pu l'être avec un succès certain en 1958-1960 et en 1963-1967. Des difficultés croissantes en 1975 Au regard de cette évolution la situation actuelle du capitalisme français apparait de plus en plus critique. (1) La croissance globale de la production et de l'activité est de plus en plus menacée, En 1975, la poursuite de l'expansion des exportations et une amélioration substantielle du solde commercial en volume, hypothèses sur lesquelles se fondait l'optimisme officiel, ne sont en rien assurées. La récession conjointe des principales économies industrielles conduit, dès 1974, à une restriction globale des débouchés, sans que la France puisse attendre un nouvel élargissement de sa part relative sur ces marchés. Ceci explique son offensive en direction des pays tiers et notamment des pays pétroliers (pays arabes et Iran notamment) pour l'exportation d'armes ou de biens d'équiLes exportateurs français ont certes connu d'exceptionnelles "performances" depuis la dévaluation de 1969, mais cet avantage est de plus en plus menacé et ne saurait suffire ni à faire échapper la France aux effets de la contraction mondiale des débouchés ni à lui éviter un énorme accroissement cumulatif de sa dette extérieure à partir de 1974. Dans le secteur de l'automobile, par exemple, les exportations françaises en direction des pays arabes ont augmenté de 57% au cours du premier semestre, tandis que le taux de pénétration du marché français par les producteurs étrangers passait de 22 à 16% à la fin du troisième trimestre 1974. Ainsi, la production a continué à croftre, bien qu'à un rythme ralenti (de l'ordre de 3%). Toutefois les conséquences du ralentissement de la croissance et de la strueture des ventes (part des petites voitures) sont de nature à entraîner chez deux constructeurs au moins (Citroën et Simca) une grave crise financière et partout des difficultés sérieuses (3) (3) La crise de Citroën vient de se solder par une subvention de l'Etat d'un montant de 1.5 mil-

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De façon plus globale, même dans l'hypothèse la plus favorable (ralentissement de l'activité interne permettant de limiter les importations; défense à leur niveau actuel de la part des exportateurs français sur le marché des pays impérialistes et des pays pétroliers), la France ne connattrait qu'un rétablissement progressif de son équilibre commercial ne lui permettant pas d' "éponger'' les énormes dettes contractées en 1974-75. D'autre part, compte tenu de la faible intégration verticale des entreprises françaises, tout accroissement des exportations entraine, quelle que soit la politique d'aide pratiquée (crédits, subventions, etc.), un fort alourdissement des importations (notamment les plus coûteuses : énergie, biens d'équipements). C'est ce qui explique, qu'au delà des avantages tirés de la dévaluation de 1969, la France ne soit pas en mesure de s'assurer structurellement une capacité industrielle exportatrice nette du type de celle de la RFA. Enfin, la soudaineté de la récession après une longue phase d'euphorie sur les débouchés (1969/ 73) a déjà pu conduire les entrepreneurs à en exagérer les conséquences en ce qui concerne leur comportement d'investissement et d'embauche. On peut donc envisager, sans que cela soit déjà clairement engagé, un processus cumulatif de contraction des débouchés intérieurs et extérieurs. L'ampleur et les formes de ce processus restent cependant tributaires du développement de la crise à l'échelle mordiale ainsi que des modalités, difficilement prévisibles, de la diffusion du ralentissement au sein de l'appareil productif. (2) D'autre pari, le problème des finances extérieures_ domine, à nouveau tout l'horizon économique et politique français. Le maintien de la croissance en 1974 n'a été permis que par une importante désépargne (baisse conjointe du taux d'épargne privé et du taux d'auto-financement des entreprises ) dont la contrapartie doit être nécessairement recherchée du côté de l'endettement international (notamment sur le marché des euro-monnaies). Même dans le cas d'un ralentissement (volontaire ou forcé) de la croissance, aucune perspective de résorption de cet endettement n'appa raft pour les prochaines années, bien au contraire. Ceci a deux conséquences : la capacité d'exportation de capitaux se trouve sérieusement affaiblie (or celle-ci, en fort essor depuis 1965, avait pour l'essentiel servi à constituer des réseaux commerciaux à l'étranger. Son ralentissement ne peut qu'aggraver les difficultés d'exportation de marchandises). Cela implique aussi un approfondissement de la dépendance financière, un alourdissement cumulatif des charges d'intérêt et, à brève échéanliards de francs pour le regroupement de Citroën avec le groupe Peugeot-Michelin.

ce, la nécessité de relayer l'endettement croissant des firmes à l'extérieur par des ressources financières publiques. Quelles qu'en soient les formes (prêts inter-étatiques, ressources FMI, emprunt européen) cela implique d'importants gages politiques à fournir vis-à-vis des "partenaires" impérialistes, Allemagne ou EtatsUnis. Le précédent italien est là pour en témoigner... (3) Les tensions pré-existantes sur le partage des revenus et leurs conséquences sur la rentabilité du capital ne sont en rien résorbées. Certes, l'année 1974 enregistre un certain ralentissement de la croissance du pouvoir d'achat salarial (3.5% environ). Mais ceci n'est acquis qu'au prix d'un niveau exceptionnel d'inflation puisque la croissance nominale du taux de salaire a battu, en 1974, tous les records depuis 1968. ( 6.1% au second trimestre 1974, incluant une hausse du salaire minimum; 4. 5% au troisième). D'autre part, cette stabilisation rela-do tive du salaire réel n'a pas suffi à renverser la tendance à la baisse du taux d'exploitation. Malgré la répercussion des hausses pétrolières sur les prix, on peut donc considérer qu'en définitive, l'essentiel de la "note à payer"' aux producteurs pétroliers est restée à la charge des entreprises. Ceci se traduit, au cours de 1974, par une nouvelle dégradation des conditions de financement de l'investissement et de la rentabilité du capital (taux de profit).

Le "'plan de stabilisation" de 1963 constitue un précédent mémorable pour le responsable d'alors de la politique économique : Giscard d'Estaing. L'inflation avait été stoppée et le taux de profit restauré. Mais au prix d'un "cassage" de la croissance sur plusieurs années. Rétrospectivement la bourgeoisie est consciente du fait que les conséquences économiques et sociales très brutales pour la classe ouvrière dans la période 1965-68 peuvent être directement mises en rapport avec la crise de 1968. Ceci explique, par exemple, que personne parmi le personnel politique de la fin du règne de Pompidou ne voulait prendre la responsabilité d'une politique économique fortement restrictive. La crainte d'une nouvelle insurrection ou -vrière, l'approche d'une échéance électorale que la raladie de Pompidou rendait chaque jour plus certaine, amenaient tous les candidats à la succession, Giscard le premier, à refuser de prendre des décisions néfastes pour sa propre popularité électorale. Par ailleurs, les élections législatives du début 1973 et l'élection présidentielle de 1974 se sont déroulées dans un climat d'euphorie sur les pers pectives économiques de la France. En 1973, ce fut la publication du rapport Hermann-Kahn qui "prévoyait" le dépassement de l'Allemagne dans les dix prochaines années. En 1974, la propagande gouvernementale s'organisa autour du thème de la France "ilôt de prospéri-

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té dans un monde de désordre économique". Sans se soucier de vraisemblance, le candidat de la bourgeoisie, Giscard, affirma tout à la fois que la baisse du prix des matières premières était acquise grâce à la récession qui touchait tous les pays sauf la France (et, qu'en conséquence, l'inflation en France allait se ralentir d'elle-même), que la reprise de l'activité économique, imminente un peu partout, permettait de développer rapidement les exportations et de rétablir ainsi l'équilibre extérieur détruit par la hausse des prix du pétrole.

Malgré ce climat de campagne électorale permanente, quelques tentatives avaient été esquissées dès 1973 pour freiner une inflation qui s'accélérait. Leur échec n'est pas technique, il reflète directement les difficultés politiques du régime d'alors. Après l'échec de la politique contractuelle de Chaban qui cherchait à intégrer une fraction de la classe ouvrière et de ses organisations syndicales, le gouvernement Messmer tendit à s'appuyer prioritairement sur les couches les plus réactionnaires : paysannerie, artisans, commerçants, etc. C'est le moment que choisit le ministre des finances pour lancer, en octobre 1973, une "offensive" contre la hausse des prix de détail : la taxation des marges des commerçants, vite abandonnée, provoqua la seule grève des commerçants depuis 20 ans. L'encadrement du crédit ne fut jamais une politique de restruction quantitative stricte. Son effet principal fut une élévation du coût du crédit, répercutée sur les prix, et qui permit d'ailleurs auc banques une progression considérable de leurs profits. (3) Elu de justesse, Giscard n'a ni voulu, ni pu prendre immédiatement des mesures rigoureuses. A la fin du printemps 1974, alors que partout dans le monde la croissance est arrêtée depuis plusieurs mois, l'économie française semble encore exceptionnellement prospère. D'où la tentation du nouveau gouvernement de ne rien faire et d'attendre la reprise escomptée dans les autres pays, en espérant, comme en 1970, passer au travers du ralentissement. Bien sûr, l'inflation doit être freinée quelque peu au moins pour obtenir les prêts que le déficit du commer-

"plan de refroidissement" ce extérieur exige : le de Fourcade est avant tout destiné à convaincre l'Allemagne et les éventuels prêteurs de l'intention du gouvernement français de mattriser l'inflation. Cet article est trop succint pour permettre une description détaillée des mesures prises : politique fiscale, contrôle des prix, limitation quantitative du crédit, reprise en main des banques nationalisées... Celles-ci ne font que reconduire en les renforçant des mesures "anti-inflationnistes" qui ont largement fait la preuve de leur inefficacité depuis 1972. Bien plus, cette politique tardive intervient au moment même où de nouvelles difficultés se manifestent : l'approfondissement de la récession mondiale et les premiers signes du ralentissement (et l'aggravation du chômage) en France même. L'incohérence de la politique actuelle ne relève cependant pas de l'incompétence technocratique. Elle relève directement de l'impuissance politique du régime dans une situation de rapport de force très tendu entre les classes sociales. La pression politique du patronat et des "petites et moyennes entreprises" a conduit à démanteler le projet de "taxe conjoncturelle" et à écarter un véritable contrôle des prix (type 1963). Ceci réduit le dispositif anti-inflationniste à des opérations publicitaires et démagogiques portant sur les prix de détail et les marges des commerçants. Incapable de juguler l'inflation, le gouvernement est aussi impuissant à mettre en oeuvre une politique de "relance" face aux menaces de plus en plus immédiates de récession. Il s'en tient à quelques mesures de "renflouement" des secteurs les plus touchés (automobile notamment). Aggravée par les effets de l'encadrement du crédit, la multiplication des faillites et des licenciements donne au processus de dévalorisation du capital un caractère "sauvage", bien différent de la politique de "redéploiement" sélectif et harmonieux de l'appareil productif, dont les pouvoirs publics prétendaient se donner la maftrise. Une semblable incohérence se manifeste dans l'attitude du régime face à la classe ouvrière. Celle-ci commence à subir les effets de la crise au niveau de l'emploi (licenciements collectifs, chômage partiel, rapatriement des travailleurs immigrés) et, au moins dans certains secteurs ( fonction publique notamment) au niveau du pouvoir d'achat. Ceci a donné dès l'automne 1974 la base d'importantes mobilisations sectorielles de la classe ouvrière contre les licenciements (affaire du Paquebot FRANCE, Titan-Coder, secteur de l'imprimerie) et pour la défense du pouvoir d'achat (PTT et fonction publique). Le refus des directions ouvrières de prendre les moyens d'une véritable extension et centralisation du conflit ("grève générale jusqu'à satisfaction des revendications' dans la fonction publique) a conduit à une dislocation du mouvement, malgré la "grève générale" du 19 novembre. Cette politique, jointe à une politique active des directions syndicales (voir la lettre de G. Séguy, secrétaire général de la CGT, à Giscard d'Estaing) visant à substituer la "négociation" à toute confrontation politique mettant en cause l'existence du régime actuel, a permis à celui-ci de ne rien céder, même sur le plan strictement économique, qui puisse remettre en cause sa politique d'ensemble (notamment les dispositions du budget et du contrat salarial dans la fonction publique). Ceci ne doit cependant pas dissimuler l'impuissance actuelle du régime à imposer à l'ensemble de la classe ouvrière, en l'état actuel de sa mobilisation, une "pacification sociale" de nature à lui imposer un partage des revenus

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conforme aux intérêts de l'accumulation du capital. Moins que jamais, les institutions de "concertation sociale" (politique des revenus, intéressement et participation) qu'avait tenté de mettre en place le régime gaulliste et les pâles succédanés de la politique pompidolienne ("'contrats de progrès") ne semblent de nature à permettre au régime d'intégrer sous son contrôle directe le mouvernent revendicatif. La "taxe conjoncturelle" représentait une tenta -tive d'inciter les entreprises à assurer direcJAPON tement le rôle de "police salariale" ; ce projet a avorté tant du fait des contradictions qu'il suscitait au sein de la bourgeoisie que du fait de la très forte pression revendicative. Malgré l'échec très récent du mouvement de la fonction publique au lendemain du 19 novembre, les comptes -- économiques et politiques - - sont loin d'être réglés entre les travailleurs et le régime.

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