ZAMBIE Le 24 octobre 1974, le République de Zambie célébra le 10ème anniversaire de son indépendance de la domination britannique. La direction du seul parti légal, le Parti National Unifié d'Indépendance (UNIP - - United National Independence Party) utilisa cette occasion pour essayer d'augmenter le soutien des masses à sa politique et à sa direction. On ne ménagea aucun effort pour présenter une économie en plein développement qui offre un niveau de vie toujours croissant à sa population. gna surtout que l'Etat était un modèle de la formule de "démocratie participationniste à parti unique" donnant à chaque individu la possibilité de décider et d'appliquer la politique. manisme", philosophie unique du président Kenneth Kaunda, agissait comme phare de ce développement spectaculaire. Les mythes propagandistes et la réalité économique Il va sans dire que la prétention de Kaunda d'avoir développé un Etat fondé sur une philosophie en avance sur tout ce qui avait été conçu ailleurs tombe dans la même catégorie que toutes les autres versions de "socialisme africain" qui ont été utilisées au cours des quinze dernières années pour dévoyer les masses vers un soutien à des directions politiques dont les racines sont en fait profondément implantées dans l'impérialisme international. De Senghor à Nkrumah, Mboya, Nyerere et Kaunda, on a vu fleurir les idéologies et les slogans les plus divers. Néanmoins, le point commun à tous ces phénomènes est l'incapacité totale d'analyser la société africaine en termes de classe
DIX ANS
JOHN BLAIR réels. et de situer cette société dans une analyse d'ensemble de l'impérialisme. Ainsi ses défenseurs peuvent utiliser le mot socialisme tant qu'on ne leur demande pas de le définir. Ils peuvent continuellement protester contre les machinations de l'impérialisme tout en acceptant en même temps la domination de leurs économies par cette même force. A l'intérieur, ils peuvent prêcher le socialisme tout en construisant le capitalisme. Par exemple, qu'est-ce qui pourrait être plus contradictoire que la déclaration de Kaunda lors d'une récente réunion : " Il n'y a plus de place pour le capitalisme en Zambie. Il faut le combattre et le remplacer par l' "humanisme|' philosophie nationale". Mise à part l'absurdité manifeste de vouloir substituer une théorie philosophique totalement abstraite à un système économique très concret, une telle déclaration semble étrange venant d'une direction qui dédie toute son énergie au développement de l'entreprise privée dans l'agriculture, le commerce, l'immobilier. Des porte-parole du gouvernement ont récemment chanté les louanges d'hommes d'affaires ayant réussi, attribuant leurs réalisations, est-il besoin de le dire, à une application correcte de l'''humanisme"'. Il y a heureusement des signes qui montrent que les envolées verbales de Kaunda sont de moins en moins crédibles pour de larges secteurs de la population. La principale raison en est la conséquence de la crise internationale de l'économie impérialiste. Pendant toute une période, l'économie zambienne n'avait pas été frappée par cette crise, contrairement à la majorité du Tiers-Monde. Fondamentale-
ment, l'économie dépend du prix extrêmement changeant du cuivre, produit qui représente 98% de la valeur des exportations de la Zambie. En avril 1974, le prix du cuivre à la Bourse des métaux de Londres, qui contrôle les prix mondiaux, était de 1400 Kwacha la tonne ( 1 Kwacha = 7FF, 60FB, 4. 50FS). Suite à la baisse de la demande due à la récession des économies impérialistes, le prix du cuivre est actuellement de K900 la tonne, et on prévoit d'autres baisses. Cherchant à modifier cette situation en créant une pénurie de cuivre dans le monde, le CIPEC, consortium international des 4 plus grands producteurs de cuivre du monde en dehors des Etats-Unis et de l'Union Soviétique (le Zalre, la Zambie, le Chili et le Pérou), a décidé une réduction des exportations pour 1975 de 70. 000 tonnes par pays. Mais même cette mesure ne réussira pas à bloquer la chute des prix, particulièrement parce que le Japon a mis récemment de grandes quantités de cuivre sur le marché. La dépendance très lourde de l'économie zambienne par rapport au prix mondial du cuivre est constamment accentuée par sa dépendances vis-àvis des importations de nourriture. Au moment de l'indépendance la Zambie importait annuellement de la nourriture pour une valeur de K14 millions, et aujourd'hui elle en importe pour une valeur de K37 millions._ La cause fondamentale de cette situation est l'incapacité totale, au cours des dix dernières années, de promouvoir un développement agricole dans les zones rurales, dans lesquelles vivent les 70% de la population. Actuellement, toute solution est encore plus difficile à trouver du fait de la hausse spectaculaire des prix des engrais qui ont quadruplé au cours des dernières années. Ceci représente un problème chronique pour un pays dont le sol assez pauvre demande une masse importante d'engrais chimiques pour pouvoir produire des surplus raisonnables de nourriture. Mais dans un pays où, à l'époque de l'indépendance, la moitié des produits vendus étaient cultivés par un millier de fermiers blancs européens dans la région située entre Livingstone et la "ceinture du cuivre", il s'agit fondamentalement d'un échec dans la diversification et le développement de l'économie des régions rurales à l'aide d'injections massives de capitaux et de la mobilisation des producteurs paysans dans le cadre de coopératives de production. Le développement rural a toujours été un slogan de l'UNIP depuis dix ans. Mais, en pratique, il a toujours été négligé dans les priorités du gouvernement. Ainsi, alors que le revenu ur -bain moyen est passé de K 250 en 1964 à K600 en 1970, dans les régions rurales, selon les chiffres officiels, il est passé seulement de K25-40 à K 30-50. C'est cet échec dans le secteur agricole combiné à l'inflation de l'économie mondiale qui entraîne le gouvernement de Kaunda vers sa crise la plus grave jusqu'ici. Ceci a été confirmé le 19 novembre 1974 quand le gouvernement annonça qu'il supprimait la subvention annuelle de K 30 millions pour la tarine, le savon, le bétail, la graisse et le détergent. Ceci entraina une augmentation du pain de 13 à 27 Ngwee ( 100 Ngwee = 1 Kwacha). Le prix d'un paquet géant de détergent passa de 89 Ngwee à K 1.73 tandis que l'huile de cuisine augmentait de 60%. Pour une famille ur -baine moyenne, l'augmentation du prix du pain signifie qu'elle devra trouver 7 à 8 Kwachas supplémentaires pour maintenir le niveau actuel de consommation. Afin de comprendre correctement ces problèmes il suffit de savoir que les salaires des travailleurs les moins payés employés par l'Etat - - ce qui représente près de 10% de la population active -ont récemment subi une augmentation de 10%, passant à 31.35 Kwachas par mois. Un début d'opposition L'imposition de ces augmentations de prix a entrainés des manifestations spontanées de colère comme on n'en avait jamais vu en Zambie depuis l'indépendance. A Kitwe, le centre industriel de la ceinture du cuivre, un groupe de ménagères attaqua des vendeurs de pain dans le district minier de Chamboli. Ils furent obligés de retourner à leurs dépôts sans décharger leurs stocks. Dans le district de Mindolo un vendeur arriva à s'enfuir sans être blessé quand un groupe de femmes en colère entoura son camion et lui lança des pierres. Dans le distri ct de Kwacha un autre vendeur reçut l'ordre de ne pas vider son chargement par un groupe de femmes qui s'avançaient vers lui pour le battre. A Kitwe et à Ndola, des groupes de jeunes ont appelé la population à refuser d'acheter du pain. Le vendredi 22 novembre 1974, le secrétaire politique local, John Simbotwe, fut accueilli par les cris "Du pain, du pain! " alors qu'il allait prendre la parole à Ndola au cours d'une réception pour célébrer
KAUNDA.
ZAMBIE l'anniversaire de la prise du pouvoir par Mobutu au Zaire.
June situation politique aussi retardée que celle qui existe en Zambie, il est peu probable que des actions de ce type se poursuivent et elle ne représentent sans doute rien d'autre qu'une brève explosion spontanée de protesta-
Néanmoins, elles sont un signe de la faiblesse de la direction de l'UNIP face à la grave crise économique. Le Syndicat des Etudiants de l'Université de Zambie à Lusaka développa une opposition plus articulée à la hausse des prix. Le Secrétaire général du syndicat, James Mupeta, déclara que les raisons données pour justifier les augmentations étaient "absurdes, douteuses et pleines d'ambiguité". Il appela "tous les députés progressistes à lutter pour annuler ces augmentations de prix afin d'éviter la famine à la population pauvre". Les étudiants représentent un secteur de la population capable de développer une opposition. La semaine précédente déjà, 4 étudiants membres du comité de rédaction d'un journal universitaire, "Trunza", avaient été arrêtés et accusés d'avoir publié du matériel séditieux et de diriger une publication non enregistrée légalement. Leur principal crime semble avoir été de critiquer les dépenses "excessives"' du gouvernement pour les célébrations de l'indépendance et d'avoir fait une campagne permanente contre l'importation de 50 à 70 Mercedes - Benz chaque année pour les officiels du régime. Bien que non mentionnés par les étudiants, les accords passés récemment entre le gouvernement et les sociétés minières internationales qui détiennent toujours 49% des mines zambiennes vont dans le sens de leur campagne. Ces accords prouvent concrètement - - si cela était nécessaire -- la détermination du gouvernede Oppenheimer et 22 millions de Kwachas à l'American Metal Climax Company afin de les remercier d'avoir mis fin à leurs contrats concernant les conseillers de direction et les services de vente après la prise en charge de ces fonctions par les actionnaires majoritaires (le gouvernement zambien). Ces accords devaient de toutes façons expirer en 1979. Ainsi ces deux compagnies ont ramassé 55 millions de Kwachas tout en faisant l'économie de dépenses supplémentaires. Malheureusement le gouvernement semble réussir à isoler les étudiants. Préconisant l'utilisation d'espions de l'UNIP sur les campus de l'Université de Zambie, le Ministre de l'Intérieur, Aaron Milner déclarait : '"S'il y a de tels étudiants à l'Université ( des informateurs) il faut en faire l'éloge pour le service qu'ils rendent à la nation... Nous devons tous lutter contre ces individus engagés dans des actions d'espionnage, de subversion et de sabo-
Il ne fait aucun doute qu'une des choses qui a irrité le gouvernement a été le refus des étudiants de l'Université de permettre la formation d'une section de l'UNIP à l'Université. Le gouvernement n'appréciera sans doute pas non plus le fait qu'un des étudiants arrêtés vient d'être élu président du Syndicat National des Etudiants de Zambie. Mais les étudiants restent faibles, en premier lieu à cause du niveau extrêmement bas de politisation en Zambie ce qui signifie que jusqu'ici aucune tendance marxiste n'est apparue qui puisse donner unè direction et une structure idéologique au mouBien que le secteur étudiant présente certainement des perspectives favorables pour le développement de l'opposition, on ne peut pas en dire autant du secteur clé qu'est le mouvement syndical. Il ne fait aucun doute que la stratégie de l'UNIP d'intégrer les syndicats à l'appareil d'Etat a largement réussi. Ceci apparut avec évidence lors de la conférence quadriennale du ZCTU ( Zambian Congress of Trade Unions -- Confédération Syndicale zambienne) qui se déroula à Livingstone au lendemain de l'annonce de l'augmentation des prix. La conférence n'aborda même pas la question de comment lutter contre les effets de ces augmentations sur le niveau de vie de la classe ouvrière. Au lieu de cela la conférence adopta une résolution qui se limitait à demander au gouvernement de "considérer la situation pénible causée par des mesures anarchiques visant à contrer l'inflation" et à exiger des "consultations" avec le ZCTU avant de décider des augmentations de prix. L'étendue du contrôle gouvernemental sur les syndicats apparut quand il fut froidement annoncé que le Ministre du Travail et des Services Sociaux, Dingiswayo Banda, serait présent durant toute la conférence pour assurer le "fair play". Il prononça en fait le discours qui donna le ton, consistant essentiellement à menacer de retirer leur statut légal aux syndicats s'ils n'étaient pas mieux organisés. Des inferventions plus directes dans les syndicats sont habituelles. En juillet, par exemple, 12 candidats à l'élection de la direction locale de la section de Mufulira du MUZ (Mineworkers Union of Zambia - - Syndicat des Mineurs zambiens) furent arrêtés et gardés en prison durant 7 jours avant les élections. Trois jours après avoir tous été battus aux élections ils furent relâchés. Aucune explication publique ne fut jamais donnée pour leur détention arbitraire. Mais si, actuellement, les syndicats sont bien contrôlés par le gouvernement, cette situation ne peut pas durer indéfiniment sans causer des tensions insupportables. Il est important de voir son discours, Banda souligna l'incapacité de certains syndicats à maintenir des liens entre les directions et la base. que le gouvernement craint les conséquences
du développement de telles divisions qui peuvent encourager une action indépendante des travailleurs. L'affaiblissement de l'UNIP Il ne fait aucun doute que les dernières augmentations de prix accentuent les possibilités de telles actions de la part de la classe ouvrière. Durant la plus grande partie de la période qui a suivi l'indépendance, le gouvernement a été capable de maintenir des augmentation de salaires régulières pour des sections importantes de la population. Ceci fut rendu possible par une "zambianisation'' rapide de fonctions remplies précédemment par des européens, en particulier dans l'administration gouvernementale, combinée à l'extension des secteurs industriels et commerciaux rendue possible par des prix relativement élevés du cuivre. Cela signifie que les exigences de secteurs clés de la population travailleuse -- dans les mines, l'industrie, les fonctionnaires -- ont atteint des niveaux qui seront difficiles à satisfaire dans la période à venir. La population urbaine est également profondément consciente de la disparité qui existe entre ses salaires et ceux des officiels de l'administration et du gouvernement, dont les gains annuels tournent autour de 10.000 à 12. 000 Kwachas. Son cynisme n'a pas non plus été effacé par le "Code de Direction" de Kaunda. Celui-ci n'est qu'une pâle imitation des tentatives de Nyerere visant à freiner les tendances à l'enrichissement personnel des officiels qui utilisent leur contrôle de l'appareil d'Etat pour obtenir des affaires, des terres, etc.. Le fait que l'application du code a été repoussée deux fois afin de permettre à des "dirigeants" d'effectuer des remboursements n'a pas convaincu les masses de son éventuelle efficacité. On peut s'attendre dans l'immédiat à de nouvelles expressions de mécontentement dans la classe ouvrière sous des formes difficiles à prévoir, mais qui refléteront le désillusionnement face au régime de l'UNIP. Malgré le régime du parti unique et son contrôle presque total sur les moyens d'information ces développements seront facilités par la fait que le parti lui-même, en tant qu'organisation de masse, n'est qu'une pâle image de ce qu'il était il y a dix ans. Dans la période précédant l'indépendance, le parti gagna l'appui de larges masses de la population urbaine et rurale grâce à ses positions sans compromis contre la Fédération raciste de Rhodésie et de Nyasaland et à sa position en faveur de l'indépendance. A ce stade on pouvait le décrire comme un regroupement jouissant d'une solide base de masse. Mais maintenant, la direction ne cesse de se plaindre de la nécessité d'un recrutement plus large et d'autres mesures visant à revitaliser ses forces. Il est bien connu que dans de nombreuses zones rurales l'UNIP n'est formé que des permanents du parti. D'où la nécessité qui se fait de plus en plus sentir de lancer des attaques contre les ex-membres de l'UPP (United Progressive Parti - - Parti Progressiste Unifié) qui sont accusés d'essayer de semer des dissensions au sein de l'UNIP. Ce groupe, dirigé par l'ex-vice président Simon Kapwepwe, fut dissout en 1972 par la proclamation du régime du parti unique. Il était issu essentiellement de disputes inter-bureaucratiques, mais, pendant une période, il avait agi comme point de ralliement des éléments mécontents de la direction de l'UNIP. L'arrestation de sa direction en 1972 dispersa toute la base du parti et le maintien des attaques contre son fantôme ne fait que témoigner du besoin de la direction de l'UNIP de trouver des points de ralliements pour recréer une base de masse à son parti. Dans la période à venir en Zambie, le niveau de vie de la classe ouvrière subira des attaques croissantes. Ceci entrainera un nouvel affaiblissement de la position de la direction de l'UNIP. Mais la mise en place d'une alternative véritable sera rendu très difficile par l'absence de toute tradition marxiste au sein du mouvement ouvrier. Il ne fait également aucun doute que le maintien des régimes blancs racistes au Sud offre au gouvernement de Kaunda un outil contre les éléments oppositionnels. Un porte-parole du gouvernement a déjà accusé les étudiants d'être des instruments des Sud-Africains. Evidemment une telle accusation est rendue encore plus absurde par le fait que Kaunda lui-même a récemment déclaré que les seuls obstacles empêchant une détente avec le régime raciste de Prétoria étaient la Rhodésie et la Namibie (voir son discours du 26 octobre qualifiant les dernières déclarations de Vorster sur l'Afrique du Sud "la voix de la raison''). Néanmoins, le climat extrêmement tendu créé par le maintien des régimes racistes blancs fait de telles accusations un instrument puissant contre toute opposition potentielle.