bond à droite la politique extérieure de la Chine depuis 1971
La politique extérieure chinoise a connu, depuis la fin de la guerre de Corée, trois étapes distinctes :
Pendant les années 50, une stratégie de "coexistence pacifique" et soutien aux régimes bourgeois prétendus "progressistes" du Tiers-Monde, dont la conférence de Bandoeng (avec Nasser, Nehru, Soekarno et Chou Enlai) est le symbole bien connu; cette stratégie ne se distingue pas substantiellement de celle de l'URSS. Dans la conférence de Genève sur l'Indochine (1954). les deux Etats "socialistes" jouent un rôle "modérateur" auprès des révolutionnaires vietnamiens. Selon le Times du 25/7/1954 , " des membres de la délégation du Viet-minh ont ouvertement déclaré que la pression de Chou En-lai et de Molotov a forcé leur pays à accepter moins que ce qu'il aurait pu obtenir ici", (Voir : Jean Lacouture et Ph. Devillers, De la Guerre Française à la Guerre Américaine, Editions du Seuil, p. 334).
Au cours des années 60 la polémique sino-soviétique et la révolution culturelle vont provoquer un tournant à gauche significatif. Sans abandonner le soutien à des régimes dits "national-démocratiques" du Tiers-Monde -avec les résultats catastrophiques qu'on connaît en Indonésie en 1965 --, la Chine va critiquer les capitulations de l'URSS devant l'impérialisme US et va soutenir politiquement et matériellement plusieurs mouvements révolutionnaires ou anti-impérialistes dans le monde. Malgré certains aspects négatifs -le refus d'un front unique avec l'URSS en soutien à la lutte des vietnamiens ( voir la critique du Che dans la Lettre à la Tricontinentale en 1967) -- cette politique aura des résultats favorables à l'échelle internationale : rupture du monolithisme stalinien, climat plus réceptif aux critiques de gauche à la politique opportuniste de l'URSS, stimulant l'émergenle grand
I CARLOS ROSSI ce de nouvelles avant-gardes révolutionnaires. Ce cours gauche de la politique extérieure chinoise va atteindre son point culminant pendant la révolution culturelle. Selon Kostas Mavrakis (anti-trotskyste professionnel et apologétiste "pro-chinois"'), à ce moment-là "le groupe gauchiste 516 qui s'était emparé de la direction du Ministère des Affaires Etrangères avait inutilement dégradé les rapports avec certains pays asiatiques... Le Ministère, dirigé par les gauchistes, aurait en outre lancé un ultimatum à la GrandeBretagne au sujet de la répression à Hong Kong" (K, Mavrakis : La Politique Internationale de la Chine, dans Tel Quel, N° 50, été 1972, P; 63). C'est aussi à l'époque de la révolution culturelle que la Chine soutiendra le mouvement de Mai 68 en France, etc..
Après une période transitoire de un ou deux ans, commènce vers 1971 le "grand bond à droite' dont nous allons examiner en détail le contenu et la signification, Il colncide de toute évidence avec des changements internes : l'élimination de la "gauche" du Bureau Politique du Parti Communiste Chinois ( PCC); d'abord le limogeage de Chen Po-ta, président du Groupe Central de la Révolution Culturelle (accusé maintenant d'avoir été depuis toujours un "élément du Kuomintang anti-communiste, un agent de l'ennemi") et ensuite de Lin Piao, qui voulait, vraisemblablement continuer l'orientation de la période 1966-1969, c'est-à-dire la lutte contre l'impérialisme américain comme ennemi principal. Ce tournant a des conséquences colossales à l'échelle internationale. Il facilite considérablement le jeu de l'impérialisme US, qui manoeuvre habilement dans le cadre de la nouvelle "diplomatie triangulaire". En réalité, tout le rapport de force international est par -
CHINE tiellement bouleversé par la nouvelle politique chinoise sans laquelle, par exemple, il serait difficile d'imaginer les menaces actuelles insolentes de l'impérialisme US par rapport à la révolution indochinoise. D'autre part, cette politique a porté un coup grave à un grand nombres de mouvements révolutionnaires armés, matériellement aidés par la Chine dans les années 60, qui ont été affaiblis militairement, ou obligés de se procurer des sources de ravitaillement exclusivement du côté de l'URSS, avec toutes les conséquences négatives d'une telle dépendance unilatérale (le Caméroun, l'Erythrée, le Dhofar, l'Angola, etc.). Examinons, continent par continent, les faits et méfaits de la politique extérieure chinoise. I. ASIE Le premier symptôme évident de la nouvelle ligne chinoise a été la crise du Pakistan en
Face à la révolte du peuple bengali, opprimé par le régime militaire réactionnaire et pro-impérialiste du Pakistan ( le général Yahia Khan), la Chine va soutenir sans hésitation le gouvernement pakistanais. Tandis que les troupes gouvernementales accomplissaient des massacres et des atrocités inoules contre les paysans, les ouvriers et les étudiants révoltés, à Chittagong, à Dacca et dans tout le Bengale, Chou En-lai envoyait un message au dictateur Yahia Khan (publié dans le Pakistan Times du 13/3/71) qui déclarait : "Votre Excellence et les dirigeants des différentes régions du Pakistan ont accompli un grand travail utile pour préserver l'unité du Pakistan et l'empêcher d'évoluer vers une sécession". Dans la guerre inter-bourgeoise Inde-Pakistan qui s'en suivit, on verra la bureaucratie soviétique soutenir le gouvernement indien et la bureaucratie chinoise le régime pakistanais. Ce sera la première fois, depuis la victoire de la révolution chinoise de 1949, que sa politique extérieur colncide avec celle des
En effet, Nixon soutient lui aussi le Pakistan (membre du pacte anti-communiste CENTO) et envoie un détachement de la VIlème flotte dans le golfe du Bengale pour intimider l'Inde et l'URSS. Il est intéressant d'ajouter que dans une déclaration postérieure aux évènements, le nouveau président pakistanais, I' "ami de la Chine" Bhutto, va se plaindre amèrement de l'insuffisance de l'intervention américaine contre la "menace communiste" au Pakistan : "Les pays membres du CENTO et de l'OTASE se sont endormis pendant que notre pays était démembré par la violence... Ils ne sont pas intervenus, en dépit des traités qui prévoient une telle intervention en cas d'agression communiste!'. ( Le Monde 27/1/1972). Il est clair que cette position du gouvernement de la Chine Populaire n'avait strictement rien à voir avec les intérêts des masses populaires au Bengale, au Pakistan, en Inde ou en Chine, avec la lutte contre la réaction et l'impérialisme. La seule et unique motivation a été l' ''intérêt d'Etat" chinois, à savoir l'alliance de la bureaucratie de Pékin avec le Pakistan contre l'Inde, découlant des conflits frontaliers sino-indiens des années 60. Le fait - - invoqué par les épigones maoistes en Europe -que la direction du mouvement national bengalais était bourgeoise (Mujibur Rahman) ne justifie nullement la politique chinoise. tâche de l'Etat chinois aurait été d'aider les révolutionnaires bengalis à prendre la tête_ du mouvement de libération nationale qui était l'expression profonde et légitime des masses populaires du Bangla Desh; par ce moyen il aurait été possible d'arracher la lutte de libération bengalie à l'emprise de la bourgeoisie hindoue. L'affaire du Ceylan, aussi en 1971, a été encore plus grave et révélatrice que celle du Bengale. En avril 1971, en riposte à une provocation policière, une organisation de jeunesse révolutionnaire, le J.V. P., solidement implantée dans la paysannerie, va se défendre au nom du socialisme contre le gouvernement bourgeois de Mme Bandaranaike (gouverne -ment auquel participent également le PC prosoviétique et les renégats du trotskysme du LSSP). La répression sera brutale, avec des massacres et exécutions sommaires (8.000 selon René Dumont) et 14. 000 arrestations. Le lieutenant-colonel ceylanais Cyril Ranatunga, formé par l'Académie militaire britannique de Sandhurst, a justifié le meurtre des prisonniers par l'argument suivant : " Nous avons appris trop de leçons du Vietnam et de la Malaisie. Nous devons les détruire complètement". (International Herald Tribune du 20/4/1971). Autour du gouvernement bourgeois de Ceylan dans sa guerre d'extermination contre les jeunes révolutionnaires s'est constituée une "Sainte Alliance" internationale sans précédent. Ont soutenu Mme Bandaranaike et son armée avec des hélicoptères, des avions, des munitions, des armements et de l'argent : les gouvernements des USA, de l'URSS, de l'Inde, du Pakistan, de la Yougoslavie et... de la Chine (cf Fred Halliday, l'Inssurection Cinghalaise, Les Temps Modernes N° 306, janvier 1972. Voir également l'article de G. Fontaine : Wijeweera condamné à vie! , INPRECOR N° 18, 31 janvier 1975). Fin avril 1971, la Chine Populaire a accordé au gouver -nement cinghalais un prêt sans intérêt de 25 millions de dollars. Pour bien expliciter la signification politique de ce geste, Chou Enlai a envoyé à Mme Bandaranaike une lettre déclarant : "Nous sommes heureux de constater que, grâce aux efforts de votre Excellence et du gouvernement cinghalais, la si-
...pour la première fois la Chine Populaire un gouvernement bourgeois dans la répression
Bandaranaike tuation chaotique créée par une poignée d'individus qui s'intitulent "guévaristes" et dans les rangs desquels des espions étrangers se sont infiltrés, a été maîtrisée . (...) Dans l'intérêt de l'amitié entre la Chine et le Ceylan, et en prenant en considération les besoins du gouvernement cinghalais, le gouvernement chinois accepte de fournir un prêt à long terme, sans intérêt de cinquante millions de roupies en devises étrangères convertibles. (...) Quant à tout autre aide matérielle , veuillez nous faire savoir si vous en avez besoin". (Publié dans le Ceylan Daily News le 27 mai 1971, traduction française dans Les Temps Modernes, janvier 1972, pp. 1024-25). Avec ce geste un pas nouveau était accompli dans le tournant de la politique chinoise : pour la première fois depuis l'établissement de la République Populaire de Chine, elle soutenait activement un gouvernement bourgeois dans la répression d'un mouvement révolutionnaire. Il est intéressant d'étudier les "justifications" présentées par les plumitifs pro-chinois à propos de cette étonnante affaire. Selon K. Mavrakis, le JVP était une organisation "blanquiste et aventuriste" qui ne méritait pas le soutien de la Chine. "Ce n'est pas par hasard qu'il se réclamait de Guevara". (K. Mavrakis, La Politique Internationale de la Chine, Tel Quel, été 1972, p. 72). Malheureusement cela n'explique pas pourquoi la République Populaire de Chine non seulement s'est abstenue de soutenir le JVP mais a activement soutenu le gouvernement bourgeois dans son effort pour écraser la rébellion, D'après la "logique" de Mavrakis, la République Populaire de Chine aurait pu aussi bien soutenir le gouvernement de Barrientos en 1967 contre l' "aventurier guevariste" Ernesto Che Guevara. Il faut ajouter à l'actif de Mavrakis que, malgré sa bonne volonté à avaler n'importe quelle couleuvre d'origine chinoise, il ne peut s'empêcher d'exprimer un petit mouvement de répugnance devant la lettre de Chou En-lai (dont il ne conteste pas l'authenticité) : "Bien que ce message soit juste quant au fond, on peut s'interroger sur son opportunité, étant donné l'exploitation qui en a été faite"'. (Ibid. p. 73). Sur le plan du servilisme inconditionnel, Mavrakis a été battu par André Pommier, de la soutenait activement d'un mouvement révolutionnaire revue stalino-maoiste Communisme, qui donne, entre autres, l'argument suivant : "Après l'insurrection, un vol de corbeaux s'abattit sur l'ile, à la tête desquels se trouvaient des russes avides d'influence et de bases dans l'Océan indien. Il était capital pour tous les peuples de cette région de faire en sorte qu'ils ne puis -sent pas s'y incruster. Si la Chine entretient de bonnes relations avec le gouvernement de Bandaranaike, c'est qu'il préserve la neutralité de l'île tellement convoitée". (A. Pommier, La Politique Extérieure Chinoise, Communisme, N° 2, jan-fév. 1973, p. 92). L'intérêt de cette thèse est qu'elle correspond probablement à la vérité. Une des motivations de l'intervention chinoise a été de faire pièce à l'influence soviétique et d'empêcher celle-ci de s'"'incruster" • En devenant soi-même corbeau, on arrache aux rapaces venus du Kremlin le monopole de la charogne... Ceci est important et deviendra à partir de 1971 un des axes centraux de la politique chinoise : essayer, partout et à n'importe quel prix, de contrer l'influence soviétique. Ce raisonnement va inévitablement pousser la diplomatie de la République Populaire de Chine vers une orientation de plus en plus ouvertement pro-américaine, les trois exemples les plus frappants en Asie étant le Japon, la Thallande et l'Iran. Au cours de conversations avec M. Takeo Kimura, personnage important du parti gouvernemental conservateur du Japon, et ensuite avec M. Nakasone, Ministre japonais de l'Industrie, Chou En-lai a insisté sur le fait que, dans la situation actuelle, le maintien du traité de sécurité nippo-américain était "inévitable" pour le Japon. Il a déclaré aussi que l'ombrelle atomique américaine était nécessaire au Japon, non à l'encontre de la Chine, mais contre l'URSS. (Le Monde, 11/4/ 1973). Inutile d'ajouter que cette manoeuvre chinoise a, comme le souligne le correspondant du Monde à Tokyo, "sérieusement déconcerté" l'opposition de gauche japonaise qui s'apprêtait à lancer une dure offensive contre le traité de sécurité. Inutile d'ajouter aussi que l'impérialisme US, pour lequel le traité avec le Japon assure les bases principales de son dispositif militaire aérien et naval dans le Pacifique, a beaucoup apprécié ce soutien inattendu...
CHINE Le cas thallandais est plus grave, dans la mesure où il touche de près aux problèmes de la révolution indochinoise. Le Ministre des Affaires Etrangères de la•République Démocratique du Vietnam dénonce, dans un télégramme à Bangkok, la présence américaine en Thailande, et notamment l'utilisation de bases pour l'approvisionnement des armées de Saigon et Phnom Penh, et le ravitaillement des mercenaires étrangers au Laos. janvier 1975, Chou En-lai, recevant le général Choonhavan, Ministre des Affaires Etrangères thatlandais, lui déclare que la Chine souhaitait que les USA maintiennent des effectifs militaires en Thallande... l'URSS pouvant intensifier ses activités dans l'Océan indien ! (Déclaration, non démentie, du porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères thallandais, Le Monde, 16/1/1975. D'ailleurs, le Centre National des Etudiants de Thallande a protesté contre "le soutien chinois à la continuation de la présence militaire US en Thatlande, sous prétexte de contenir l'expansion militaire russe dans la région". Cf. Voice of the Nation, Bangkok, 10/1/1975). On pourrait difficilement montrer une plus grande indifférence pour la révolution indochinoise, dont les intérêts vitaux sont ainsi sacrifiés sur l'autel des obsessions anti-soviétiques de la diplomatie chinoise. La "coincidence" avec la politique américaine est aussi frappante au sujet de l'Iran. Le régime du Chah est une des dictatures les plus barbares du monde. Sa police politique, la Savak, organisée et entraînée par les spécialistes américains, arrête et torture systématiquement les opposants. Il y a des milliers de prisonniers politiques, dont plus de 200 ont été fusillés sur ordre du Chah. (Sur les tortures atroces des militants et militantes révolutionnaires voir l'ouvrage : Pétrole et Violence, Terreur Blanche et Résistance en Iran, Editions Anthropos, 1974). Sa politique extérieure est celle d'un gendarme de l'impérialisme qui se charge de maintenir l'odre dans la région du Golfe. Le Chah le proclame d'ailleurs très explicitement et fièrement. Par exemple, dans une interview au magazine Newsweek de mai 1973, Sa Majesté Impériale déclarait : "L'Europe occidentale, les Etats-Unis et le Japon considèrent le Golfe Persique comme faisant partie intégrante de leur sécurité, sans pourtant être en mesure d'assurer cette sécurité. C'est ce que nous faisons pour eux!!. Même son de cloche dans une interview du Premier Ministre iranien avec Eric Rouleau : "Cette route maritime est très importante pour vous autres, les occidentaux... Dans votre intérêt et le nôtre, nous avons offert à nos voisins notre soutien dans le cas où ils souhaiteraient réprimer les mouvements subversifs téléguidés de l'étranger. Sur sa demande, le sultanat d'Oman bénéficie largement de notre aide militaire pour réprimer la rébellion du Dhofar". (Le Monde, 7/10/1973).
En réalité, la politique de "gardien et protecteur" du Golfe Persique que s'arroge le Chah s'insère dans la nouvelle stratégie de Kissinger des "sous-impérialismes"' en tant que relais régionaux de l'impérialisme US : l'Iran au Proche-Orient, le Brésil en Amérique Latine, etc.. Ces faits sont biens connus, mais il faut les rappeler brièvement pour les confronter à la politique chinoise. A partir de 1971 commence un spectaculaire rapprochement sino-iranien. En août 1971 est publié un communiqué conjoint qui déclare : "Le gouvernement de la République Populaire de Chine soutient fermement la juste lutte du gouvernement impérial de l'Iran pour la sauvegarde de son indépendance nationale, sa souveraineté et la protection de ses ressources nationales". (Le Monde, 2/12/1971). Au cours d'un banquet à Téhéran, le 16 juin 1973, M. Chi Peng-fei, Ministre Chinois des Affaires Etrangères, a fait l'éloge de la "politique d'indépendance" du souverain et jugé'nécessaire et compréhensible" le renforcement du potentiel militaire iranien, destiné, a-t-il déclaré, à combattre la "subversion" et l' "expansionnisme" des super-puissances. En privé, M. Chi Peng-fei aurait assuré ses interlocuteurs que Pékin approuvait l'appartenance de l'Iran au pacte impérialiste CENTO. (Le Monde 7/10/1973). C'est à cette lumière qu'il faut lire un petit entrefilet assez incroyable publié dans Pékin Information sous le titre : Iran, un Sujet d'Inquiétude: l'Influence Soviétique au Moyen-Orient. Voici quelques passages de ce texte : "Pendant sa visite aux Etats-Unis, le Chah d'Iran a confirmé le 25 juillet dernier, dans une conférence de presse, que l'Iran désirait encore acquérir des Etats-Unis des chasseurs bombardiers pour faire face aux nouveaux modèles de Mig soviétiques... Le Chah a déclaré à la conférence de presse que l'Iran était prêt à venir en aide aux pays du Golfe Persique ainsi qu'au Pakistan, s'ils étaient atta-
La veille, à la cérémonie de bienvenue offerte par le président des Etats-Unis, Nixon, à la Maison Blanche, le Chah d'Iran, dans sa réponse, a dit que son pays était déterminé à se faire le gardien de la paix et de l'équilibre dans la vaste région située entre le Moyen-Orient et le Sud Asiatique. Il a souligné que l'Iran désirait préserver son indépendance et sa souveraineté"'. (Pékin Information, N° 31, 6/8/1973, P. 20). Merveilles de la "diplomatie triangulaire" : la Chine et les USA soutiennent tous les deux le rôle de "gardien de la paix et de l'équilibre" du Chah et sa lutte contre l' "'influence soviétique'. Inutile de souligner la signification concrète de ce rôle "pacificateur" : l'envoi de milliers de soldats iraniens, des tanks et des avions ( achetés aux USA) pour défendre le sultan d'Omna contre la guerilla rouge du Dhofar.
Il est important de constater qu'il ne s'agit pas, de la part de la bureaucratie chinoise, de simples déclarations protocolaires, à usage exclusivement diplomatique . Ce tournant à des conséquences pratiques, extrêmement concrètes : l'arrêt du soutien militaire et matériel au Front de Libération de l'Oman. Selon Eric Rouleau, le Ministre chinois des Affaires Etrangères, M. Chi Peng-fei, aurait déclaré pendant son séjour à Téhéran en 1973 que la Chine n'alimente plus la rébellion du Dhofar. (Le Monde 7/10/1973). Ceci est d'ailleurs confirmé par une interview du Chah lui-même, qui proclame avec satisfaction que la Chine a "tout à fait" cessé d'aider le Front de Libération (Interview avec A. Fontaire, Le Monde, 25 juin 1974). Les motifs de cette politique opportuniste et contre-révolutionnaire de la bureaucratie chinoise par rapport à l'Iran sont-ils économiques ? S'agit-il d'absorber les fabuleux milliards des pétro-dollars du Chah ? En novembre 1974 une délégation économique chinoise conduite par Li Chiang, Ministre du Commerce Extérieur, a en effet visité l'Iran, pour négocier des investissements iraniens dans l'industrie pétrolière et pétroc'imique chinoise. (Le Monde 3/12/1974). Ceci dit, il nous semble que ce n'est pas à ce niveau "matérialiste vulgaire" que se situe la motiva -tion principale de la politique de la bureaucratie chinoise. Nous y reviendrons. C'est dans ce cadre d'ensemble que s'insère la visite de Nixon en Chine (février 1972), manifestation spectaculaire d'un rapprochement qui, en réalité était déjà visible dès 1971. Il est difficile d'évaluer précisément les conséquences politiques de cette opération, mais il est évident qu'elle a contribué à la victoire électorale de Nixon en 1972. Il reste encore, dans la politique chinoise en Asie, quelques éléments de l'ancienne orientation anti-impérialiste radicale : le Cambodge et la Corée, notamment. L'aide chinoise au FUNK a été sans doute une contribution décisive à la lutte des révolutionnaires Khmers et ne saurait nullement être sous-estimée. Toutefois, on est en droit de se demander avec inquiétude si ces aspects progressistes de la politique de la Chine seront à l'avenir épargnés par le développement accéléré du "grand bond à droite. Dès maintenant, on peut dire que le soutien chinois à la présence américaine en Thallande a des conséquences fort négatives pour la lutte révolutionnaire au Cambodge, dans la mesure où les bases US en Thailande sont une des principales sources de ravitaillement de l'armée fantoche de Lon Nol. II. AFRIQUE Pendant les années 60, la Chine Populaire a soutenu en Afrique des régimes "nationalistes de gauche" comme celui de la Tanzanie, de la Somalie, etc.. Elle a aussi aidé des mouvements de guérilla contre des régimes fantoches pro-impérialistes : le mouvement de Mulele au Congo, l'Union des Populations Camerounaises au Cameroun, etc.. Enfin elle soutenait en Angola le mouvement anticolonialiste le plus progressiste, le MPLA (Mouvement pour la Libération de l'Angola). Les années 70 vont apporter un changement radical. Au niveau des gouvernements, la bureaucratie chinoise ne va pas abandonner sa clientèle habituelle. Mais elle "élargit" considérablement son éventail. C'est la réconciliation surprenante avec Mobutu, l'assassin de Lumumba et de Mulele, et l'homme-clé de l'impérialisme US en Afrique. discours de bienvenue à l'occasion de la visite de Mobutu à Pékin, Teng Siao-ping salue la contribution du président du Zalre "à la lutte unie du Tiers-Monde contre l'hégémonisme", et son courage à "défier le despotisme de super-puissance". (Pékin Information N° 51, 23/12/1974). Quant à Ahidjo, instrument fidèle du néocolonialisme français, assassin de Ouandié et de milliers de révolutionnaires camerounais, il est aussi triomphalement accueilli à Pékin par le Président Mao et par Chou Enlai qui déclare : "'Le gouvernement et le peuple chinois éprouvent de l'admiration pour les succès obtenus par le gouvernement came. rounais en matière de politique tant intérieure qu'extérieure..." (Pékin Information N°13, 2/4/1973).. Enfin, encore en 1971, Mao reçoit l'empereur Haile Selassié , ce despote féodal d'un âge révolu. Le Renmin Ribao salue la contribution de Sa Majesté "à la promotion de la cause de l'unité anti-impérialiste de l'Asie et de l'Afrique' (Pékin Information, N° 42, 10/10/19710. Comme si le ci-devant empereur d'Ethiopie n'était pas précisément un des plus sûrs alliés de l'impérialisme américain en Afrique... Encore une fois, dans ces trois cas il ne s'agit pas de vaines paroles et de courbettes diplomatiques. Tout le soutien politique, matériel et militaire à l'UPC du Cameroun et au Front de Libération de l'Erythrée sont coupés par la Chine à partir de 1971 ( sur l'arrêt du soutien aux combattants de l'Erythrée, cf. Le Monde, 23/6/1972). Mais c'est l'affaire du Soudan en 1971 qui est la plus révélatrice du tournant chinois en Afri que. Rappelons brièvement les évènements. En juillet 1971 a lieu une tentative de putsch par l'aile gauche de l'armée, soutenue par le PC soudanais (un des plus puissants d'Afrique). Le général réactionnaire Nemeiry réussit (avec l'aide de l'Egypte de Sadate) à écraser la rébellion. Des centaines de communistes sont arrêtés et massacrés. Les principaux dirigeants du PC, dont son secrétaire général Mahjoub et le secrétaire général de la CGT soudanaise Shafei el-Sheikh, seront pendus, dans un climat de terreur blanche et de chasse aux sorcières.
la politique extérieure actuelle a été decidée dans le dos des mass
Or, la bureaucratie chinoise va soutenir inconditionnellement le régime de Nemeiry, en dénonçant la tentative manquée de juillet comme une manoeuvre de l'URSS "'par l'entremise de ses agents au Soudan " ( Le Monde 25/12/ 1973). Lors de sa visite en Chine en décembre 1971, le général Hassan Abbas, vice-président du régime militaire soudanais, a chaleureusement remercié le gouvernement chinois pour son "soutien économique et militaire" (Le Monde, 20/12/1971). La fermeté anti-communiste de Nemeiry s'est vue rapidement récompensée. Au cours de l'année 1971, les USA ont ouvert au gouvernement soudanais un crédit de US $18 millions, la Grande-Bretagne un crédit de US $25 millions, le Fonds Monétaire International (contrôlé par les USA) un crédit de US $40 millions et... la Chine Populaire un crédit de US $80 millions (Le Monde, 18/2/1972). En réalité, Mahjoub était loin d'être un "agent de Moscou"'. A plusieurs reprises il avait montré son indépendance (relative) envers la direction bureaucratique soviétique, en refusant de dissoudre le PC soudanais (selon le modèle égyptien prôné par le Kremlin), en critiquant l'aide économique de l'URSS au régime réactionnaire d'Abboud, etc.. (Voir à ce sujet Eric Rouleau, Soudan, les Colonels sans les Camarades, Le Monde, 18/2/1972, et Zur Lage im Saudan, Rote Presse Korrespondenz, 1971, 5Jg., pp. 8-10). Pour la politique chinoise cela était un aspect "secondaire". Face au "danger soviétique" , elle va se rallier aux bourreaux du communisme soudanais. Il est fort éclairant d'examiner les justifications embarrassées des idéologues maoistes européens sur ce sinistre épisode. Pour Kostas Mavrakis "la victoire des putschistes aurait signifié simplement que le Soudan serait tombé sous l'emprise du social-impéria-
Les chinois préféraient manifestement la fraction de l'armée qui voulait sauvegarder l'indépendance du pays" (Mavrakis, op. cité, p. 71). En même temps, Mavrakis est obligé de reconnaître que "Nemeiry a profité de sa victoire pour étendre la répression aux masses!'. La conclusion qui s'impose avec une évidence cartésienne est donc la suivante : les chinois "préfèrent manifestement" un régime sanguinaire qui réprime les masses, à la seule condition qu'il soit opposé au "social-impérialisme", c'est-à-dire l'URSS. On ne saurait plus explicitement faire abstraction des intérêts des masses et du critère de classe dans une politique qui se prétend "marxiste" et "léniniste"... L'exemple le plus récent de "convergence objective" sino-américaine en Afrique est l'Angola. L'avenir de l'ex-colonie portugaise est en train de se décider en ce moment même. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la Chine collabore très efficacement à la mise en place d'une solution pro-américaine. Après avoir soutenu, ensemble avec l'URSS, l'aile gauche du nationalisme angolais, le MPLA, au cours des années 60, la Chine a progressivement changé son fusil d'épaule, aidant d'abord l'UNITA de Jonas Savimbi et ensuite le FNLA de Holden Roberto. Or, Holden, ami intime de Mobutu, est depuis le début des années 60 en rapport étroit avec l'impérialisme US. On a découvert la présence à ses côtés de "conseillers américains", y compris des officiers ayant servi au Vietnam du Sud. D'ailleurs, dans une déclaration à un journaliste français en 1970, il dénonçait le MPLA comme "communiste" et se plaignait que "les pays occidentaux" soient "tombés dans le piège de ce mouvement". (Cf. Basil Davidson, L'Angola au Coeur des Tempêtes, Maspero, 1972, p. 222, 236). En décembre 1973, Holden Roberto est invité en Chine. A son retour à Kinshasa, il déclare qu'une "convention de coopération entre les autorités chinoises et le FNLA a été établie"'.
chinoises... (Le Monde, 26/12/1973). Vers la fin de 1974, deux cents instructeurs chinois arrivent au Zaire pour entrainer l'armée de réserve du FNLA cantonnée en territoire zalrois, contribuant ainsi à renforcer ce mouvement pro-impérialiste et faisant obstacle à l' "influence soviétique' prétendument incarnée par le MPLA. Si l'Angola devient une semi-colonie de l'impérialisme US - - qui est avidement intéressé par les fabuleuses richesses minières du pays --, Kissinger pourra remercier le timonier Mao pour l'aide précieuse apportée dans une situation difficile...
III. AMERIQUE LATINE
L'Amérique Latine prend moins de place dans les préoccupations politico-diplomatiques de Pékin que l'Afrique ou l'Asie. Mais la tendance fondamentale est la même, Voici par exemple un entrefilet paru dans Pékin Information en 1973 : " Des agences d'information occidentales citant le 5 septembre des révélations faites par un porte-parole du Département de la Défense US ont rapporté qu'une flotte soviétique composée d'un destroyer, d'un croiseur, d'un sous-marin nucléaire et d'un ravitailleur a entrepris des activités dans la mer des Caralbes... La présence dans l'hémisphère occidental des forces aériennes et navales soviétiques porteuses d'armes nucléaires ainsi que l'utilisation de bases militaires dans cette région, constituent une menace pour la paix et la sécurité en Amérique Latine". (P.I., 24 septembre 1973). Il est regrettable de constater que ce texte, avec le commentaire final, semble directement extrait d'une brochure de propagande de l'United States Information Ser -vice : la "menace soviétique" contre l'Amérique Latine, etc.. Quelles sont les bases militaires dans la région dont il est question ? Il s'agit d'une référence transparente à Cuba. La Chine Populaire serait-elle prête à soutenir l'impérialisme US contre Cuba, ce jastion de l'"'influence social-impérialiste" russe dans l'hémisphère occidental ? L'ambiguité de la politique extérieure de Pékin en Amérique Latine s'est manifestée avec éclat à l'occasion du renversement d'Allende au Chili. Tout en dénonçant le putsch de Pinochet (lettre de Chou En-lai à Mme Allende, etc.), la Chine a été, avec la Roumanie, le seul Etat ouvrier à ne pas rompre les_rapports diplomatiques avec le nouveau régime. Les autorités chinoises ont froidement signifié son congé à l'ambassadeur d'Allende en Chine, "suite à une note reçue du nouveau gouvernement le destituant de ses fonctions" (Le Monde, 12/10/ 1973). Ajoutons que la Chine n'a pas pour principe de maintenir des rapports diplomatiques avec tous les pays, sans égard à leur gouvernement. Par exemple elle n'a pas de rapports diplomatiques avec le Portugal: avant 1974 à cause de sa politique colonialiste, et actuellement, semble-t-il, à cause de la présence du PC portugais au gouvernement. L'ambassade de Chine a d'ailleurs fermé ses portes à Santiago et refusé en général d'admettre des militants persécutés qui cherchaient refuge. Mais il y a mieux. En octobre 1973, quelques semaines après le coup d'Etat militaire et la barbare répression qui s'est abattue sur le peuple chilien, le Comité Exécutif de l'UNESCO a adopté à l'unanimité une résolution exprimant sa profonde inquiétude au sujet des évènements au Chili. Deux pays se sont abstenus de voter cette résolution : les USA et ,.. la Chine. (Le Monde, 16/10/1973). Il est à noter, d'autre part, que le premier commentaire publié dans la presse chinoise après le coup d'Etat, fait état de "'forces réactionnaires de l'intérieur comme de l'extérieur", mais s'abstient de mentionner le rôle de l'impérialisme US dans l'affaire. Ce n'est qu'en janvier 1974 que le Quotidien du Peuple, rompant un silence de plusieurs mois sur le Chili. lé à ses lecteurs l' "ingérence de l'impérialisme" dans le renversement d'Allende, foid, l'article souligne immédiatement que l'impérialisme US perd rapidement du terrain en Amérique Latine et que le danger principal vient dès maintenant de l'URSS ! (Le Monde, 21/1/1974). IV. EUROPE Dès 1971, la Chine commence à développer le thème de l'Europe (capitaliste) unie et opposée aux "super-puissances". Cependant, de plus en plus, on assiste à un glissement vers la doctrine d'une Europe unie associée aux USA contre le "social-impérialisme russe" Dès 1972, les dirigeants chinois conseillent discrètement à leurs interlocuteurs européens de maintenir les troupes américaines sur le continent. Pékin Information publie sans commentaire les déclarations "atlantistes" d'un lord réactionnaire anglais : "Lord Chalfont
CHINE a critiqué l'idée selon laquelle toute menace militaire aurait disparu sur l'Europe occidentale et que, par conséquent, toutes les troupes américaines pourraient être rapatriées et l'OTAN démantelée.. . " (Pékin Information, 6 août 1973, p. 21). Parallèlement, Pékin développe ses liens avec certains régimes, disons pas très démocratiques, mais offrant des garanties sérieuses quant à l'anti-soviétisme. 1973, Makarezos, vice-premier ministre de la Grèce des colonels fascistes, visite la
A l'occasion du classique banquet diplomatique, M. Li Hsien-nien, le vice-premier ministre chinois, s'est félicité de cette visite qui avait "accru notre compréhension mutuelle (!) et notre amitié (!)". (Le Monde, 25/5/1973). Où se trouve le terrain d'entente pour cette "compréhension" et cette "amitié" ? Selon Alain Bouc, le correspondant "sinophile" du Monde à Pékin, "il est évident que la Grèce occupe une position stratégique sans égale pour observer, voir pour contrôler l'expansion maritime soviétique en Méditerrannée' Est-ce pour la même raison "stratégique" que la Chine a noué des relations diplomatiques avec l'Espagne franquiste ? Quoi qu'il en soit, le Quotidien du Peuple publie à cette occasion, le ll mars 1973, un aperçu historique sur l'Espagne qui "oublie" de mentionner le caractère fasciste du régime et même la guerre civile de 1936-39 ! Les rapports entre Pékin et Madrid sont si cordiaux que lors de l'exécution de Carrero Blanco par des révolutionnaires basques, à Pékin M. Chi Peng-fei, Ministre des Affaires Etrangères, s'est rendu à l'ambassade espagnole "pour exprimer sa sympathie"aux autorités franquistes ! (Le Monde, 24/12/1973). L'épisode le plus récent de cette "'ligne européenne" de Pékin a été l'invitation en Chine -- après celle de M. Heath, chef des conservateurs britanniques - - de M. Strauss, champion de la guerre froide, nationaliste allemand revanchard, anti-communiste forcené, partisans de la "manière forte' contre les ouvriers grévistes et les étudiants contestataires. Reçu avec tous les honneurs par Mao et Chou En-lai, M. Strauss a entendu avec plaisir des généraux chinois lui expliquer que la "sécurité de l'Europe ne peut être assurée que par un soutien militaire des Etats-Unis' (Le Monde, 15/1/1975). Commentaire de K. S. Karol, ami un peu déçu de la Chine : "'On ne peut que s'étonner de l'insouciance des chinois devant les répercussions qu'ont, au sein du mouvement ouvrier européen, leurs accolades à Franz-Joseph Strauss et à ses pareils'' (Nouvel Observateur, 10/2/1975). Il est important d'examiner aussi les "applications" de l'orientation chinoise par ses disciples fidèles en Europe. Une brochure récente de l'Humanité Rouge, la principale secte maoiste en France, dénonce la bourgeoisie française parce que celle-ci tend vers la capitulation devant l'URSS ! Voici quelques extraits de ce texte remarquable : "La bourgeoisie impérialiste ne résistera pas jusqu'au bout. Déjà, à plusieurs reprises, elle n'a pas bronché lors des incursions des sous-marins soviéti -ques dans les eaux territoriales (il y a un mois encore en rade de Brest)... A coup sûr, il y a une tendance au compromis envers le social-impérialisme dans la bourgeoisie impérialiste française... " (Vigilance contre le Danger Social-Impérialiste Soviétique en Europe , Humanité Rouge, p. 27, souligné dans l'original). La même brochure dénonce aussi les agitations au sein de l'armée française des "révisionnistes modernes et leurs roquets trotskystes, qui utilisent le mouvement des appelés... pour répandre des illusions sur la détente, pour pousser notre pays à la soumission devant le social-impérialisme soviétique". (Ibid, p. 29). Voir également la brochure significativement intitulée "Le Social-Impérialisme, danger principal en Europe", Humanité Rouge, 1974, p. 19 : "Les dirigeants trotskystes propagent de dangereuses idées pacifistes notamment lorsqu'ils encouragent l'objection de conscience et d'autres positions anti-militaristes, apparemment justifiées par la lutte contre l'armée bourgeoise, pour tromper les jeunes intellectuels". Ajoutons à titre de commentaire que ce groupuscule stalino-maoiste délirant jouit du total soutien politique de la Chine Populaire, comme le montrent les articles de l'Humanité Rouge régulièrement publiés dans Pékin Information (le dernier en date est du 13/1/1975). Quelle est la logique et la signification du "grand bond à droite" ? Au début du processus on a pu croire qu'il s'agissait d'un tournant essentiellement diplomatique, ayant pour but de permettre l'accès de la Chine à l'ONU. Cependant la suite des évènements a bien montré que le phénomène avait des implications autrement plus profondes et sérieuses, allant bien au-delà des exigences de la diplomatie onusienne. La doctrine chinoise officielle qui sert de justification idéologique à sa politique extérieure, est celle des "trois mondes'': les "super-puissances" (URSS et USA), le "camp socialiste" (Chine et Albanie) et les "zones intermédiaires" (Europe et Tiers-Monde); ou encore, dans la nouvelle version de Teng Siao-ping, l'"hégémonisme" (URSS et USA), les pays développés (Europe, Japon) et les pays en voie de développement d'Asie, d'Afrique et d'Amérique Latine. (Pour une critique marxiste de cette théorie, voir Pierre Rousset,. Les Trois Mondes de Teng Siao-ping, dans INPRECOR, N°2, 20 juin 1974). Cependant cette doctrine ne correspond pas tout à fait
à la politique chinoise réelle. La cohérence de l'orientation internationale de la Chine ne peut être donnée, à notre avis, que par une autre conception, bi-polaire, où il y a d'une part le "social-impérialisme" (l'URSS) en tant qu' "ennemi principal" et, d'autre part, le reste du monde (USA y compris). Ce n'est qu'à partir de cette "vision du monde" dualis -te, de plus en plus ouvertement exprimée par les dirigeants chinois qu'on peut saisir l'unité de leur politique, en Afrique, en Europe ou en Amérique Latine. "L'URSS social-impérialiste (ou social -fasciste) est l'ennemi principal" : cette formule n'est pas sans rappeler fâcheusement celle de la "troisième période" du Comintern stalinien (1929-33). La social-démocratie, baptisée social-fasciste, était l'ennemi principal, les nazis et les fascistes purs et simples étant considérés négligeables, peu dangereux, ou "secondaires". Avec les résultats remarquables qu'on connait : le triomphe de l'hitlérisme en Allemagne, l'agression nazie contre l'URSS après que Hitler ait pu accaparer toute l'industrie de guerre du continent européen; la différence est que la politique stalinienne de la "troisième période" correspondait à un tournant "bureaucratique de gauche", tandis que la version chinoise des années 70 s'insère, elle, dans un cadre de "virage à droite" accéléré. Pour qui l'URSS est-elle l' "ennemi principal" ? Pour le peuple vietnamien ? Pour les masses du Chili ? Pour les travailleurs du Portugal ? L'histoire des 30 dernières années a montré que l'impérialisme américain est l'adversaire le plus puissant et le plus barbare que le prolétariat international ait dû affronter depuis la chute des régimes fascistes, le responsable de cet immense "archipel bloodbath' ( archipel "bain de sang'') dont parle J.P. Faye dans son introduction au livre de Noam Chomski sur les bains de sang made in USA. On ne peut nier cette évidence qu'en se situant d'un tout autre point de vue que celui du prolétariat international. Cet autre point de vue est celui de la "raison d'Etat'' chinoise telle que la conçoit la bureaucratie de Pékin. Pour celle-ci l'URSS est l'ennemi principal de l'Etat chinois, car c'est Moscou qui menace la Chine d'une intervention militaire. C'est à partir de ce point de vue étroitement nationaliste qu'est déterminée une politique extérieure qui a très peu de rapport avec les problèmes de la lutte des classes dans le monde. La menace de la bureaucratie soviétique à l'égard de la Chine Populaire est-elle réelle ou imaginaire ? Il n'y a pas de doute que la politique soviétique envers la Chine dans les années 70 ( et avant !) a été aussi opportuniste, droitière et contre-révolutionnaire que celle de la direction chinoise. La bureaucratie soviétique a inconditionnellement soutenu la bour -geoisie hindoue contre la Chine Populaire. Elle a fait, d'autre part, des ouvertures du côté de Formose. Un article diffusé dans le bulletin de l'Agence Novosti (N°44, octobre 1973) souligne avec complaisance "la situation économique et politique de Tai an" et "le renforcement considérable des positions internationales de l'île en tant qu'unité indépendante" (Le Monde, 2-3/12/1973). Enfin, l'URSS a pendant longtemps refusé de soutenir le FUNK au Cambodge à cause des sympthies pro-chinoises de Sihanouk. Jusqu'à maintenant, elle maintient une ambassade auprès du régime fantoche et pourri de Lon Nol. D'autre part, le Kremlin a massé des troupes auprès de la frontière chinoise et a proféré des menaces belliqueuses au sujet des différends territo -riaux entre les deux pays. Il y a donc un "noyau rationnel" dans les craintes chinoises, mais tout semble indiquer qu'elles démesurément grossies par la bureaucratie maoiste. Il est improbable que la bureaucratie soviétique s'engage dans l'aventure suicidaire que constituerait une guerre avec la Chine. Toutefois, que 'le danger soviétique" soit réel ou non, il est le fondement, le postulat de base de la politique extérieure de la Chine depuis 1971. Cette subordination totale des intérêts du prolétariat international à la "raison d'Etat'' d'un pays censé être la "patrie du socialisme", n'est pas un phénomène nouveau. Elle a été depuis toujours l'essence de la politique de l'URSS stalinienne. L'orientation de la bureaucratie chinoise et celle de la bureaucratie soviétique d'aujourd'hui découlent logiquement de la doctrine du "socialisme dans un seul pays". Dans les deux cas, l' "'intérêt national"' - - tel que la bureaucratie le comprend - - est le seul et unique critère de la politique extérieure. Les militants révolutionnaires sincères des pays coloniaux et semi-coloniaux ou des métropoles impérialistes, qui sympathisent avec la "voie chinoise au socialisme' ou avec la "pensée de Mao Ise-toung" tout en critiquant l'actuelle orientation extérieure de la Chine, doivent tirer les conclusions jusqu'au bout. La révolution est un tout indivisible. On ne peut pas être marxiste-léniniste par rapport aux masses chinoises et opportuniste ou contre-révolutionnaire par rapport au prolétariat bengali, cinghalais, soudanais, c'est-à-dire international. Il est évident que la politique étrangère actuelle a été décidée derrière le dos des masses chinoises. Elle colncide avec le retour en force des éléments "droitiers" éliminés pendant la révolution culturelle, sous la pression des gardes rouges : Teng Siao-ping et compagnie. Elle est l'ex -pression des intérêts et conceptions d'une couche bureaucratique, encore moins cristallisée en tant que caste que celle de l'URSS, mais dont l'orientation échappe à tout contrôle démocratique véritable de la part des travailleurs chinois. La révolution culturelle a montré la spécificité de la direction chinoise par rapport à la bureaucratie soviétique dégénérée. La politique extérieure des années 70 est en train de montrer les limites de cette spécificité...O