Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Les contradictions des Etats à constitutions socialistes

· Inprecor (première série) n° 20, 27 février 1975 · p. 20-27 · 5 803 mots

Europe de l'Est Stalinisme

introduction

Le texte que nous publions ci-dessous, "Les contradictions dans les Etats à Constitution socialiste" , a été publié tout d'abord à Vienne dans le numéro de cet hiver de la revue Europäische Rundschau. Son auteur, le professeur Markovic, est probablement le plus connu, tant en Yougoslavie qu'à l'étranger, des huit professeurs de l'Université de Belgrade dont l'exclusion de la faculté de philosophie avait été demandée dès la fin de 1973, pour "inaptitude politique et morale à exercer des fonc -tions enseignantes". On sait que devant le vaste mouvement de solidarité qui s'était formé autour d'eux, cette exclusion ne fut pas obtenue et que ce fut l'Assemblée de la République Socialiste de Serbie qui a dû intervenir pour mettre les "indésirables"' en "disponibilité". Si Mihailo Markovic est, comme nous l'avons indiqué plus haut, le plus connu d'entre les professeurs yougoslaves qui viennent ainsi d'être frappés, c'est notamment parce que, avant de devenir une des chevilles ouvrières de la revue Praxis (créée à Zagreb en automne 1964), il avait été un des auteurs les plus en vue qui critiquaient les positions philosophiques staliniennes, y compris dans les colonnes de la revue officielle Questions Actuelles du Socialisme, dont les pages lui é -taient largement ouvertes, jusqu'au début des années 60. Non séulement Markovic a été un de ceux qui ont donné "'une philosophie" au socialisme autogestionnaire, mais il est également, avec Ljubo Tadic et Gajo Petrovic, ses camarades de Praxis, de ceux qui ont réussi à développer une pensée marxiste d'un haut niveau dans un pays où les traditions philosophiques et le marxisme lui-même se caractérisaient par une certaine pauvreté. L'article que nous publions ci-dessous est un document important pour une raison essentieldocument le. Il fait figure de "manifeste politique"' , même si ce n'est qu'un manifeste "intérimaire' ou "transitoire" de la part de la gauche intellectuelle yougoslave. En effet, la plupart des textes politiques des philosophes de l'école de Praxis faisaient la critique de la bureaucratie, mais la plaçaient, en ligne générale, dans le cadre d'une critique de l' "Etatisme"', critique elle-même héritée, ou plus exactement développée à partir de la critique que la Ligue des Communistes de Yougoslavie faisait de la situation en URSS et dans les démocraties populaires pendant les années 50. Un bon exemple nous en avait été fourni par le livre de Svetozar Stojanovic : Critique et Avenir du Socialisme (Ed. du Seuil, 1971). Cette critique de l' "'Etatisme' , qui vise des rapports qui s'instaureraient'inévitablement" après une révolution, puis qui se perpétuent et dégénèrent en un système "sui generis", a en effet le défaut de rester extrêmement vague à propos de la nature de la société et du type d'Etat (sagitil d'un troisième type d'Etat, à côté de l'Etat bourgeois et de l'Etat ouvrier, par exemple?). Le texte de Mihailo Markovic représente par conséquent une étape nouvelle par rapport à ces positions. Son titre indique une très grande prudence du point de vue de la caractérisation tion des Etats et des formes sociales de l'Est. Comme l'auteur le dit lui-même, il indique plutôt une contradiction : celle qui existe entre la lettre des textes constitutionnels (qui proclament que le socialisme est "réalisé'') et la réalité. C'est que la réalité n'est pas si simple et que ces sociétés posent des problèmes évidents. La "société de transition'' est-elle vraiment une étape vers le socialisme ou peut-elle marquer un temps d'arrêt, puis une régression ? Le capitalisme a-t-il été restauré dans la plupart des pays de l'Europe de l'Est, comme le PC chinois le proclame ? S'agit-il d'un système de capitalisme d'Etat, comme l'affirme une partie de l'extrême-gauche en Europe occidentale ou en Amérique du Nord ? Le texte de Mihailo Markovic marque une étape dans la solution de ces problèmes, mais seule -ment une étape.

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ETATS A CONSTITUTIONS

Il rejette de manière explicite les deux thèses extrêmes qui consistent à dire que ces sociétés sont "socialistes"' ou "capitalistes". Il rejette également la thèse, qui est acceptée aujourd'hui par de nombreux Partis communistes occidentaux (en Italie par exemple), selon laquelle les rapports de production sont socialistes ( la "base" est socialiste) tandis que lés institutions ne le seraient pas (thèse de la contradiction entre "base" et "superstructure"). Enfin, il affirme clairement que dans ces pays le programme d'une révolution sociale au sens où le marxisme l'entend (le bouleversement radical des rapports de production) est très loin d'être parachevé. Sur des questions très importantes, enfin, il rejoint les analyses qui ont été faites par le marxisme-révolutionnaire. Le texte du Professeur Markovic est une très claire dénonciation de la couche bureaucratique qui domine des sociétés parmi lesquelles la Yougoslavie, malgré ses spécificités, ne forme pas une exception. Ce n'est termine-t-il, qu'en vainquant la bureaucratie que l'on peut surmonter les contradictions des sociétés post-capitalistes, indiquant par là très clairement le caractère de "verrou" du pouvoir bureaucratique. Cette conclusion peut paraitre générale. Il ne faut évidemment pas perdre de vue que Markovic a publié d'autres textes, antérieurement, où il définissait le programme d'un tel combat (voir spécialement "Une Société Nouvelle et son Organisation" dans l' Homme et la Société, N°19, janvier mars 1971, pp. 42-46). Il faut aussi souligner la triste actualité du développement de l'article de Markovic à propos des trois sous-groupes de l'intelligentsia :

implique que l'on a à faire à des formations sociales qui ne sont pas faciles à classifier. Ces Etats ont subi de profondes transformations politiques et économiques, soit par suite d'une révolution socialiste, soit par suite d'in -terventions militaires extérieures par des Etats dans lesquels une révolution socialiste avait eu lieu auparavant.

Mihail Markovic_

les apologistes, les hommes de métier et les critiques. Car on voii se lever aujourd'hui en Yougoslavie une nuée de tristes sires qui tentent de gagner besogneusement leurs galons et les faveurs du pouvoir en s'acharnant sur leurs collègues de Praxis. Parmi eux, nous mentionnerons simplement Stipe Suvar, un sociologue non dénué d'intelligence, qui a dû en partie à son empressement anti-praxiste de devenir, en juillet dernier, secrétaire républicain de Croatie (c'est-à-dire ministre) de la culture et de l'enseignement, et à l'autre extrême Fouad Muhic, lumpen-philosophe totalement dénué d'intelligence cette fois-ci, qui tente, grâce à ses attaques les plus basses de devenir une figure importante non seulement dans sa Bosnie natale, mais à l'échelle de toute la fédération (ce fut lui, principalement, qui attaqua les philosophes de Praxis lors du Xème congrès de la L, C. Y.). Là où le texte évoque le personnage "charismatique" de Fidel Castro, il faut lire également, nous semble-t-il "... et Josip Broz Tito" : ce développement vise les aspects "bonapartistes" de certains régimes "socialistes" et sont à rapprocher de certaines notes très pénétrantes d'Antonio Gramsci à propos du "césarisme", Enfin, signalons pour terminer une inexactitude dans la fin du texte de M. Markovic quand il évoque le gouvernement "menchevik " de Mdivani. Au contraire; Boudou Mdivani était un bolchevik géorgien, avec lequel Lénine et Trotsky firent bloc contre la brutale politique des nationalités de Staline et d'Ordjonikidzé (voir Richard Pipes "'The Formation of the Soviet Union, Harvard Univ. Press, 1964). Les caractéristiques essentielles de cette transformation sont l'élimination de la propriété privée des moyens de production et l'institution d'un système économique contrôlé par l'Etat; la destruction du pouvoir politique de la bourgeoisie et le remplacement du pluralisme parlementaire, dans lequel la richesse jouait un rôle considérable, par un système à parti unique dans lequel le sta-

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tut politique est la seule source de pouvoir. Les constitutions de ces Etats sont socialistes : abolition de l'exploitation et de toutes les différences de classe; rémunération sur la base du principe "à chacun selon son travail"; rôle déterminant donné aux ouvriers dans les décisions concernant la société, et une extension considérable des droits de l'homme, la liberté du travail, la sécurité sociale, l'éducation libre et le contrôle des usines venant s'ajouter aux droits démocratiques bourgeois. Mais dans tous ces pays, il existe un grouffre entre les principes socialistes de la constitution et la réalité de la société, dans laquelle continuent à exister une grande inégalité sociale, la tyrannie et l'oppression qui sont les caractéristiques des sociétés de classe. Ce gouffre est une conséquence du fait que dans aucun de ces pays la révolution socialiste n'a été menée à son terme. Dans le sens marxiste, la révolution socialiste est la transformation radicale des rapports de production. Y est liéel'élimination de toutes les structures sociales qui permettent à un groupe social de contrôler le travail d'un autre et de s'approprier une partie considérable de la plus-value. Selon Marx, la prise du pouvoir politique est le début du processus de transformation de toutes les relations sociales existantes. Une autre explication du gouffre qui existe entre l'idéologie et la réalité réside dans le fait que la phase politique de la révolution socialiste eu: lieu dans des sociétés arriérées, dans lesquelles les forces libératrices de la révolution bourgeoise démocratique ne s'étaient pas réalisées. Ces sociétés disposaient d'institutions féodales retardées typiques et de modèles de relations sociales qui n'avaient jamais été transformés; elles étaient marquées par les privilèges, l'inégalité devant la loi, la soumission des systèmes législatif et judiciaire au pouvoir exécutif, la reconnaissance, par le peuple, du dirigeant politique comme dirigeant absolu, la transformation des citoyens en vassaux obséquieux prêts à s'incliner devant toute politique officielle dictée par en

Dans ces conditions, l'avant-garde du mouvement révolutionnaire devint très rapidement une élite dirigeante. Ce qui avait été auparavant statut politique inégal de -vint participation inégale au pouvoir. fois que les structures hiérarchiques et auto -ritaires furent pleinement développées, elles entrainèrent inévitablement des différenciations de classe typiques. Certes, les moyens de production furent nationalisés mais ils ne devinrent jamais propriété sociale. étrangers aux producteurs et sont sous le contrôle total de la nouvelle élite dirigeante. Certes, le profit, en tant que forme capitaliste classique d'appropriation de la plus-value a disparu, mais des formes plus ou moins cachées d'exploitation survivent et ont gagné beaucoup de terrain au cours des dernières années. Ainsi, ces systèmes ne peuvent pas simplement être classifiés comme étant "socialistes" ou "capitalistes d'Etat"; ce sont des mélanges complexes de différents éléments -et même s'ils apparaissent très stables, de nombreux conflits latents et contradictions aigues couvent en-dessous de la surface. Une des faiblesses fondamentales de ce système c'est qu'il n'a pas encore développé de permettant de résoudre les conflits démocratiquement et sans violence. Ceci n'est pas dû seulement à l'absence de traditions démocratiques venant d'une époque de régimes bourgeois progressistes et libéraux, qui n'ont jamais existé dans ces sociétés. On peut trouver une explication supplémentaire dans le caractère des mouvements révolutionnaires avant qu'ils prennent le pouvoir. Etant donné la supériorité colossale du régime dominant, le mouvement ne pouvait réussir à renverser celui-ci que grâce au développement d'une unité monolithique, de la discipline la plus stricte et d'un esprit militant sans compromis. Formés durant des décennies dans ces conditions, les adhérents de ce mouvement cherchaient l'ennemi par -tout, même quand il n'était pas en vue, et il fut toujours facile de manipuler ce mouvement pour lui faire voir , dans chaque opinion dissidente une forme voilée de l'ennemi de classe et réagir en conséquence. Là où des divergences ou des conflits d'intérêt ne peuvent pas être tolérés et traités souplement, deux autres formes de réaction sont possibles : des affrontements violents occasionnels, qui sont toujours présentés comme la destruction de dangereuses conspirations, ou l'élimination de conflits pour préserver la façade de l'unité et, en même temps, on tente désespérément de mobiliser toutes les forces internes contre un danger très exagéré. Plus les conflits internes sont aigus moins l'élite dominante a confiance en ses capacités de les éliminer, plus les incantations contre l' "ennemi de classe" deviennent belliqueuses. Ce mécanisme explique, au moins en partie, à la fois la répression croissante dans chaque pays et l'accroissement occasionnel de l'agressivité entre les Etats. Trois contradictions fondamentales Bien qu'il existe de nombreuses différences entre les sociétés du type que nous analysons ici, elles souffrent, sans exception, des trois contradictions suivantes : - un conflit permanent , bien que souvent latent, entre la bureaucratie dirigeante et les travailleurs sans pouvoir;

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- une lutte constante entre les différentes couches et fractions de la bureaucratie; - finalement, malgré les efforts déployés par le pouvoir central pour établir un contrôle total sur les groupes dirigeants des républiques nationales et au niveau régional et local, ces autres groupes essaient en permanence d'élargir leur autonomie et leur pouvoir dans leur propre domaine; ceci entraine des tendances à la division et des orientations particularistes d'un côté, et des contre-mesures centralistes de l'autre : des campagnes orchestrées contre les minorités nationales, des purges, et des interventions militaires qui prennent un caractère clairement impérialiste au niveau international. Cette analyse concerne deux concepts très importants : la politique et la bureaucratie. Selon Max Weber, la politique est la totalité des efforts qui sont entrepris afin de participer au pouvoir ou d'avoir une influence dans le partage du pouvoir, soit entre les Etats, soit entre les différents groupes au sein d'un même Etat. Deuxièmement, cette activité est fondamentalement du domaine des Etats; et troisièmement l'Etat est un rapport de pouvoir de l'homme sur d'autres hommes, appuyé par les ressources de la violence légitimée. Dans ce sens, la politique fut définie par Marx par rapport à la praxis, comme une province de l'aliénation. L'activité politique devient praxis aux conditions suivantes: - la domination de l'homme par l'homme devient la domination des hommes sur les choses. La praxis politique est en essence l'auto-administration, la coordination rationnelle et consciente et la maltrise des processus sociaux, sans aucun dirigeant professionnel; - le critère de la valeur de différents choix dans ce processus est la satisfaction des besoins humains réels, et non l'accroissement et la préservation du pouvoir; - en conséquence, la praxis politique a une signification universelle et concerne chaque individu: - la praxis politique n'est pas sans lien avec d'autres formes d'activité créatrice et elle n'est pas en contradiction avec celles-ci; elle contient des éléments de compréhension philosophique, de connaissance scientifique et même de beauté;elle ne doit pas violer les normes morales; - une telle activité -- sans soumission, tutèle ni crainte - - est particulièrement attirante et offre à chacun une chance d'exercer un contrôle et de développer une dimension importante de son être social. La politique est une province de l'aliénation quand elle detient une activité monopolisée par un groupe établi de dirigeants professionnels. Ce type de politique réduit les hommes au rang de choses, de pathétiques objets manipulés; elle sert les intérêts spécifiques d'un groupe social privilégié; elle est menée derrière des portes fermées, devient pragmatique, irrationnelle et immorale, et crée différents rituels insensés, visant à simuler des passions primitives agressives pour lier ses protagonistes les uns aux autres. Tandis que le concept de pratique politique exprime une opportunité historique optimale de notre époque, le concept de politique dirigée par des professionnels exprime clairement un moment négatif, Ceci implique qu'une limitation essentielle existe qui peut et doit être dépassée. Considérée sous cet angle, la bureaucratie n'est pas simplement un groupe d'officiels, d'experts et de directeurs; dans des conditions données des dirigeants charismatiques en font également par -tie, en tant que créateurs d'une politique dont les positions sont liées non seulement à leurs capacités et leurs connaissances d'experts, mais également à leurs récompenses du passé. Malgré toutes les différences entre ces deux groupes de politiciens professionnels dans la société post-capitaliste, les deux appartiennent à l'élite privilégiée qui détient virtuellement le monopole du pouvoir économique et politique et joue, en conséquence, le rôle de sujet de

Cette élite est formée non seulement des fonctionnaires influents de l'appareil du parti et de l'Etat, mais comprend également les grands directeurs, les principales personnalités des mass media et des institutions culturelles et, finalement, les dirigeants militaires. L'écrasante majorité de ces personnalités ont été nommées, ou "élues" à leurs fonctions parce qu'elles avaient un statut important dans le parti, ou, dans certains cas, elles ont atteint leurs fonctions élevées grâce à des connaissances spécialisées et furent ensuite cooptées par le parti et devinrent responsables et redevables envers lui. L'intérêt de la bureaucratie entre évidemment en conflit avec les aspirations fondamentales de toutes les autres couches sociales qui sont toutes dominées et plus ou moins exploitées. L'Opposition paysanne Les paysans furent les premiers à se révolter et, ils sont encore, à un degré important, un corps étranger pour la bureaucratie et même pour le socialisme en tant que tel. Ceci provient, dans une certaine mesure, de leur position de classe. Ce sont des producteurs individuels, des petits propriétaires qui sont naturellement intéressés à la survie de l'économie de marché et à l'extension de leur propre propriété. Durant les premières phases de la révolution, ils étaient toujours prêts à y prendre activement part, tant que la révolution était associée à la réforme agraire, à la résistance face à la domination étrangère, à la

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guerre de libération nationale et à l'élimination des grosses inégalités dans la distribution des marchandises. L'opposition des paysans au nouveau régime révolutionnaire au cours des étapes ultérieures fut le résultat inévitable d'un certain développement : la pénurie de capital signifia que l'industrialisation limitée ne put être réalisée que grâce à un immense pompage des ressources de l'économie

La politique de livraison obligatoire des produits agricoles à des prix fixes, les expropriations, les lourdes charges fiscales, la collectivisation forcée - - tous ces phénomènes repoussèrent les paysans et entrainèrent, en particulier en Union Soviétique où la pression était la plus forte, des dizaines de soulèvements qui n'eurent jamais une chance de succès. La raison pour laquelle la résistance paysanne était condamnée à l'échec dès le départ réside dans sa perspective historique erronée : une société de petits propriétaires terriens utilisant une technologie primitive appartient au passé (elle n'aurait un futur que dans l'éventualité d'un effondrement total de la société industrielle contemporaine). D'un autre côté, l'Etat ne peut pas industrialiser l'économie rurale du jour au lendemain et doit trouver un modus vivendi avec la paysannerie sur plusieurs décennies. La solution généralement adoptée ne satisfait personne : à condition quils s'accomodent du modèle obligatoire de l'économie planifiée dans lequel ses droits sont extrêmement limités, le paysan peut possèder un petit lot de terre qu'il travaille en tant que producteur individuel. Son existence sociale est ainsi divisée : il vit dans deux mondes. Dans un monde privé, dans lequel il est libre mais reste soumis aux chaines du passé pré-capitaliste, et dans un monde public, qu'on lui vante comme étant la forme de la vie nouvelle, dans lequel il se sent impuissant et aliéné Les paysans sont éliminés de la scène politique; ils sont traités comme des citoyens de seconde classe. Ils réagissent face à cela par une baisse de la productivité et par une résistance passive. Les communes chinoises et les entreprises rurales-industrielles autogérées yougoslaves semblent offrir une meilleure solution. La seule solution réside dans l'assouplissement du contrôle d'Etat et la création d'entreprises et de communautés locales relativement indépendantes et technologiquement bien équipées, dans lesquelles les paysans deviennent des travailleurs, des producteurs collectifs, ayant le droit de participer aux décisions Les promesses faites aux travailleurs Durant les premières phases du développement post-révolutionnaire, le nouvel Etat jouit du soutien sans limite des travailleurs. C'était le devoir du nouvel Etat de libérer les travailleurs, et il les libéra réellement de la domination capitaliste. Il parla et dirigea en leur nom. Il leur offrit une très grande sécurité sociale, des meilleures chances de développement, un niveau de vie plus élevé. Toutes ces améliorations dans la position sociale des travailleurs voilèrent la réalité sociale et firent que les travailleurs ne virent pas tout de suite le caractère réel de la bureaucratie, même quand les intérêts objectifs de cette dernière étaient déjà entrés depuis longtemps en contradiction avec ceux des travailleurs. L'avant-garde révolutionnaire promit de libérer les travailleurs de l'exploitation et de leur donner le contrôle total de la plus - value produite par leur travail. Les travailleurs n'apprirent que plus tard qu'une grande partie de cette plus-value serait appropriée par l'Etat et irait en grande partie dans les poches de leurs anciens dirigeants. Les énormes privilèges matériels de ces dirigeants, bien plus que leurs salaires élevés, devinrent une nouvelle forme d'exploitation. On avait également dit aux travailleurs que, après la révolution ils dirigeraient le pays. Plus tard, dans le meilleur des cas ils eurent quelque chose à dire dans les usines; dans le pire des cas, ils restèrent complètement sous la domination des directeurs, même à ce niveau. Le seul domaine dans lequel l'initiative peut se développer est la production ; il est permis de l'augmenter. Dans tous les autres domaines, tout ce qu'on attend du travailleur, c'est qu'il suive les directives du par -ti, qu'il obéisse aux ordres de l'Etat et offre ses capacités physiques pour la réalisation des différents plans quinquennaux élaborés au sommet. On promit également aux travailleurs le plus haut niveau de démocratie qui ait jamais existé dans l'histoire : la démocratie socialiste. Mais la bureaucratie, agissant au nom du socialisme, a dépossédé les travailleurs de beaucoup de leurs droits traditionnels : le droit de s'organiser, de mener leur agitation librement, d'avoir leur propre presse. de se réunir avec d'autres et d'exprimer librement des opinions critiques, de lutter pour l'amélioration de leurs conditions de travail et de vie, de manifester, de faire grève. La plupart de ces droits sont garantis par la constitution, en réalité ils n'existent que sur le papier. Le gouffre entre le statut théorique et le statut réel des travailleurs est vraiment immense. Si les travailleurs deviennent conscients de toutes les possibilités qui leur sont ouvertes par la nouvelle situation historique après l'élimination de la classe capitaliste, leur conflit ouvert avec la bureaucratie, qui empêche la réalisation de ces possibilités, serait inévitable et prendrait la forme d'une guerre de clasLa bureaucratie utilise avec succès toute une série de moyens pour empêcher le développement et la maturation de cette conscience. La

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bureaucratie utilise tous les symboles. possinaire et elle-même. Elle développe une idéologie qui justifie l'inégalité sociale et donne un grand poids à la loi et l'odre, à la croissance économique et à l'efficacité-- des valeurs typiques de toutes les idéologies contemporaines fondées sur le maintien du statu quo. - Elle dévie toutes les revendications des travailleurs concernant l'organisation et la participation en affirmant de façon cynique et absurde que tion, c'est-à-dire le parti, qu'ils participent déjà au contrôle de la société, indirectement, par l'intermédiaire de leur direction et que, en tout cas, le droit de manifestation et de grève pour les travailleurs -- contre eux-mêmes -- n'est pas nécessaire. to-organisation ou d'expression publique de critique est punie comme un crime politique. Des comparaisons avec d'autres systèmes politiques sont empêchées par l'interdiction de voyager à l'étranger - - ou en tout cas les grandes difficultés qu'il y a à voyager. Finale -ment, l'un des moyens les plus importants utilisé par la bureaucratie pour maintenir son contrôle est la découverte permanente de nouveaux ennemis. L'ennemi omni-présent, toujours aux aguets et intriguant, comme le vieux diable chrétien, joue un rôle unificateur et mobilisateur, ramène les brebis égarées dans le droit chemin, rétablit l'ordre et maintient le régime sur pied. Mais quand les conditions de vie des travailleurs empirent au-delà de certaines limites, toutes ces manoeuvres de diversion deviennent inutiles, comme le montrent les révoltes sanglantes bien connues des travailleurs de Berlin (1953), Poznan et Budapest (1956) et Gdansk (1970). La bureaucratie est déterminée à noyer de telles rébellions dans le sang; après cela, des mesures sont prises pour améliorer les conditions de vie élémentaires des travailleurs. Le fait que ces conditions s'améliorent progressivement et qu'un secteur important de la bureaucratie possède effectivement un passé révolutionnaire, et a érigé une mythologie autour de celui-ci, sème la confusion parmi les travailleurs et cache leur réelle situation dans la société. Seule une nouvelle théorie révolutionnaire adéquate peut éclairer leur conscience. Apologistes, experts, critiques C'est pourquoi les intellectuels qui se consacrent au développement d'une théorie dans ces nouvelles conditions deviennent immédiatement des cibles de la répression bureaucratique. Il ne s'agit pas seulement d'un conflit entre les intellectuels et les politiciens, entre le pragmatisme d'un côté et l'idéalisme de l'autre.

la présence d'un

dirigeant

charismatique....

En tant que groupe social, l'intelligentsia peut être divisée au moins en trois sous-groupes : les apologistes qui sont prêts à servir, défendre et embellir tout ordre social; les experts qui, opérant à partir d'une position de pure connaissance "neutre" n'ont aucun désir de s'engager dans quoi que ce soit; et les critiques qui analysent les limites d'une forme sociale donnée et cherchent les possibilités de construire une structure de société plus libre, plus juste et plus humaine. La bureaucratie ne peut pas diriger sans les services idéologiques et techniques des apologistes et des experts. D'un autre côté sa domination serait sérieusement menacée par le libre développement d'une pensée sociale critique et d'un niveau de conscience plus élevé parmi les travailleurs, la jeunesse, en particulier les étudiants. Ce type de pensée menace et démystifie l'autorité de la bureaucratie. Les profondes crises du système en 1956 et en 1968 sont issues des conditions préparées par les idées critiques des philosophes, de sociologues et d'écrivains. La bureaucratie a, depuis, résolu de ne pas prendre de

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plus grands risques et utilise actuellement tout l'arsenal de mesures répressives -- de l'interdiction des publications aux arrestations et expulsions des intellectuels dangereux. Au cours de la période dans laquelle l'opposition entre la bureaucratie et l'extérieur est placée à l'arrière-plan, dans une phase d'accalmie, ou dans une phase dans laquelle elle est bien contrôlée, les contradictions internes de la bureaucratie explosent à la surface. L'histoire des pays qui s'appellent "socialistes" est en grande partie une histoire des luttes au sein de l'élite au pouvoir. Le principal rôle qui nous intéresse ici est le rôle joué par les plus hauts fonctionnaires de l'Etat, les dirigeants du parti, les directeurs des banques et des usines, les principaux experts du régime, les principaux dirigeants de l'armée et des services de sécurité, et les personnalités dirigeantes des mass media et de l'establishment culturel. Le statut de ces couches varie. Il est caractéristique des prétendues sociétés socialistes que le plus haut statut, et avec lui le plus grand pouvoir, est lié aux positions de commandes du parti. Dans ce système, même les plus hauts fonctionnaires de l'Etat, les généraux et les officiels des services de sécurité ne peuvent être que des personnages de second rang. Le statut des technocrates est encore plus bas. Ils n'appartiennent pas aux cercles internes qui prennent les décisions les plus importantes. Les bureaucrates des mass media et du système culturel et d'éducation remplissent une fonction de courroie de transmission pour servir et contribuer au decorum nécessaire, mais dans des périodes de luttes aiguës entre les différentes fractions, leur soutien peut avoir une grande signification. Les durs et les libéraux En ce qui concerne l'alignement, l'éventail est très large, allant des durs, défenseurs de l'ordre, de l'unité monolithique et de la direction centralisée, jusqu'aux libéraux qui font pression pour une plus grande multiplicité et pour une autonomie locale dans certaines limites. La lutte entre les durs et les libéraux représente au fond la contradiction entre les défenseurs de deux modèles politiques et économiques différents, tous deux prétendument "socialistes". L'exemple classique du premier modèle est le système construit par Staline : une économie étroitement planifiée, une direction indiscutée des organes du parti sur toute la vie sociale, une centralisation totale des décisions, une oppression sans pitié contre toute opposition intellectuelle, un accent particulier mis sur la croissance économique.

Le modèle libéral, qui fut le but de nombreuses tentatives de réformes après la mort de Staline, recommande, à un certain degré, les principes de l'économie de marché et tente de combiner la planification avec la concurrence et la rentabilité; il favorise l'assouplissement du contrôle du parti sur l'économie et la culture et donne une certaine marge à des décisions décentralisées. Finalement il veut remplacer les mesures administratives dures contre les tendances indésirables par des méthodes plus subtiles, à savoir leur élimination et la contre-offensive politique. Le modèle yougoslave, avec sa forme originale d'autogestion et sa vaste décentralisation va même plus loin dans cette direction, rétablisse également sous un aspect et dans des conditions déformés, le conflit entre le parti de l'ordre et la fraction libérale. Cette lutte est menée essentiellement dans les organes centraux du parti, bien que aucun parti communiste ne permette l'existence de fractions formelles. Mais leur rôle social prédes -tinent de nombreux groupes à adhérer à l'une ou l'autre des fractions. Ainsi, il est de règle que les dirigeants les plus élevés de l'armée et des services de sécurité soutiennent le parti de l'ordre, tandis qu'on peut s'attendre à une sympathie générale pour la fraction libérale de la part des technocrates et des hauts fonctionnaires des sphères culturelles. La situation est rendue encore plus compliquée par les relations et les loyautés personnelles et par le fait que les principes et les convictions jouent un rôle bien moins important dans cette lutte que les considérations d'utilité et d'efficacité. L'existence d'un dirigeant charismatique complique encore plus toute la situation. -Lui-même n'ayant pas décidé quelle solution était la meilleure, il choisit un côté ou l'autre, avec le vague sentiment qu'il peut renforcer son propre pouvoir de cette manière et contribuer ainsi à la victoire de l'une ou l'autre des fractions, de façon imprévisible. L'attitude de Castro au cours des années 60 en donne un bon exemple. Quelles chances de nouveaux développements? Ce type de lutte peut se prolonger encore longtemps derrière des portes fermées, bien en-dessous de la surface de la vie publique. L'évolution de la société ne sera normalement pas sérieusement influencée par ces résultats. Cependant, il arrive que des conflits au sein de la bureaucratie soient résolus d'une manière qui ouvre un nouveau champ de développement. Une des conditions nécessaires pour cela est qu'il existe un noyau solide au sein de la fraction libérale, des personnalités qui pensent de façon démocratique et n'ont pas perdu leur caractère révolutionnaire. Ce caractère peut parfois être noyé dans la tentative de s'accomoder au nouveau style de vie. Mais il peut réapparaitre dès que les conditions le per

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mettent. Une précondition entre plus importante est l'existence d'un mouvement plus ou moins spontané, ou , au moins, un besoin de grands changements dans la société parmi les masses. Telles sont les préconditions de l'évolution de ces systèmes sociaux. La révolution culturelle en Chine et l'époque de Dubcek en Tchécoslovaquie après janvier 1968 en sont deux exemples frappants.

Il y a d'autres choix moins favorables. L'un est le gel des conflits sur la base de la formation d'un centre bureaucratique fort, qui ne peut que perpétuer la stagnation du système.

Un autre développement peu favorable et rétrograde serait la modification du caractère de la contradiction : au lieu des conflits sociaux non résolus, leur substitut, le conflit national, vient à l'avant-scène. Du point de vue de la théorie marxiste, les conflits nationaux ne sont pas pensables après une révolution prolétarienne victorieuse. Seuls les capitalistes ont intérêt à exploiter des peuples; les travailleurs n'ont intérêt qu'à la libération, et la voie de la libération passe par l'élimination de toutes les formes d'exploitation. Lénine proposa que dans un Etat regroupant plusieurs nationalités, les travailleurs de la nation dominante luttent pour le droit de toutes les nations à l'auto-détermination, y compris à la séparation, tandis que les travailleurs de la nation opprimée devraient lutter pour rester dans la société multinationale. Ce principe fut mis en pratique en 1918; Lénine délégua son jeune collègue Staline au premier congrès du parti socialdémocrate irlandais où , au nom du Conseil russe des Commissaires du Peuple, il devait expliquer que le prolétariat finlandais était libre de choisir s'il voulait cohabiter dans le même Etat avec le prolétariat russe ou s'il voulait s'en séparer. La social-démocratie finlandaise voulait l'unité étatique, mais la bourgeoisie finlandaise était d'un autre avis et lança une guerre civile sanglante contre la Russie, Quand une situation similaire se développa par la suite en Géorgie, où les frères Mdivani organisèrent un régime menchevik séparé, Staline envoya son armée éliminer physiquement les séparatistes. Depuis lors le monde socialiste a été hanté par les conflits nationaux. Les racines de ces conflits sont multiples. Les traditions historiques, les injustices commises et les niveaux inégaux de développement hérités du passé jouent certainement un rôle important. Mais le facteur significatif pour nous est le rôle de la bureaucratie dans la génération des tensions nationalistes dans les fédérations multinationales. Les bureaucrates de la fédération, comme ceux des unités nationales, sont responsables de la montée des forces nationalistes : la bureaucratie centrale parce qu'elle insiste généralement sur le centralisme, l'unité et un traitement uniforme indifférencié de toutes les unités nationales, sur le droit d'intervention de la puissance centrale; la bureaucratie nationale parce qu'elle veut être maitresse sur ses plates-bandes et, dans ce but, exagère les différences avec les autres nations. Les bureaucraties nationales condamnent le nationalisme, mais en même temps elles sont enclines à l'appuyer. Il y a d'importantes raisons à cette attitude. La première est que c'est la seule possibilité dont elle dispose pour se libérer de la tutèle de la bureaucratie centrale. Deuxièmement, la bureaucratie nationale cherche à renforcer sa propre position matérielle, et pour cela elle a besoin d'une redistribution de la richesse nationale. Il est tout à fait caractéristique que dans sa lutte contre de tels centres de pouvoir économique aliéné que les fonds d'investissement, le droit de contrôle sur les banques et les grandes firmes d'import-export de la fédération, seule la question de la redistribution est soulevée et non la question de la socialisation réelle. Troisièmement, en mobilisant les forces locales autour de buts nationalistes avoués, les bureaucraties nationales cherchent à réveiller l'intérêt politique des ouvriers et des paysans apathiques, de faire oublier les réels problèmes sociaux et de s'élever au rang de puissance dirigeante d'un réel mouvement de masse. La stratégie habituelle de construction d'un mouvement nationaliste repose, d'un côté, sur l'exacerbation de la haine envers une autre nation, le "principal oppresseur", et en stimulant l'auto-sympatie pour sa propre nation, la "principale victime", de l'autre côté. Une fois que l'initiative est prise par la bureaucratie, toute une armée d'économistes, de statisticiens, d'historiens et de journalistes nationalistes commencent à rechercher des faits et opinions adéquates et à les enfoncer dans la tête de la population. Afin de compenser les dommages causés par cela, un énorme effort conscient est nécessaire. La bureaucratie centrale ne s'embarrasse pas de tels points de détails, Sa stratégie de lutte contre le nationalisme (comme contre tout le reste) consiste à simplement le définir comme une conspiration de l'ennemi de classe et à l'écraser en tant que telle. La bureaucratie n'est pas capable de résoudre tous ces conflits. Les contradictions fondamentales de la société post-capitaliste ne peuvent être éliminées que par l'élimination de la bureaucratie elle-même.

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