Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

14ème congrès du PCI : idéologie et politique du compromis historique

· Inprecor (première série) n° 25, 8 mai 1975 · p. 15-19 · 2 957 mots

Italie Portugal

HISTORIQUE

LIVIO MAITAN Le 14ème Congrès du Parti Communiste italien (PCI) s'est déroulé du 18 au 23 mars derniers suivant une mise en scène qui visait à mettre en relief la force et l'efficacité de l'organisation. Il faut dire que pour attirer l'attention générale, il n'y avait pas besoin d'expédients. Quelles que soient les orientations qui prédominent dans la phase actuelle, la bourgeoisie italienne est parfaitement consciente du poids important qu'a le PCI dans la lutte politique en Italie et de la possibilité de voir son attitude devenir, à un certain moment, déterminante pour éviter une crise de régime à la dynamique incontrôlable. C'est pourquoi les travaux du Parti ont été suivis avec le plus grand intérêt par toute la presse et par tous les observateurs politiques et analysés dans toutes leurs implications possibles. La réaffirmation du compromis historique Il n'y avait aucune raison de douter que le Congrès ratifierait formellement la stratégie du prétendu "compromis historique" énoncée dans ses lignes essentielles en automne 1973, juste après la chute d'Allende, et acceptée presque à l'unanimité, même s'il existe quelques différences partielles d'interprétation et d'accentuation. Le PCI a démontré une fois de plus qu'il est la force politique la plus cohérente et efficace, bien plus encore dans une phase de renforcement ultérieur de son influence et de renforcement ultérieur de ses structures organisationnelles. Au cours du débat du Congrès on a vu, du reste, s'exprimer ouvertement certaines différenciations apparues dans la discussion préparatoire qui s'était déroulée dans l'Unità (quotidien du PCI) et dans Rinascita ( hebdomadaire du PCI). Par exem-

Berlinguer ple, Ingrao a mis en sourdine sa thèse selon laquelle la réalisation du compromis historique impliquera ou présupposera une scission de la Démocratie-chrétienne (thèse qui fut résolument rejetée par d'autres). On n'a pas vu réapparaltre, non plus, la polémique sur la politique économiques entre ceux qui soutenaient la nécessité d'agir en partant des investissements (Trentin et d'autres syndicalistes) et ceux qui, au contraire, optaient pour une action sur la consommation (Barca). Il est vrai qu'une voix d'opposition explicite s'est élevée au Congrès, comme elle s'était élevée au cours de la phase préparatoire : celle d'un des fondateurs du Parti, membre de la direction, Umberto Terracini. Mais Terracini, s'il a, à juste titre, critiqué la position officielle qui élude la définition précise de la nature de classe de la Démocratie-chrétienne en tant que parti hégémonique de la bourgeoisie, n'en a pas tiré les conclusions nécessaires et n'a pas remis en question la stratégie d'ensemble du Parti. C'est pourquoi il continuera à jouer un rôle d'outsider, qui peut se permettre de temps en temps des sorties non orthodoxes, dans la mesure justement où il ne représente pas, même embryonnairement, une alternative à la ligne du groupe dirigeant. Les travaux du Congrès ont surtout été caractérisés par l'apparition au premier plan de la problématique de la réalisation à court terme et à long terme du compromis historique et par l'explosion de la polémique sur les évènements portugais. La contradiction entre l'urgence d'une réponse

Page 16

ITALIE aux problèmes posés par une situation dont le rapport de Berlinguer n'a certainement pas sous-évalué la gravité, et l'affirmation que la réalisation du compromis historique nécessitera la maturation d'une série de conditions et donc impliquera des échéances relativement longues, ne pouvait pas continuer à s'exprimer dans des polémiques indirectes et, surtout, devait être, d'une façon ou d'une autre, surmontée. Il était en particulier nécessaire pour Berlinguer et consorts de concrétiser l'attitude à avoir, dans cette phase, envers une Démocratie-chrétienne dont le groupe dirigeant avait pris une position vigoureusement hostile. Cette exigence ne pouvait plus être repoussée après que le secrétaire de la DC, Fanfani, exploitant de façon provocatrice la décision des militaires portugais de ne pas permettre aux démocrates-chrétiens de présenter des candidats aux élections, ait ordonné le départ bruyant de la délégation de son Parti de la tribune officielle des invités du Congrès, et ait relancé une campagne anti-communiste du style de celle des années 50. Le groupe dirigeant de Berlinguer a répondu à différents niveaux. En premier lieu, dans son rapport déjà, Berlinguer déclara explicitement que la solution des problèmes les plus urgents, surtout économiques, n'était pas subordonnée à la réalisation d'accords de compromis historique au niveau gouvernemental. "Afin de faire avancer la solution de ces problèmes - - disait-il - - on ne peut certes pas attendre la mise en place d'un gouvernement démocratique. Pour cet ensemble d'objectifs (les objectifs économiques) il faut se battre tout de suite en cherchant à peser , déjà aujourd'hui, dans toute la mesure du possible, sur les orientations de politique économique et sur les méthodes de gouvernement et d'administration des affaires publiques". Parallèlement, Berlinguer ne pouvait pas feindre d'ignorer le refus opposé par la DC à la perspective du compromis historique, ni la position toujours plus conservatrice et réactionnaire que Fanfani était en train de donner à son parti, en particulier en vue de la campagne pour les prochaines élections régionales et administratives. C'est pourquoi il a dédié une bonne partie de sa conclusion à une puissante attaque contre Fanfani et a donné comme objectif immédiat de mobilisation l'attaque contre le secrétaire actuel de la Démocratie-chrétienne. C'était une façon - - non dépourvue d'une certaine habileté tactique - - de surmonter la polémique sur les moyens d'imposer un "changement" à la DC et de stimuler une participation unitaire et active de tout le Parti dans la campagne électorale. La DC peut sans aucun doute sortir affaiblie de cette campagne : et cet affaiblissement est désormais considéré par Berlinguer comme une des prémisses à la concrétisation du compromis historique.

La spécificité de «la voie italienne» En second lieu, conscient du danger que représente une polémique électorale centrée sur le Portugal, le groupe dirigeant du PCI tenta de renverser la situation, en utilisant le cas portugais pour donner une nouvelle preuve solennelle de son "indépendance" par rapport aux autres partis communistes et de sa fidélité à la conception du passage démocratique et graduel au socialisme. Il prenait ainsi nettement distance par rapport aux décisions du MFA et donc du "parti frère" de Cunhal, faisant un pas de plus dans l'affirmation de l'autonomie et de la spécificité de la "voie italienne au socialisme'

Page 17

.. lotta duraza i struTuraad...

per le riforme

BERLINGUER : l'histoire de la société italienne est I histoire de la cabration de classe... Indépendamment même de l' "'incident" portugais, un des traits distinctifs du XIVème Congrès du PCI a été la tentative d'assurer un fondement politico-idéologique plus systématique à la stratégie de compromis historique. Plusieurs des interventions du débat pré-congressuel -- sur la trace du texte d'ouverture de la discussion voté par le Comité Central -- avaient été dans ce sens, c'est-àdire qu'elles s'étaient efforcées de systématiser la conception de la voie italienne au socialisme, en en précisant les contenus, surtout en référence à la phase dans laquelle on entrerait avec la concrétisation éventuelle du compromis historique. Mais c'est Berlinguer lui-même qui, devant le Congrès, s'engagea sur ce terrain bien plus en avant que lors de toutes ses performances précédentes. Il vaut la peine de faire quelques citations. En ce qui concerne la situation internationale, dans le texte préparatoire du CC on trouvait une contradiction claire entre une analyse qui n'ignorait pas les aspects structurels et ne sous-estimait pas la gravité de la crise économique mondiale et la présentation de solutions visant à rationaliser le système (accords systématiques entre pays à nature de classe différente, collaboration économique à l'échelle universelle, etc.). Dans son rapport au Congrès, Berlinguer s'efforça d'aller plus loin : "Si l'on veut voir à plus long terme, on peut penser que le développement de la coexistence pacifique et d'un système de coopération et d'intégration assez vaste pour permettre de surmonter progressivement la logique de l'impérialisme et du capitalisme, et de comprendre les aspects les plus variés du développement économique et civile de l'humanité entière, pourrait rendre également réaliste l'hypothèse d'un "gouvernement mondial" qui serait l'expression de l'accord et du concours librement consenti de tous les pays. Cette hypothèse pourrait ainsi sortir de ce règne de pure utopie dans lequel se situèrent les projets et les rêves de différents penseurs au cours des siècles passés". Il peut se faire que l'hypothèse de Berlinguer permettrait de sortir du "règne de pure utop" de certaines vieilles conceptions, Mais quand on donne la perspective fumeuse d'un dépassement progressif de l'impérialisme et du capitalisme, oubliant l'essence même de la problématique révolutionnaire du marxisme et du léninisme, et que, sur cette base, on parle d'un gouvernement mondial, on entre dans le règne d'une nouvelleutopie, en rien plus crédible que l'ancienne. L'originalité se réduit ici à un pur et simple arbitraire. Pour en venir aux perspectives internes, quelle est, selon l'interprétation de Berlinguer et du XIVème Congrès, la nature du processus dans lequel devrait s'insérer la stratégie du compromis historique ? Dans le rapport, comme dans d'autres thèses, il fut fait allusion à des "éléments de socialisme" que l'on devrait introduire petit à petit. Il est vrai que les oscillations n'ont pas manqué à ce propos - - et ce n'est probablement pas un hasard si, par exemple, la résolu -tion finale ne reprend pas cette notion. Mais, en laissant cela de côté, la conception du développement graduel des éléments de socialisme ne constitue pas une découverte originale des idéologues du PCI, mais fait bien partie du vieil arsenal rouillé du réformisme (même pour l'Italie il serait trop facile de citer des antécédents). Le contenu substantiel de la stratégie du compromis historique émerge surtout de la caractérisation de l'étape annoncée comme "seconde étape de la révolu-

Page 18

ITALIE tion démocratique et anti-fasciste" (la première étape se situerait à la fin de la guerre et dans les années suivantes). "Les traits nouveaux - - a précisé Berlinguer - - doivent consister en un processus qui nous amène progressivement à sortir de la logique des mécanismes du système capitaliste, et donc à la pleine affirmation de la fonction dirigeante nationale de la classe ouvrière et des classes travailleuses". Au-delà des formules - - volontairement élastiques - - l'idée centrale est que la collaboration "démocratique anti-fasciste", interrompue en 1947 à l'initiative de la Démocratie-chrétienne et sur instigation de l'impérialisme américain, peut et doit être relancée par la réalisation de ce qui n'avait pas été réalisé il y a trente ans à cause du processus régressif dénoncé. Berlinguer et associés peuvent bien assaisonner le plat avec quelques giclées de

En substance, la perspective du compromis historique ne peut être qu'une perspective de collaboration de classe dans le cadre d'une démocratie "avancée", dans laquelle, dans la meilleure des hypothèses, sont introduites des réformes de rationalisation. Personne ne peut sérieusement penser que, dans les faits, une politique basée sur la collaboration avec, en plus des socialistes, cette Démocratie-chrétienne qui continue à être le principal instrument politique de la classe dominante, puisse viser à la rupture ou au "dépassement" du système. Pour clarifier encore plus sa pensée et toute la portée de la conception du compromis historique, Berlinguer s'est laissé aller, dans sa conclusion, à une singulière disgression sur l'histoire italienne du siècle passé. Selon lui, la construction d'un Etat italien unifié se serait développée positivement grâce, surtout, à la convergence entre des forces socialement et politiquement différentes. "La leçon de stratégie de plus d'un siècle d'histoire nationale - - a déclaré le secrétaire du PCI -c'est que les forces révolutionnaires changent vraiment le cours des évènements quand -en évitant les erreurs opposées mais également subalternes, du suivisme et de l'avant-gardisme, de l'opportunisme et du sectarisme extrémiste et radical - - celles-ci savent rester dans le sens du courant qui avance et savent associer les forces les plus variées à leurs luttes. Toute avance, tout réel progrès historique, politique et civile a toujours été le fruit d'une alliance entre des forces diverses, non homogènes, mais hétérogènes, socialement et idéologiquement. Mais ceci n'est pas l'énonciation d'une stratégie uniquement politique et uniquement nôtre. C'est, pour nous, et nous pensons que cela doit devenir pour tous, une vision générale de la façon selon laquelle peut se développer la société italienne, peuvent se développer les rapports politiques, les rapports entre les individus et donc la vie morale elle-même. Ceci est justement un des caractères du marxisme-léninisme". Laissons de côté l'interprétation désinvolte de l'histoire italienne et surtout le survol désinvolte des conséquences que certains compromis, qui se sont effectivement réalisés, ont eu sur les structures et la dynamique de la société italienne après la construction de l'Etat unifié. Reste le caractère inacceptable d'une méthode d'ensemble qui se base, dans le fond, sur une analogie entre les modes de passage d'une société féodale ou pré-capitaliste à une société dans laquelle la bourgeoisie a imposée sa propre hégémonie, et les modes de passage du capitalisme au socialisme. Les marxistes savent depuis longtemps pourquoi une telle analogie n'est pas pertinente : Berlinguer, évidemment, l'a oublié ( ou n'a jamais eu le temps de s'en occuper). Reste l'absurdité du projet d'évolution vers le socialisme sur la base d'un compromis organique, donc d'une collaboration à long terme, entre des forces non seulement différentes et hétérogènes, mais totalement antagoniques. Les perspectives Les efforts visant à donner un caractère plus organique à l'idéologie du compromis historique et le choix politico-tactique que nous avons signalé au début aident et aideront le groupe dirigeant du PCI à maintenir le Parti uni et même, également, à accroitre ultérieurement son influence. Mais si, sur le terrain idéologique, cela aura pour conséquence d'accentuer l'évolution réformiste, sur le terrain politique, cela ne pourra pas empêcher les problèmes et les contradictions de réapparaltre à brève échéance. En particulier, une nouvelle accentuation de la crise du pays -- qu'il ne faut pas exclure -pourrait poser de façon urgente la nécessité de passer à la phase de réalisation pratique du compromis historique. Cela pourrait également se produire par suite d'une précipitation de la crise de la direction bourgeoise. Variante qui pourrait devenir d'actualité dans trois ou quatre mois si les élections régionales et administratives du 15 juin marquaient une défaite de la Démocratie-chrétienne du type de celles essuyées dans les élections partielles de l'an passé. Nous ne devons pas perdre de vue, d'autre part, que, malgré certains communiqués de victoire imprudemment diffusés et repris dans des organes de presse internationaux "autorisés", la crise économique est toujours en plein développement et les conséquences les plus lourdes pourraient bien se faire sentir dans les mois à venir et même après l'été. Dans un tel contexte, la bourgeoisie italienne -- qui, au cours des derniers mois, par la

Page 19

bouche de ses hommes les plus représentatifs, allant du président de la FIAT au gouverneur de la Banque d'Italie , a repoussé, du moins pour la phase actuelle, le compromis historique - - pourrait se voir contrainte à redresser le tir. Le PCI ne pourrait pas se limiter, dans ce cas, à des réponses tactiques ou continuer à rabâcher les conditions qui doivent mûrir, sans risquer de manquer des occasions favorables. Mais, pour le groupe dirigeant du PCI, les difficultés ont des racines plus profondes. Considérons en effet l'éventualité selon laquelle, se jugeant dans une situation extrême, la bourgeoisie arrive à la conclusion qu'il ne lui reste plus qu'à reprendre l'expérience de collaboration de la période 1944-47, et accepte le compromis historique, c'est-à-dire la participation du PCI à la direction politique du pays. Dans une telle éventualité, en schématisant un peu, on peut réduire à deux le nombre des variantes possibles. Le gouvernement de compromis historique pourrait ne pas se différencier beaucoup des gouvernements de la première phase du centre-gauche, c'est-àdire qu'il n'introduirait pas de réformes assez significatives pour lui permettre d'assumer une fonction canalisatrice et normalisatrice. Dans ce cas, les projets du PCI resteraient sur le papier et ses rapports avec les masses seraient sérieusement mis en danger. Dans le cas, contraire, où le gouvernement de compromis historique ouvrirait la voie à des réformes d'une portée réelle, frappant les intérêts au moins de quelques secteurs de la classe dominante et des couches conservatrices des classes moyennes, une restabilisation ne serait pas pour autant assurée. Une dynamique du type de celle du Chili entre 1971 et 1973 pourrait se déclencher, avec, d'une part, une tendance des masses à déborder le gouvernement et, d'autre part, des classes dominantes -- ou de secteurs de celles-ci - - à créer des tensions encore plus fortes et à saboter. A long terme, la "conciliation" ne serait pas possible et le PCI pourrait se trouver confronté aux situations explosives ou aux choix drastiques de camp que le compromis historique se proposait d'éviter. Et, dans les moments cruciaux les tacticiens, pour habiles qu'ils soient, ne servent pas beaucoup; la force et l'efficacité de l'organisation et le prestige général ne sont pas suffisants; les schémas idéologiques fumeux deviennent totalement inutiles. Si l'on considère, ensuite, une autre éventualité qui, à notre avis, reste encore la moins probable, à savoir celle où la bourgeoisie italienne réussirait à échéance proche ou relativement proche à restabiliser, même par- • tiellement la situation, arrivant sans grandes pertes à une nouvelle phase de développement économique et réussirait à se doter d'une direction politique moins discréditée et capable d'un minimum d'efficacité, la stratégie actuelle du compromis historique entrerait également

Elle n'aurait plus, en effet, aucune possibilité de se réaliser'et, tout au plus, serait reléguée dans les nuages d'un futur indéterminé. Berlinguer - - ou quelqu'un d'autre pour lui -- serait obligé de mijoter quelque chose d'autre, assaisonné d'autres justifications idéologiques. Le XIVème Congrès du PCI a marqué momentanément un succès de Berlinguer et du groupe dirigeant qui lui est proche. Mais cette constatation ne signifie pas du tout, comme nous avons tenté de le démontrer, que la stratégie du compromis historique a devant elle des perspectives brillantes. EGYPTE.

Une erreur sur cette page ?