Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Après les élections

· Inprecor (première série) n° 25, 8 mai 1975 · p. 12-14 · 2 370 mots

Portugal Syndicalisme

PORTUGAL Nous publions ici des extraits de la résolution du Comité Central de la Ligue Communiste Internationaliste (LCI - - Liga Comunista Internacionalista), organisation sympathisante de la IVème Internationale au Portugal, sur la signification politique des récentes élections dans ce pays. La situation politique et la signification des élections Le développement des luttes, le renforcement des organisations ouvrières, ainsi que la faiblesse des partis politiques de la bourgeoisie qui, vu leurs traditions, leurs expériences et leur implantation, n'offrent aucune solution dans l'immédiat à la crise de direction politique ouverte par la chute de la dictature, voilà les traits dominants de l'évolution de la situation politique depuis le 25 avril 1974. Le mouvement ouvrier, atomisé et affaibli par la dictature, ne possédait pas d'expérience de confrontation politique et de mobilisation des forces ouvrières dans le cadre d'une riposte de classe contre le Capital. Cependant, il a acquis rapidement une nouvelle capacité de confrontation - - qui se développe aujourd'hui -- au travers des formes de lutte très avancées (auto-gestion, grèves avec occupation, organisation démocratique des grèves, élections en assemblée générale des commissions de travailleurs), au travers de la généralisation des revendications contre les attaques au pouvoir d'achat des travailleurs, contre le chômage, et, enfin et surtout, à partir de la riposte rapide et décisive, dans la rue, les 28 septembre et 11 mars. Le renforcernent des partis réformistes -ceux sur lesquels la bourgeoisie compte pour contenir les luttes des masses, les paralyser ou les canaliser le mieux possible afin de reconstruire le capitalisme -- comme celui des organisations révolutionnaires, est un danger d'autant plus menaçant qu'il exprime, en fait, l'énorme confiance des travailleurs dans leurs propres forces (acquise à partir du nouveau rapport de forces imposé le 1l mars) et, avant tout, leur compréhension de la nécessité d'une rupture avec la bourgeoisie. A partir de maintenant, la lutte ne se situe plus seulement contre le patron dans l'entreprise ou contre l'industriel qui organise le sabotage, mais contre le patronat et ses partis. Pour la bourgeoisie, il ne s'agit donc plus seulement de recomposer ses forces, de solidifier son appareil politique de domination, de reconstruire un courant réactionnaire lié à la hiérarchie militaire et de tenter d'imposer au mouvement ouvrier des sacrifices lui permettant d'accroitre ses profits. Pour résoudre la grave crise économique et politique, la bourgeoisie doit préparer dès maintenant la confrontation politique avec le prolétariat et ses organisations afin de lui faire subir une défaite importante, permettant l'instauration d'un Etat fort, mettant fin à la collaboration de classe avec les réformistes, restreignant les droits conquis par les travailleurs sur le plan économique, politique et syndical. Dans ces attaques, la bourgeoisie va tenir compte des leçons du 28 septembre et du 1l mars. Le Pacte proposé par le MFA reflète directement la marginalisation relative des éléments spinolistes, mais ils ne sont pas éliminés et détiennent encore maintenant d'importantes positions. L'institutionnalisation du MFA, l'intervention du Conseil de la Révolution, la collaboration acceptée par les partis de la droite et de l'extrême-droite ( à l'exception d'un groupuscule bourgeois : le PPM -- Parti portugais monarchiste) et par les principaux partis ouvriers, ainsi que par le FSP (Front Socialiste Populaire), renforcent le MFA comme centre du pouvoir politique, ceci sous le couvert de la défense de la démocratie. Mais, en vérité, ceci représentait l'unique solution pour une bourgeoisie qui se trouvait obligée de l'accepter, sous peine de risquer de perdre une bonne partie de sa base sociale en vue des élections. Evidemment, la force des éléments réformistes au sein du MFA ne peut pas être négligée. Elle fut même déterminante pour accélérer le processus d'institutionnalisation et faire passer le

Ces mesures, dans l'immédiat, servent aussi les réformistes du Parti communiste (PCP) qui, bien que minoritaires dans la constituante, s'assurent de ne pas être écartés du gouvernement et pourront continuer leur politique de collaboration de classe, au nom des réformes pacifiques, de la conquête partielle de l'appareil d'Etat, du socialisme sans la révo-

Mais, ce qui est plus significatif, c'est que le MFA n'a cessé d'être une fraction de l'appareil d'Etat, plus précisément de l'armée. Maintenir son intervention et, avant tout, garantir qu'il détiendra le dernier mot -- comme le lui assure le Pacte - - signifie ouvrir le chemin au renforcement de la droite, permettre un contrôle institutionnel croissant de la part de la bourgeoisie, évitant que s'ajoute aux luttes ouvrières d'aujourd'hui la conscience de classe du prolétariat, la rupture avec la bourgeoisie, la lutte sans trêve pour le socialisme et, en dernière analyse, la compréhension de la nécessité de la prise du pouvoir et de la destruction de l'Etat bourgeois.

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Dans cette perspective, les nationalisations ne sont pas seulement le reflet du mouvement de masse ou sa conquête. Elles peuvent constituer aussi des instruments permettant au MFA de s'appuyer sur la petite-bourgeoisie des villes et des campagnes au travers de l'aide aux petites et moyennes entreprises et des premières mesures de réforme agraire • Limitant le pouvoir du grand Capital, mais ne le désarticulant pas complètement, les nationalisations -- s'il est vrai qu'elles peuvent être récupérées dans le cadre du système capitaliste -vu leur lien avec la montée du mouvement des masses crééent néanmoins une dynamique dangereuse pour la bourgeoisie et ouvrent le chemin pour le renforcement de la lutte anticapitaliste des masses. Les élections devaient permettre le renforcement et la réorganisation de la droite capitaliste. Le ll mars, l'émergence d'une situation pré-révolutionnaire ainsi que l'approfondissement des mobilisations et de la conscience anti-capitaliste du prolétariat modifièrent profondément le rapport de forces entre les classes. Sur la défensive, la classe capitaliste accepta l'institutionnalisation du MFA et les nationalisations. Elle se vit obligée de tenter de réorganiser un courant réactionnaire au sein de l'armée, de renforcer ses partis, de mettre en place une stratégie dont les échéances sont fort différentes de celles prévues initialement à partir de résultats électoraux hypothétiques. Les dernières élections ne peuvent en aucune manière modifier les rapports de forces entre les classes. Dans l'immédiat, le sabotage économique, les attaques de l'extrême-droite, la campagne anti-communiste, fourniront les armes de la bourgeoisie pour stimuler l'instabilité politique et économique, pour chercher à gagner aux partis capitalistes de larges secteurs de la petite-bourgeoisie et du paysannat. Les prochaines élections (en octobre) se dérou -leront dans un contexte tout à fait différent. Les confrontations politiques seront beaucoup plus violentes. Le facteur déterminant pour que le prolétariat accentue ses initiatives, gagne un appui massif parmi les soldats, les paysans et des secteurs de la petite-bourgeoisie, résidera, en dernière analyse, dans sa capacité de coordonner et centraliser toutes ses actions, en se fixant comme objectif central : la lutte pour un gouvernement des travailleurs, pour l'expulsion du gouvernement des lieutenants de Spinola dans les tentatives contre-révolutionnaires, des partis de la bourgeoisie et de tous les ministres capitalistes. Quelle victoire? La présente crise de la bourgeoisie et les rapports de forces actuels ne pouvaient que se refléter dans les élections à la constituante. Néanmoins, de nombreux observateurs, spécialement les commentateurs bourgeois, furent surpris par le résultat. La large majorité électorale obtenue par les partis ouvriers confirme l'énorme confiance des travailleurs dans leurs propres forces, leur propre combativité, tout comme l'absence d'une alternative bourgeoise (...) Mais la victoire du Parti socialiste (PS) est contradictoire. Parti réformiste, dont la base est ouvrière, mais la direction politique bourgeoise - - parti ouvrier bourgeois pour reprendre l'expression de Lénine --, le PS obtient un résultat électoral qui ne correspond pas à une réelle capacité de mobilisation et d'encadrement des travailleurs, dont il gagne l'appui avant tout sur le plan électoral. La fonction politique du PS est évidemment de contenir les luttes ouvrières, de pratiquer une politique de collaboration de classe, de gagner une influence sur des secteurs importants de l'appareil d'Etat, d'offrir une alternative de gestion loyale du capitalisme. Les liens avec la social-démocratie européenne renforcent cette politique, quand bien même Soares répète que "la social-démocratie n'a pas d'espace au Portugal", Mais interpréter le vote PS comme un vote anti-communiste et bourgeois, comme le font les centristes (le MES et le FSP), serait une erreur qui désarmerait les travailleurs (...) Avant tout, le résultat reflète la confluence de deux facteurs décisifs : (A) Le retard politique du mouvement ouvrier portugais. L'explosion des luttes ouvrières, la radicalisation massive des travailleurs,

Use développent naturellement à des rythmes très différents, soit en ce qui concerne les formes de lutte adoptées pour faire aboutir des revendications, soit en ce qui concerne la conscience des diverses couches de travailleurs. En l'absence d'un parti révolutionnaire qui coordonne les luttes, unifie les expériences et donne un débouché politique global à chaque mouvement revendicatif, les réformistes du PCP et, avant tout, du PS, pourront jouer sur ce retard politique et gagner des secteurs combatifs, mais dépourvus d'une expérience de lutte et d'organisation permanente, (B) Le nouveau rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. Le vote en faveur du PS est l'expression la plus immédiate de ce rapport de forces qui implique que les partis bourgeois se trouvent dans une situation de grande faiblesse face aux travailleurs et à leurs partis. Un vote pour le PS traduit aussi la volonté de larges de couches de travailleurs de lutter contre l'exploitation dont ils sont victimes. Cependant, la politique bourgeoise de la direction du PS, prenant souvent l'aspect de l'anti-communisme, lui per-

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mit aussi d'attirer des secteurs importants de la petite-bourgeoisie et de la moyenne bourgeoisie. Dans ce contexte, au même moment où elle n'abandonnera pas la politique de collaboration de classe, ni même d'éventuelles alliances conjoncturelles avec des partis bourgeois, la direction du PS se voit obligée -- y compris vu la pression de sa propre base-d'avoir une politique d'unité avec le PC, de chercher à organiser sa propre force pour un travail dans le syndicat et dans les entreprises, cherchant à disputer la direction de quelques secteurs du mouvement ouvrier aux staliniens. La "marginalisation électorale" du PC - -qui, par ailleurs, était prévisible - - et la déroute du MDP/CDE vont obliger les staliniens à maintenir un degré élevé de mobilisation desmasses pour utiliser cette pression sur l'appareil d'Etat bourgeois, gagner des positions, renforcer leur influence dans le MFA, maintenir un gouvernement de collaboration de classe, apparattre comme la direction du mouvement ouvrier et le parti le plus fort et le plus structuré. Mais, pour atteindre ce but, une politique d'alliance avec le PS est nécessaire, qui peut cependant être facilement dépassée par les mobilisations de masse. Quant au MDP/CDE, il pourra prétendre être un organe d'appui civil au MFA. Sa force restreinte va encore plus le faire apparaitre comme un instrument du PC. Il devra se limiter à être utilisé comme un instrument de pénétration dans les villages les plus isolés, ainsi que dans les postes clé des ministères, domaine dans lequel il a manifesté son utilité pour le PC. C'est dans ce contexte que l'on peut comprendre la signification et la nature contradictoire du vote pour le PS et la faiblesse du vote pour le PC. Le PS attira le vote utile de larges couches de la petite et moyenne bourgeoisie contre le communisme. Il récolta aussi les fruits politiques de la radicalisation des couches retardées du prolétariat, comme le vote de nombreux travailleurs voulant lutter pour le socialisme. Quant au PC, le résultat ne correspond pas à sa capacité de mobilisation et à sa force politique. Sa faiblesse électorale est le résultat de son incapacité à développer une politique de classe, de la liquidation de nombreuses luttes au nom de la politique de collaboration de classe, de la subordination de toute unité d'action avec d'autres partis ouvriers à la possibilité immédiate de faire pression sur l'appareil d'Etat et, enfin, de son refus de se diriger vers une politique d'unification politique de la classe ouvrière contre le Capital (...) Plus fondamentalement, la direction du PS - - au sein duquel des contradictions peuvent se développer - - disposera d'une marge de manoeuvre supérieure pour faire pression sur le MFA afin d'être reconnue comme l'interlocutéur essentiel et pour renforcer les courants qui, au sein du MFA, appuient les positions social-démocrates. Le résultat électoral renferme donc des effets contradictoires: - d'un côté, dans la mesure où des larges couches de travailleurs voient dans ces élections leur victoire, il accroit la confiance des masses laborieuses, accentue la pression à la base au sein du PS et du PC, dans le sens d'une politique unitaire contre la bourgeoisie et ses partis; - de l'autre côté, il ne peut pas manquer de se produire une certaine désillusion et démoralisation de certaines couches du prolétariat qui, sous l'impact de la campagne électorale triomphaliste et électoraliste du PC, ne s'attendaient pas à un pourcentage de voix aussi res-

Plus d'une fois, la direction du PC a payé cher les illusions qu'elle a suscitées au sein de la classe ouvrière. fois, les travailleurs ont payé les erreurs commises par les directions réformistes, avant tout le PC. De tout cela, il importe de tirer une conclusion fondamentale: - soit la progression des luttes des travailleurs passe par l'approfondissement de leur mobilisation, par le refus de l'électoralisme, par l'indépendance du prolétariat dans sa lutte contre la bourgeoisie, allant vers l'émergence d'une situation révolutionnaire et la création d'un parti révolutionnaire fort, implanté et capable de mobiliser les masses sur des objectifs révolutionnaires; - soit, au contraire, vu le manque d'alternative et vu la politique traitre des directions réformistes, le potentiel anti-capitaliste des luttes des travailleurs sera paralysé, empêchant l'avance de leur conscience et permettant la recomposition de la bourgeoisie et le développement de son offensive. La recomposition du mouvement ouvrier a pour conséquence aussi bien une restructuration au sein de certains courants de l'extrême-gauche (spécialement le courant maoiste, où toute une aile du PUP -- Parti d'Unité Populaire -- passe à l'UDP - - Union Démocratique Populaire) qu'une modification des rapports entre les diverses composantes de la gauche révolutionnaire. Les résultats obtenus par l'ensemble des organisations d'extrême-gauche est assez significatif de son implantation et de son influence politique. Ceci apparalt particulièrement dans les circonscriptions où la concentration de travailleurs est la plus élevée et où les voix recueillies par l'extrême-gauche représentent un pourcentage élevé des voix du PC : Lisbonne, Porto, Sétubal (...)

27 avril 1975

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