Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EGYPTE

Les grèves ouvrières de janvier

Inprecor (première série) n° 25, 8 mai 1975 · p. 19-21 · 1 689 mots

Syndicalisme

Le 13 avril 1975, Abdel Aziz Hegazi, président du conseil des ministres égyptien, présentait sa démission au président Anouar El Sadate. Toirs jours plus tard, Sadate formait le cinquième gouvernement égyptien depuis la mort de Nasser. Hegazi n'en faisait pas partie et était remplacé en tant que premier ministre par Mamdouh Salem, policier de carrière, qui fut vice-premier ministre et ministre de l'Intérieur sous le gouvernement Hegazi. Ce changement ministériel représente la réponse de Sadate à l'intensification de la crise économique et à la montée du mouvement ouinterview d'un marxiste-révolutionnaire vrier. Le réveil du mouvement ouvrier égyptien, le plus large et le plus déterminant du monde Arabe, a ébranlé le régime deux fois depuis le début de l'année : au début janvier, quand une vague de grèves et de manifesta -tions se déroula au Caire et en Basse-Egypte et en mars, quand les grèves éclatèrent dans les usines de Mhalla El-Kubra. Ces manifes -tations ouvrières avaient demandé avec insistance le départ de Hegazi, principal représentant de l' "ouverture économique" de Sa -date et de son tournant vers l'impérialisme américain. En retirant Hegazi, Sadate tentait de donner

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EGYPTE l'impression d'accorder une concession aux travailleurs. Mais Salem va certainement continuer la politique économique du gouvernement Hegazi en ajoutant très probablement une dose de répression. Face à la détérioration de la situation économique et au réveil de la classe ouvrière, Sadate n'a pas d'autre réponse à apporter que celle de la répression. La presse occidentale présenta, en général, les manifestations de janvier comme des heurts spontanés, apolitiques. L'interview que nous reproduisons ci-dessous montre clairement que la réalité était différente. En fait, les ouvriers égyptiens tendent de plus en plus à se tourner vers des formes de lutte qui ont été utilisées par les ouvriers des principaux pays impérialistes européens. Et cette tenQuestion. - Peux-tu décrire le contexte dans lequel se développèrent les évènements de janvier ? Réponse. - Certainement. Tout d'abord il est important de souligner que les manifestations de janvier ne furent pas une explosion spontanée causée par la crise du transport urbain, comme cela a été présenté. C'était juste le contraire. La manifestation du ler janvier était une action organisée coiffant une explosion ouvrière qui se développait depuis plusieurs mois. En automne dernier, il y eut une série de grèves -- les plus puissantes eurent lieu en septembre -- qui réussirent à obliger le gouvernement à payer aux travailleurs un mois de salaire pris sur leurs épargnes forcées. Mais les travailleurs demandaient le paiement de l'entièreté de ces épargnes forcées et, en plus, une augmentation de salaire pour compenser partiellement la monstrueuse hausse des prix. Le mouvement ouvrier continua à lutter pour ces revendications, et nos camarades ouvriers du textile de Hélouan imprimèrent des tracts reprenant ces revendications et les distribuèrent à d'autres couches de travailleurs. En fait, ces tracts touchèrent Shubra, El-Mahalla et Alexandrie, ainsi que d'autres centres ouvriers. Naturelle -ment cela stimula l'appareil de répression : trois ouvriers de l'usine El-Sharq à Almbaba furent arrêtés et torturés pour obtenir des informations. Mais l'explosion ouvrière était encore en période ascendante. décembre, les ouvriers de Shubra organisèrent des assemblées dans les usines afin de demander une augmentation de salaire et dance semble devoir se développer et s'approfondir au fur et à mesure que les ouvriers égyptiens reprennent leur rôle d'avant-garde du mouvement révolutionnaire dans le monde arabe. L'interview ci-dessous fut réalisée au Caire, au début de février, avec un camarade du Groupe Communiste Révolutionnaire Mustafa Khamis, une organisation marxiste-révolutionnaire récemment créée en Egypte. (Voir INPRECOR, N° 14-15, 12 décembre 1974). Cette interview fut publiée dans le numéro de mars/avril de El-Mounadel, journal du Groupe Communiste Révolutionnaire du Liban, organisation sympathisante de la IVème Internationale. le paiement de leurs épargnes. Puis ils organisèrent des conseils ouvriers qui s'installè -rent dans le local du syndicat des travailleurs du textile et continuèrent à fonctionner sur une base quasi-quotidienne pendant 10 jours. Le régime pris peur et Salah Gharib, le mi -nistre du Travail, intervint personnellement pour ordonner l'expulsion des travailleurs du local et pour ordonner la fermeture de ce local afin d'empêcher d'autres réunions de s'y tenir. Afin de protester contre ces manoeuvres qui avaient été appuyées par la bureaucratie syndicale, les ouvriers de Hélouan demandèrent que leur syndicat se retire du syndicat central. Quand cette information atteignit le ministre du Travail, il ordonna une enquête sur cinq des principaux syndicalistes de l'usine textile de Misi-Hélouan. Mais il n'osa pas faire arrêter ces travailleurs, car les ouvriers menacèrent immédiatement de brûler l'usine si des mesures répressives étaient prises. Les travailleurs de Hélouan allèrent même plus loin : ils votèrent secrètement de faire grève pour leurs revendications. Tous les centres industriels - - la sidérurgie, les fonderies, l'industrie chimique, les mines - - se solidarisèrent avec cette décision. La date de la grève fut fixée au ler janvier. A cette date, les ouvriers se rassemblèrent devant la gare de Bab El-loq au Caire (d'où partent les trains Le Caire - Hélouan) et défilèrent dans les rues du Caire en lançant des mots d'ordre sur leurs conditions de vie. Les mots d'ordre n'étaient pas seulement dirigés contre le gouvernement, mais contre le régime dans son ensemble. Cette manifestation de plusieurs milliers de travailleurs s'affronta rapidement à la police. Une bataille intense s'en suivit, la police utilisant des matraques et des bombes lacrymogènes, les

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ouvriers utilisant des pierres. Les ouvriers se dispersèrent dans différentes directions et commencèrent à attaquer des magasins bourgeois, quelques voitures de police et quelques autobus. Il y eut de nombreuses arrestations. Le lendemain les travailleurs de Shubra entrèrent en grève; en particulier les travailleurs de l'usine Misr-Hélouan de Shubra durent affronter de nouveau la répression. Une vague de colère et d'indignation balaya le mouvement ouvrier. Le troisième jour (3 janvier) les travailleurs des acieries Misr décidèrent de faire grève en solidarité avec les ouvriers de Hélouan. Mais les forces de sécurité entourèrent l'usine avec plus de 200 véhicules de police, refusant de laisser les manifestants quitter l'usine et essayant d'assurer le maintien de la production. Malgré cela, les ouvriers refusèrent de travailler pendant 5 heures, jusqu'à ce que, finalement, sous la pression des menaces, ils durent reprendre le travail. La nuit suivante les ouvriers commencèrent à être arrêtés chez eux. Question. - Y eut-il un mouvement parallèle dans les universités ? Réponse. - Oui. En fait il y eut des mobilisations au cours du mois de décembre à l'université du Caire : des affiches contre le régime apparurent sur les murs; elles étaient centrées sur l'augmentation du coût de la vie et sur le rapprochement du régime avec l'impérialisme américain. A la mi-décembre, la police de sûreté arrêta 9 étudiants, les enlevant dans la rue. A la suite de cela, il y eut un meeting étudiant pour demander la libération des emprisonnés et la fin de leur torture par la police. Le meeting demanda également la dissolution de la "police universitaire" qui avait été rétablie après les mobilisations étudiantes de 1972. (Cette force de police avait été abolie en 1968). Le meeting demanda également que les examens soient accordés à 100 étudiants du Collège des Beaux-Arts à qui il manquait un point, alors que la fille de Sadate avait passé bien qu'il lui manquait 5 points. Tous ces évènements agitaient l'université quand eut lieu la manifestation du ler jan -vier. Le 2 janvier les étudiants annoncèrent qu'ils allaient faire grève. La grève dura 5 jours, jusqu'à ce que la police assiège l'université. Mais depuis il y a eu continuelle -ment des meetings, des discussions, des conférences et des déclarations au haut-parleur demandant la garantie des droits démocratiques et la libération des militants arrêtés. Question. - Peux-tu nous donner une idée de l'étendue des arrestations Réponse. - La vague d'arrestations a été très large -- frappant jusqu'ici plus de 250 personnes. Ce chiffre ne comprend pas les personnes qui ont pu s'échapper et qui sont recherchées par la police. Les arrêtés viennent d'une grande variété de milieux sociaux et de courants politiques de gauche. Parmi eux, par exemple, il y a Rashad El-Jabali, Sayid Fayid et Muhammed Raslan, des syndicalistes. Il y a également Muhammed El-Shadhli, Fikri El-Kholi, Muhammed Mustafa, Muhammed El-Manshawi et Najati Abdel Hamid, des ouvriers. Hamdi El-Hinawi, Muhammed Fahmi, Muhammed Khalid, Sidqi El-Qasir, Abdel Qasir et Ibrahim Fathi sont des employés. Abdel Muhsin Shasha, Salah Issa, Zaki Murad, Adil Kamel et Abdullah El-Zaghbi sont des avocats. Saad El Saai est enseignant et Mukhtar El-Sayid est médecin. Adliyah Michail, Ahmed El-Shadhli et Sayid Ashmawi sont étudiants. Ce sont les noms de seulement quelques unes des per. sonnes qui ont été arrêtées. Des informations sur la torture des prisonniers continuent à affluer et de nombreux ont dû être emmenés à l'hôpital. Les arrêtés doivent répondre à trois accusations : sabotage, formation d'organisations dont le but est le renversement du régime et établissement de contacts avec des pays étrangers (y compris l'Union Soviétique et des pays européens de l'Est). Question. - A ton avis, quelles sont les perspectives ? Réponse . - Une chose est certaine : les évènements de janvier marquent le début d'une longue route qui sera jalonnée d'évènements similaires et même plus violents. C'est la route du soulèvement révolutionnaire qui renversera la domination bourgeoise et établira un régime des travailleurs et des paysans pauvres. A court terme, des mouvements demandant la libération des prisonniers se développent parmi les travailleurs et les étudiants. Il y a une tendance à la coordination de ces luttes et cette tendance doit être renforcée. Nous sommes extrêmement optimistes quant au futur de la lutte révolutionnaire en Egypte, Il faut que les révolutionnaires de tous les pays arabes et que tout le mouvement révolutionnaire international déclarent leur solidarité avec les victimes du régime répressif de Sadate. Il n'est pas nécessaire de souligner l'importance de la solidarité arabe et internationale pour embarrasser le régime et l'empêcher de poursuivre sa répression vicieuse et indiscriminée. Cette question revêt une importance spéciale pour nos camarades arabes, qui, dans l'organisation de la solidarité avec la lutte des ouvriers et des étudiants égyptiens peuvent montrer la voie du futur réel des luttes révolutionnaires dans le monde arabe.

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