Inprecor 1974–2004

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HONGRIE

Le congrès du parti communiste hongrois : Réforme dans la réforme

· Inprecor (première série) n° 26, 22 mai 1975 · p. 27-30 · 2 589 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Économie mondiale Stalinisme

HONGRIE le congrès

TIBOR SERETI Le congrès du PSOH (Parti socialiste ouvrier hongrois, c'est-à-dire Parti communiste) qui s'est tenu à Budapest du 17 au 22 mars 1975 n'a pas échappé à la règle qui veut que de telles réunions, loin d'être des réunions de travail, ne sont que des cérémonies rituelles qui obéissent à des règles protocolaires précises. Ce n'est en effet ni du côté des quelques 800 délégués présents (dont le rôle est au demeurant fort passif : quelques applaudissements aux moments opportuns, et pour quelques "élus" 3 à 5 minutes de parole), ni du côté des quelques dizaines de représentants étrangers (parmi lesquels Brejnev dont c'était la première apparition publique depuis quelques mois) que sont venues de quelconques surprises. On a, par contre, beaucoup parlé du nouvel ordre de préséance à la tribune du congrès, ce qui ne serait que futilité si l'absence d'information n'obli -geait les observateurs à interroger la disposition des chaises, tout comme dans la Rome antique on interrogeait les entrailles du poulet. Le rituel d'une telle cérémonie, son caractère presque gratuit, se reflètent tout particulièrement dans la façon dont elle a été préparée. Les futurs délégués auront certes appris en mars 1974 qu'un congrès se tiendrait en mars 1975 ( encore qu'il aura fallu attendre la fin février 1975 pour en connaftre la date exacte), mais ils n'auront eu entre les mains les projets de résolution (c'est-à-dire la matière même de la discussion) qu'en décembre 1974. En trois mois à peine, il aura fallu prendre connaissance, comprendre et éventuellement discuter un document qui prétend fixer pour les cinq années à venir la ligne du parti et l'évolution de toute une société. Sans même parler de la traditionnelle absence de conditions matérielles minimales propres à favoriser une discussion (pas de bulletin intérieur, pas de débats publics, encore moins des tendances confrontant entre elles des lignes alternatives), le temps seul imparti à la discussion ne pouvait que la rendre très formelle. Il n'y a donc pas

REFORME

lieu de s'étonner si l'indifférence la plus générale a entouré la préparation d'un congrès qui n'était là que pour entériner des décisions prises aux autres niveaux que sont le comité central, le bureau politique et les quelques organismes spécialisés qui gravitent autour. La population -- membres du parti inclus qui sait d'expérience où se trouvent les véritables centres de décision et de pouvoir a accueillie avec une habitude lassée les appels réitérés des mass média à prendre part à la discussion. Même le chant de sirène de Partelet (revue théorique du Comité Central) affirmant -- inhabituellement - - que la résolution présentée était amendable par la base n'a pas réussi à briser l'indifférence. Est-ce à dire qu'il n'existe aujourd'hui au sein du PSOH aucun enjeu susceptible de provoquer discussion et clivages ? Bien qu contraire, mais de tels enjeux ne se discutent pas au congrès. Par contre, ils laissent des traces dans les documents qui lui sont soumis, et il n'y a qu'à lire la résolution politique pour voir en transparence tous les problèmes de la Hongrie de 1975. Les problèmes qui se posent Les problèmes économiques et la nécessaire augmentation de la productivité sont sans conteste parmi les plus brûlants. Pour les bureaucrates, le problème peut se formuler simplement : comment, dans un pays où la propagande affirme que la classe ouvrière est au pouvoir mais où l'expérience de tous les jours démontre exactement le contraire, faire travailler la dite classe ouvrière, sachant que, loin de pouvoir compter sur son enthousiasme, il faut parfois devoir compter avec son hostilité. Les bureaucrates ont répondu à cette question par la réforme économique. Introduite le ler janvier 1968, elle avait pour

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HONGRIE objectifs d'augmenter le volume et la qualité de la production en instaurant un mécanisme économique où le profit joue autant le rôle d'indicateur que de stimulant. Pour les directeurs d'entreprises, les techniciens hautement qualifiés, les agriculteurs et certaines couches socio-professionnelles (médecins, petits artisans et commerçants privés), la Réforme représenta une aubaine financière gigantesque ; pour la classe ouvrière qui, d'après les statistiques officielles représente près de 60% de la population, le nouveau mécanisme économique signifia une augmentation des prix (1), des prestations sociales de moins bonne qualité (2), des menaces directes contre les avantages acquis (3). Dans un climat de différentiation salariale et sociale accélérée, la classe ouvrière ne tarda pas à faire entendre son murmure de mécontentement, de telle façon que moins de quatre ans après l'introduction de la réforme, en novembre 1972, le comité central du PSOH était obligé de prendre certaines mesures de ralentissement. Deux années plus tard, en mars 1974, quelques limogeages significatifs accentuaient la tendance, tout en désignant opportunément les boucs émissaires de service. Le congrès qui vient de se terminer a, comme attendu, sanctionné le verdict du comité central puisque deux des principaux initiateurs de la Réforme, Nyers et Feher, n'ont pas été réélus au Bureau politique. Cela signifie-t-il que la Réforme a été abandonnée ? Certainement pas, car ceux qui au sein du congrès timidement) ou au sein du CC (plus vigoureusement) se sont opposés à la réforme n'ont que des nostalgies, mais pas de politique de rechange. Abandonner aujourd'hui la Réforme économique signifierait s'aliéner avec certitude ceux qui prospèrent grâce à elle, sans pour autant être certain de gagner la classe ouvrière à laquelle les censeurs destinent leur démagogie ouvriériste du moment. Outre le fait que le parti lui-même est fortement pénétré de ces "profiteurs' qui défendront avec acharnement leurs privilèges, la classe ouvrière n'a aucune confiance en ceux qui aujourd'hui les stigmatisent. Il n'y a en effet pas mille façons d'organiser la production : ou bien le pouvoir des conseils ouvriers y veille, ce qui n'est pas la perspective des "réformateurs", ni de leurs adversaires; ou bien la bureaucratie l'impose et le mécanisme de coercition est nécessaire. Les "réformateurs" ont pensé qu'il était plus efficace que ce mécanisme soit un mécanisme impersonnel d'intéressement économique; leurs adversaires, les "conservateurs", plus sensibles aux remous que cette politique entrâine, préferent sans doute les méthodes anciennes : un rigoureux encadrement de la production et de la société, saupoudré d'un peu d'égalitarisme et d'un zeste de stakhanovisme. C'est-à-dire une politique qui a déjà fait la preuve de son échec; notamment à Budapest en 1956. C'est cette lourde hérédité qui, fondamentalement, explique la victoire des "réformateurs" sur les "conservateurs", même si, pour se l'assurer les premiers ont sacrifié aux angoisses des seconds deux de leurs plus prestigieux représentants. On peut d'ailleurs s'attendre à ce que la série continue, dans un camp comme dans l'autre, indice d'un profond clivage débouchant sur une intense lutte de cliques au sein de la bureaucratie supérieure du parti. Katona, rédacteur en chef du quotidien du parti, Nepzabadsag, ne faisait rien d'autre que de prévenir un tel combat fratricide lorsque, dans un article du 7 novembre 1974, il mettait en garde les membres du parti de ne pas exiger au cours de la discussion préparatoire du congrès que les têtes tombent ni que les excommunications pleuvent. Kadar, dont la réélection au poste de secrétaire général doit beaucoup à l'appui de la bureaucratie soviétique, aura fort à faire pour éviter que cette guérilla ne débouche sur une guerre ouverte. Le choix politique Car tout donne à penser que la politique de "réforme dans la réforme" défendue par Kadar, c'est-à-dire une politique de réforme économique débarassée de ses emballements de jeunesse et de certains de ses aspects les moins défendables aux yeux des travailleurs (4), ne sera pas une politique à la hauteur des périls qui s'annoncent. Ces périls sont d'abord d'ordre extérieur, puisqu'il s'agit des répercussions qu'auront sur la Hongrie la crise économique et l'inflation capitaliste d'une part, l'augmentation des prix des sources d'énergie et des matières premières soviétiques d'autre part. Le commerce extérieur joue en effet un rôle de premier plan dans l'économie hongroise puisque 40% du revenu national en provient. De cette part, 30% concernent des transactions avec les pays capitalistes. La forte inflation qui y sévit oblige l'Etat hongrois à verser aux entreprises des subventions pour leurs achats à l'Ouest. En 1973, pour contrebalancer les effets de l'inflation, l'Etat hongrois aurait dépensé 5. 000 millions de forints en subventions (5). On estime qu'il en faudra 24.000 pour combler le déficit de 1974 et personne n'a osé avancer un chiffre pour 1975. Qui qu'il en soit, cet argent manquera dans d'autres secteurs, que ce soit pour financer des investissements productifs nouveaux ou des services sociaux. Le problème qui se pose est de savoir dans quelle mesure une telle évolution des prix à la production se répercutera sur les prix à la consommation. Il s'agit bel et bien d'un choix politique que devra faire la bureaucratie; choix entre l'orthoxie économique de la réforme, qui implique la répercussion de l'augmentation des prix à la

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production sur les prix à la consommation, et le mécontentement ouvrier que cette répercussion pourrait soulever. Un choix qui, encore une fois, opposera entre eux "conservateurs" et "réformateurs", avec tous les risques d'instabilité politique que cela implique. brutale augmentation des prix du pétrole et des matières premières soviétiques soulève le même type de problème. Certes le prix du pétrole soviétique, même passant de 16 à 37 roubles la tonne (environ 50 dollars), est encore inférieur à celui du marché mondial, de même que l'augmentation moyenne de 52% de toutes les matières premières et sources d'énergie est encore inférieure à celle constatée sur le marché capitaliste, mais ce qui est important c'est qu'il s'agit d'une augmentation non prévue par les planificateurs hongrois qui devront bien trouver quelque part de quoi financer ces nouvelles dépenses (6). On peut affirmer que cette tâche ne leur sera pas facilitée par l'extrême sensibilité dont font preuve les travailleurs hongrois sur la question des prix. Des signes de nervosité apparaissent ça et là, si ce n'est plus. Radio Budapest a ainsi admis qu'au cours du mois de décembre 1974 une véritable atmosphère de panique règnait dans la capitale, accompagnée d'une ruée sur les magasins en vue de la constitution de stocks de précaution, La cause en était une rumeur courant la ville et annonçant que la nouvelle année apporterait une brutale vague d'augmentations des prix. Des mouvements de cette ampleur témoignent éloquamment d'un climat de scepticisme, largement répandu parmi la population. La jeunesse n'est bien sûr pas épargnée, et c'est d'elle que pourraient bien venir les prochains ennuis des bureaucrates. Ces derniers semblent bien l'avoir compris puisque le dernier congrès vient d'envoyer au Bureau politique le premier secrétaire de l'Union de la jeunesse communiste afin de parfaire l'encadrement de la jeunesse. Parallèlement, et cela depuis plusieurs mois, une campagne de reprise en main des clubs de jeunes se mène avec des résultats inégaux. Enfin, on observe une attitude de raidissement à l'égard des milieux intellectuels et artistiques, accompagnée parfois de tentatives judiciaires, surtout à l'encontre de la gauche marxiste. Après le procès contre Haraszti, auteur d'un livrereportage trop véridique sur les conditions de travail de la classe ouvrière hongroise (7), c'est vers le sociologue Ferenc Feher que la police a tourné son intérêt, puis vers les sociologues et écrivains Konrad, Szentjoby et Szelenyi, arrêtés quelques jours sans aucun prétexte, finalement libérés, mais désormais interdits de publication en Hongrie. A la tribune du congrès, Valeria Benke - - seule femme du Bureau politique --devait justifier les poursuites contre ceux "qui nagent dans les eaux troubles du révisionnisme et du gauchisme, ou d'autres courants peu clairs' De telles mises en garde qui, depuis 1973, ont tendance à se multiplier, ont valeur de symbole. Elles témoignent, après une période où les bureaucrates hongrois eux-mêmes se vantaient de leur "'libéralisme'", du peu de sûreté des dirigeants face à une nouvelle situation. Près de 20 ans après le soulèvement de Budapest, il se pourrait qu'on reparle de la Hongrie dans d'autres termes que ceux de l'Histoire. NOTES (1) Sans être, et de loin, comparable à l'augmentation des pays capitalistes, l'augmentation des prix en Hongrie n'en est pas moins sensible, surtout pour les salaires ouvriers qui sont ceux qui ont le moins vite cra depuis quelques années.

tistiques officielles hongroises prévoient pour l'année 1975 une augmentation des prix de 3.6%, après avoir prévu pour 1974 une augmentation située entre 2 et 2.4%,

Pour 1973 cette augmentation avait officiellement été de 3%, Dans les faits, il semble que l'augmentation du coût de la vie soit supérieure. Elle est surtout diversifiée d'une catégorie de produit à l'autre, ce qui permet de ramasser une moyenne qui masque le phénomène de hausse, D'une façon générale, la tendance est la suivante :

les articles de bonne qualité augmentent fortement, ceux de même usage mais de moins bonne qualité restent stables ou même baissent. C'est ainsi qu'en 1974 un vêtement "pure laine' a augmenté de 10%, tandis que son homologue "synthétique' baissait de 10%. De là à déclarer que le prix du vêtement est resté stable,,. (2) Des logements jusqu'au médecin, toute est devenu plus difficile à obtenir et plus cher, A Budapest, il est quasiment impossible de se loger sans acheter son logement, ce qui représente entre 10 et 15 ans d'un salaire ouvrier. Une gageure. Si la médecine est gratuite, les soins de qualité sont loin de l'être : aller chez le dentis - te ou le dispensaire est presque considéré comme aller perdre ses dents. Il y a là les résultats d'une politique qui a permis aux médecins de se concentrer sur leur clientèle privée aux détriments de la clientèle publique, (3) Il n'y a pas de chômage en Hongrie: le manque de main d'oeuvre en est responsable.

Mais les autorités avaient froidement envisagé de l'introduire pour constituer un volant de main d'oeuvre qui aurait fouetté la qualité des prestations ouvrières. C'est ainsi que Nyers, principal responsable de la réforme économique, déclarait dans une interview au Monde, le 7/9/71 : "Il faudra donner dans certains secteurs la priorité à la productivité sur l'emploi. Il peut donc arriver que les aspirations justifiées des entreprises visant à l'emploi d'un moindre effectif se trouvent en contradiction avec les exigences sociales".

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de même envergure pour tous les pays : si l'URSS, disposant en abondance de matières premières, résiste bien, la Hongrie, qui en est totalement dépourvue, est affectée de plein fouet. Pour plus de détails sur ce problème, voir l'article de Ted Harding, dans Inprecor N° 16/17, 16 janvier 1975. (7) "Le Travail à la Pièce'' de Miklos Haraszti est interdit en Hongrie. Il vient de paraltre dans une traduction allemande ("'Stuklohn", Rotbuch Verlag, Berlin) et une traduction française est en préparation. (4) C'est ainsi que la résolution du congrès, tout en reconnaissant la légitimité de la possession privée de certains biens (voiture, maison, portion de terrain, etc.) se croit quand même obligée de s'élever contre

" l'accumulation des biens qui ne résulnougęlles

ETATS UNIS tent pas du travail". C'est reconnaltre, et avec quel éclat !, l'apparition de phénomènes spéculatifs divers. De fait, la réforme économique a donné naissance à une couche de privilégiés dont l'opulence contraste fortement avec la modestie des salaires ouvriers. C'est cet aspect de la réforme que Kadar veut supprimer, s'en

June fois de plus, aux conséquences plutôt qu'aux causes. (5) Le taux "touristique" du change donne 20. 44 forints pour un dollar US. (6) Ni dans un seul pays, ni même dans le glacis tout entier, la construction du socialisme n'en sera facilitée. Une fois de plus la pression du marché capitaliste international produit ses effets jusque dans les pays de l'Est que d'aucuns présentent comme un

Mot de sauvegarde. Ces effets ne sont pas

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