Inprecor 1974–2004

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ESPAGNE

Lutte de masse et décomposition de la dictature -- Interview d'un dirigeant de la LCR-ETA(VI)

Inprecor (première série) n° 26, 22 mai 1975 · p. 13-16 · 2 350 mots

État espagnol Euskadi France Syndicalisme

La rédaction d'INPRECOR a eu l'occasion d'interviewer le 8 mai un membre dirigeant de la Ligue Communiste Révolutionnaire - ETA (VI) •Question. - Quels sont les traits saillants du mouvement de masse au cours des dernières semaines ? Réponse. - Les évènements marquants des luttes ouvrières furent la grève des ouvriers du bâtiment à Barcelone, à la mi-avril, prolongée d'une grève à Valladolid qui a joué, à son tour, le rôle de détonateur d'une grève des ouvriers de l'usine automobile FASA-Renault dans la même ville, grève qui a atteint le point le plus élevé des luttes ouvrières dans l'Etat espagnol depuis la grève générale de Pampelune. La veille du ler mai, il y eut des appels à la grève générale à Grenade et à Cordoue qui n'ont pas été couronnés de succès mais qui ont tout de même débouché sur d'importantes manifestations. Nous reviendrons sur le ler mai dans d'autres centres de l'Etat espagnol. Le 7 mai il y eut un arrêt de travail de deux heures dans les six plus grandes usines de la métallurgie de Madrid, incluant 30.000 ouvriers. Les métallos madrilènes menacent de déclencher une grève générale si leurs revendications ne sont pas satisfaites dans le cadre des négociations en cours pour le renouvellement des conventions collectives. Les faits les plus importants des luttes de

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lutte de masse

et décomposition

de la dictature

(Liga Comunista Revolucionaria-ETA VI), organisation sympathisante de la IVème Internationale en Espagne. masse en dehors de la classe ouvrière proprement dite ont été, notamment, au cours de la dernière période, un mouvement généralisé de la population contre l'administration municipale réactionnaire à Bilbao, réclamant la démission du maire, et à Barcelone. mille signatures ont été réunies contre les conseillers municipaux de cette dernière ville qui se sont opposés à l'emploi de la langue catalane par cette municipalité. Le mouvement étudiant connait un nouvel essor, en jonction avec un mouvement des enseignants dans plusieurs villes. Ainsi, une assemblée de 1000 enseignants à Madrid projeta une grève générale de tous les enseignants, afin d'obliger le gouvernement à rouvrir l'université de Valladolid fermée depuis le début 75. D'après les statistiques officielles, depuis janvier 1975, deux-tiers des heures de cours ont été perdues dans l'ensemble des universités espagnoles, pour des motifs d'agitation diverse. Il faut aussi signaler le mouvement des acteurs de théâtre de Madrid, qui a repris de plus belle, et a abouti à des affrontements avec la police. Question. - Pourquoi caractérises-tu la grève de Valladolid comme un point culminant de la lutte de classe dans l'Etat espagnol ?

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ESPAGNE Réponse. - Les grèves d'avril de Valladolid ont été caractérisées par deux faits remarquables : (1) La grève des ouvriers du bâtiment - - déclanchée à partir du 16 avril pour les revendications suivantes : 1 000 pesetas d'augmentation du salaire hebdomadaire égale pour tous; 450 pesetas par jour de prime pour le travail en dehors de la ville de séjour; réembauchage des ouvriers arrêtés ou licenciés à l'occasion de luttes précédentes --est devenue générale à partir du 17 avril. Lors de cette grève, des assemblées générales se sont tenues sur tous les chantiers, où des délégués ont été élus pour une assemblée centrale. assemblée, à laquelle participèrent également des membres des Commissions ouvrières et de diverses organisations politiques du mouvement ouvrier, est surgi un "comité des dix", élu, qui fonctionna comme un comme un comité de grève de toute la ville, sous le contrôle de l'Assemblée centrale des délégués qui s'est réunie à plusieurs reprises. (2) La grève des ouvriers de l'usine FASARenault, la plus grande usine sur le territoire de l'Etat espagnol, a débuté le 21 avril en protestation contre un projet patronal visant à prolonger la journée de travail de 10 minutes par jour, et pour exiger le réembauchage des ouvriers licenciés lors des grèves de 74. Les grévistes ont élu en assemblée générale des "commissions représentatives" pour diriger la lutte et négocier avec le patron. patron a riposté par un lock-out. Le 23 avril, 12. 000 ouvriers de l'automobile sont en grève. Les ouvriers décident de forcer les portes de l'usine fermés et de l'occuper toute entière. Deux ateliers resteront occupés durant 39 heu-

C'est l'occupation d'usine la plus longue depuis le début de la dictature franquiste en •Question. - La grève générale était-elle possi-

Able à Valladolid ? Réponse. - Incontestablement. Les ouvriers s'y préparèrent et espérèrent dans l'enthousiasme un ler mai de grève générale à Valladolid. Si cet espoir a été déçu, cela est dû essentiellement à deux raisons. D'abord au fait que le PC, hégémonique dans l'assemblée des délégués du bâtiment, a hon -teusement trahi le sentiment unitaire de la classe ouvrière de Valladolid en appelant à la reprise du travail juste au moment où la grève de la FASA-Renault atteignait son point culminant. Ce sentiment unitaire s'était notamment exprimé par un appel en commun des ouvriers du bâtiment et de ceux de la FASARenault à toute la population de Valladolid, afin d'appuyer la grève par un boycott généralisé des cinémas, des théâtres, des autobus et des kiosques à journaux de la ville, et d'un retrait général des dépôts d'épargne et des banques. Il s'était exprimé également par de nombreuses manifestations de solidarité avec les grévistes de FASARenault, entre autres d'énormes dons de vivres pour les travailleurs qui occupaient l'usine. Ensuite, parce que le noyau de travailleurs combatifs, qui jouait un rôle prépondérant dans la grève de la FASA-Renault, regroupé autour des Plataformas anticapitalistas (plateformes anti-capitalistes), réagit face à l'opportunisme du PC par une attitude sectaire : refus de toute unité d'action avec les commissions ouvrières dirigées par le PC, etc.. Cette attitude sectaire a incontestablement facilité la trahison du PC qui aurait autrement payé un prix très lourd pour son refus de grève générale unitaire le ler mai. •Question. - Quelle est la réaction du régime face à cette montée continue de la lutte des masses ? Réponse. - Le régime poursuit ses efforts pour donner le change, en faisant miroiter des simulacres de "'réformes". Ainsi il vient de "légaliser" la grève, mais à de telles conditions (60% de votants au scrutin secret; 10 jours de préavis; refus de paiement de toute allocation, même de chômage, pendant la grève, etc.) qu'en fait, cette "concession"' aggrave la répression et les sanctions contre les grèves qui étaient coûtumières au cours de la dernière période. De même il est question d'une passation rapide de pouvoir au prince Juan Carlos. D'aucuns affirment même qu'elle interviendrait dans les semaines qui viennent. L'ex-ministre Fraga, franquiste "libéral", a fait courir le bruit qu'à l'occasion du changement du chef de l'Etat, un gouvernement de "regroupement national' ser ait constitué autour d'Arias, de l'ancien chef d'état-major Diaz et de Fraga lui-même. A la même occasion, une amnistie générale pour délits politiques serait proclamée; trois "associations politiques" , celle des "libéraux" autour de Fraga, celle des démocrates-chrétiens autour de Ruiz Jimenez et celle des sociaux-démocrates du P.S.O. E. (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol), seraient légalisées. Il faut accueillir tous ces bruits avec beaucoup de réserve, bien que la bourgeoisie espagnole aux abois cherche manifestement à dépasser la caricature de "réformes' absolument ineptes et inopérantes du gouvernement

Mais, même des concessions du genre de celles suggérées par Fraga ne pourraient nullement arrêter la montée d'une situation prérévolutionnaire, elles ne pourraient que la précipiter. •Question. - Qu'en est-il de la répression dans ces conditions ?

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June grève illégale... Réponse. - La répression se poursuit de plus belle et s'intensifie même. Elle continue à être autrement réelle que les fameuses "réformes" Ainsi, de nombreux ouvriers continuent à être licenciés lors de chaque grève (70 l'ont été à la FASA-Renault). Des amendes lourdes sont imposées à des protestataires : deux curés de Grenade, qui avaient fait la grève de la faim pour protester contre le chômage, ont été condamnés à une amende d'un demi-million de pesetas par tête (environ 4, 000 FF, 35. 000FB, 2.500 FS). Depuis 3 à 4 mois, toute une série d'actes culturels, de conférences, de présentations de livres, etc., ont été interdits partout

Même le siège d'une organisation aussi anodine que les Amis de l'UNESCO, qui fonctionne depuis des années, a été fermé. Des hebdomadaires d'opposition libérale sont continuellement saisis, ainsi l'hebdomadaire Cambio 16, dont le tirage avait augmenté de 20.000 à 250. 000 exemplaires pour son attitude d'opposition (fut-elle prudente) et l'hebdomadaire Posible. •Question. - L'état d'exception au Pays basque

Best sans doute l'expression la plus nette de cette politique de répression ?

la police à l'université Réponse, - Oui, Il fut proclamé le 25 avril devant la virulence de l'offensive de l'ETA V, qui préoccupe sans aucun doute la dictature. Mais la cible fondamentale de l'état d'exception, ce ne sont pas seulement les militants de l'ETA V, mais l'ensemble du mouvement de masse dans le Pays basque, en pleine montée depuis la grève générale du 1l décembre 1974, La veille même de la publication du décret sur l'état d'exception, de nombreuses arrestations ont été effectuées dans toutes les provinces

De nombreuses personnes arrêtées ont été torturées. Un militant de l'ETA V a été assassiné en pleine rue. ETA V y a répondu par l'exécution de deux policiers, ce qui a déclenché une offensive des bandes fascistes, Celles-ci ont déplacé des forces de tout le pays vers les provinces basques, Elles ont perpétré des attentats contre un avocat défenseur de prisonniers politiques de l'ETA et ont incendié des maisons privées et des établis -sements commerciaux appartenant à des membres de familles de militants de l'ETA V. En même temps, une nouvelle vague d'arrestations s'est produite dans tout le pays, au cours de laquelle de nombreux actes de brutalité et de tortures ont été commis par les flics, A Grenade, par exemple, deux détenus ont da être envoyés à l'hôpital dans un état grave, par suite des sévices subis.

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ESPAGNE Question. - Cette répression est-elle efficace ? Réponse. - Elle est d'une efficacité plus que problématique. Elle n'arrive point à démobiliser le mouvement de masse, surtout en Euskadi. On ne peut même pas exclure la possibilité d'une riposte massive, comme en 1969, comme lors de la grève générale du 1l décembre 1974. Par ailleurs, il y a eu des manifestations de solidarité avec Euskadi à plusieurs endroits, notamment à Barcelone. Le Pays basque connait déjà un maximum de répression. Dans ces conditions, l'état d'exception qui y a été proclamé prend la signification d'un test politique. Si le mouvement de masse continue à s'amplifier, un tournant politique devient possible. Question. - Tu fais sans doute allusion au "projet de succession" mentionné plus haut ? Réponse. - Oui. Des secteurs du Grand Capital remettent en question l'efficacité de la répression pour freiner le mouvement de masse. Ils cherchent à se défaire, dans les meilleures conditions possibles, de l'appareil franquiste, qui ne leur est plus utile, puisqu'il n'arrive plus à freiner les mobilisations de plus en plus amples des masses. Mais ils craignent en même temps que toute concession politique accordée sous la pression de ces mobilisations précipite une véritable crise révolutionnaire. La grande bourgeoisie voudrait faire des concessions minimales qui éviteraient l'explosion. Mais ce projet n'a aucune chance de réussite. Toute concession politique sera considérée par le mouvement de masse comme un encouragement pour poursuivre le combat jusqu'à la chute complète de la dictature et l'attaque contre le capitalisme lui-même. Question. - Quelle est la perspective du PC devant le projet bourgeois d'accélérer la succession de Franco par Juan Carlos ? Réponse. - Toute la politique du PC consiste en un effort inlassable visant à persuader la grande bourgeoisie que celle-ci ne doit nullement avoir peur de se débarasser de la dictature franquiste. Il s'y emploie par un com -portement systématiquement démobilisateur et diviseur au cours des luttes ouvrières, par le refus de la grève générale, etc.. Le Manifeste de Réconciliation Nationale lancé par la Junte Démocratique à laquelle participe le PC, et présenté ces jours-ci dans des réunions un peu partout en Europe, affirme qu'il faut se limiter à des manifestations de "convergence entre tous les citoyens, sans danger social et sans remettre en cause ni l'unité de l'Espagne ni la propriété privée!!. A bon entendeur salut, notamment pour le peuple d'Euskadi et pour les travailleurs anti -

Cette politique n'est pas seulement traitre. Elle est aussi irréaliste, puisqu'elle fait semblant de ne pas comprendre que pour la grande bourgeoisie, le projet de se débarrasser de Franco est étroitement lié à une analyse de ce qui lui convient du point de vue de ses intérêts de classe. La grande bourgeoisie espagnole est parfaitement consciente du potentiel anti-capitaliste des mobilisations actuelles des masses. Aucun serment de la Junte Démocratique ne la convaincra du contraire. Pour cette raison, la tâche principale des marxistes-révolutionnaires est plus jamais celle de lutter pour l'indépendance de classe, avec une dynamique chaque fois plus offensive des luttes, pour l'extension et la généralisation des luttes et des formes d'auto-organisation et d'auto-défense des masses laborieuses. Question. - Ya-t-il eu un aspect politique particulier aux manifestations du ler mai cette année ? Réponse. - Les manifestations ont été durement réprimées. En Galicie un ouvrier a été tué par la police à l'occasion de la manifestation du ler mai; à Barcelone il y a eu deux blessés, ainsi que dans d'autres endroits. Mais le fait le plus frappant de ce ler mai 1975 dans l'Etat espagnol, ce fut la première apparition publique du PSOE, le vieux parti socialiste. Il a essayé d'organiser à Madrid une manifestation silencieuse au cimetière, devant la tombe du grand écrivain Pablo Iglesias, fondateur du PSOE. La police avait fermé les portes du cimetière. personnes se sont rassemblées devant le cimetière et ont été frappées par la police et par les bandes fascistes des Guérilleros du Christ Roi. Il y eut 60 arrêtés et plusieurs blessés. Il est significatif que cette répression ait eu lieu au même moment où la presse franquiste parle ouvertement du projet de "légalisation' du PSOE et rend compte des conférences et déclarations de son secrétaire général présumé. Rien n'illustre mieux le dilemne politique de la bourgeoisie espagnole et l'irrésistible décomposition de la dictature. 8 mai 1975

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