Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

Villa Constitucion : 40 jours de lutte contre le gouvernement « populaire »

· Inprecor (première série) n° 26, 22 mai 1975 · p. 9-12 · 2 849 mots

Argentine et Chili Syndicalisme Stalinisme

Depuis la mort de Peron, le gouvernement argentin n'a pas trouvé d'autre voie pour contrôler la situation que celle d'aiguiser à l'extrême la répression contre les masses. Cette répression combinée, développée par les organismes officiels, comme la Police fédérale et les Forces armées, n'a pas hésité à utiliser également des organisations parallèles comme l'Alliance anti-communiste argentine (AAA-Alianza anti-comunista argentina) pour développer la plus sinistre campagne d'assassinats que le pays ait jamais connue. La vague d'intimidation et de terreur qui dé -clencha la mise en marche de cet engrenage, combinée à la déclaration de l'état de siège dans tout le pays depuis le mois de novembre de l'année passée, a connu deux phases successives. La première entraina le repli de secteurs importants des organisations révolutionnaires sévèrement frappées, l'isolement nstitución :

40 JOURS DE

LUTTE

DUVERNEMENT

L. E. RASIN_ des luttes ouvrières réprimées par le gouvernement et par la bureaucratie, l'intimidation de secteurs des classes moyennes, des intellectuels, des professions libérales, des artistes, etc., qui, menacés par l'AAA, quittent le pays par dizaines. La seconde phase fut la réaction contre la répression. Lentement et progressivement, de nouvelles luttes ouvrières continuèrent à se développer; elles vinrent s'ajouter aux graves problèmes économiques auxquels le gouvernement est confronté et stimulèrent des affrontements entre différents secteurs de la bourgeoisie, alimentant le climat d'opposition et d'instabilité. C'est dans ce contexte que la section de Villa Constitucion du syndicat de la métallurgie ¡Union Obrera Metalurgica) put être arrachée légalement en décembre 1974 des mains de la

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ARGENTINE bureaucratie syndicale péroniste qui la contrôlait depuis plus de 4 ans. Les élections, remportées à l'écrasante majorité par la liste de lutte de classes - - à laquelle participaient unitairement plusieurs groupes de gauche - - constituèrent un véritable triomphe. Le gouvernement permit les élections parce qu'il pensait pouvoir les gagner, grâce à l'intimidation et à son pouvoir. De plus, s'il perdait, il espérait que le climat de terreur qu'il avait réussi à imposer obligerait les vainqueurs à rester totalement subordonnés à la bureaucratie. Mais cela ne se passa pas ainsi. Non seulement le front de classe triompha, mais son contenu programmatique était l'expression de la résistance à l'appareil de répression. Le triomphe s'appuyait en outre sur de petites victoires partielles, dans lesquelles, au niveau national, les secteurs ouvriers d'avant-garde imposèrent leurs conditions : cela fut le cas dans les usines Propulsora Siderurgica et Metalurgica Santa Rosa. Une fois enterré le Pacte Social, qui devait réglementer de force les prix et les salaires, l'inflation commença à dévorer les revenus des travailleurs et une sourde protestation commença à se faire entendre dans les usines, forçant la bureaucratie syndicale à réclamer la convocation des commissions paritaires (pour les conventions collectives de travail entre les syndicats et le patronat). Le gouvernement fut ainsi harcelé par les secteurs sociaux les plus divers : les agriculteurs à cause de l'absence de prix de soutien; les importateurs à cause des sérieuses restrictions imposées; les commerçants et les moyens industriels à cause du manque d'approvisionnement et la politique de prix fixes discriminatoires, et maintenant par la bureaucratie syndicale qui voulait marchander son souțien. La riposte fut un tournant d' "ouverture", invitant les différents partis à discuter, organisant des élections dans la lointaine province de Misiones, afin de montrer que l'on se préoccupait des institutions et, enfin, acceptant la convocation des commissions pariCependant, le ton "ouvert"' du gouvernement s'avère doublement dangereux. Il doit accor -der plus que des promesses et il craint de perdre le contrôle de la situation. C'est pourquoi, au moment où il essaie de présenter une meilleure façade démocratique - - qui n'est que l'expression de sa faiblesse - - il déclenche la répression à Tucuman, où opérait une compagnie de montagne de l'ERP (Ejercito Revolucionario del Pueblo - - Armée Révolutionnaire du Peuple) et se lance dans le démantèlement des organisations ouvrières à Ledesma, Jujuy et à Villa Constitucion (contre le syndicat de la métallurgie). La riposte inattendue La facilité avec laquelle le gouvernement atteint ses objectifs répressifs à Ledesma fut essentiellement due à la faiblesse organisationnelle de la jeune direction syndicale en plus du très bas niveau politique de la base dans cette concentration de 15.000 ouvriers. On a vu à Ledesma l'isolement total de cette région par rapport au reste du pays. contre, à Villa Constitucion, ville du sud de la province de Santa Fé, dans laquelle fonctionnent plusieurs acieries qui produisent environ la moitié de l'acier du pays pour l'industrie automobile et ses dérivés, la riposte des 8. 000 ouvriers qui y travaillent fut une surprise pour le gouvernement. L'opération fut déclenchée la nuit du jeudi 20 mars. milliers de policiers, de troupes fédérales, des membres de la brigade anti-émeute "puma" de la sous-préfecture et des provinces se rassemblèrent dans la zone, attaquèrent le local syndical récemment récupéré et frappèrent brutalement les voisins qui accouraient au secours des arrêtés. Alberto Piccinini, secrétaire du syndicat, fut arraché de sa maison et tiré par les cheveux sur 50 mètres jusqu'aux voitures de la police, tout comme la majorité des dirigeants. Ce fut une nuit de terreur qui se termina par plus de 200 attaques le lendemain et un total de 500 arrestations dans les 5 jours qui suivirent. Puisqu'il n'y avait pas eu de conflits entre le patronat de la région et les travailleurs des 4 grandes usines : Acindar, Marathon, Metcon et Vilber, le gouvernement se vit obligé de fabriquer de toute pièce une justification grossière, à savoir le "démantèlement d'un complot terroriste contre l'industrie lourde de la région'. Inutile de dire que personne ne crut à l'histoire du complot, pas même les patrons de la métallurgie de la région. que l'offensive contre les travailleurs n'était qu'un coup préventif, avec accord préalable de la bureaucratie syndicale, afin d'empêcher que les concessions que le gouvernement se vit obligé d'accorder dans les commissions paritaires ne puissent être utilisées par les dirigeants combatifs, débordant tous les canaux légaux, tant de la bureaucratie que du Ministère du Travail. Le gouvernement craignait et craint encore plus maintenant qu'un embryon de direction ouvrière puisse surgie de Villa Constitucion, capable d'entrainer une lutte revendicative au niveau national, dans la période de discussion des contrats, avec des conséquences imprévisibles. Le fondement de cette crainte existait déjà. Les métallurgistes de Villa Constitucion avaient élaboré un contre-projet de contrat collectif de travail qui mettait en avant des revendications que le gouvernement pouvait difficilement concéder sans que cela ait des conséquences. Ils demandaient 70% d'augmentation salariale et un salaire minimum de 400. 000 pesos (qui représente le double du salaire minimum fixé par le gouvernement)., Mais ils demandaient

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également quelque chose de plus important : le contrôle ouvrier sur la salubrité et la sécurité industrielles et, en outre, le contrôle sur les cadences. A ces revendications devait s'ajouter le refus de tout système de primes à la production qui représente une des formes les plus habituelles de l'exploitations. Le gouvernement craignait que ces objectifs difficiles - - sinon impossible - - à accorder à Villa Constitucion, ne fussent repris à leur compte par des secteurs plus larges du mouvement ouvrier du pays. Il craignait une lutte en chaine comme celles que l'on avait connues au cours des années précédentes et il préféra frapper préventivement. Mais le gouvernement n'avait pas prévu toutes les conséquences. La première réaction des ouvriers fut d'occuper les quatre grandes usines de la région, arrêtant automatiquement la production. Après trois jours d'hésitations, le gouvernement procéda au délogement violent de ces derniers, mais commença alors la grève la plus longue et la plus active à laquelle le gouvernement péroniste ait eu à faire face. Les nouveaux dirigeants ouvriers furent eux-même appréhendés, mais ils furent immédiatement remplacés par d'autres tout aussi décidés et efficaces. Et bien que la répression continua à frapper les nouveaux membres du Comité de lutte, élu dès les premiers moments de la grève, d'autres dirigeants surgir de cette base combative, assumant totalement leurs fonctions. Quatre directions de lutte furent successivement arrêtées mais, néanmoins, le Comité de lutte continua à agir dans la clandestinité. Ce phénomène que l'on avait rarement vu précédemment dans la lutte ouvrière du pays est, sans aucun doute, l'expression concrète de ce que le prolétariat a appris de la répression dont il est victime. Cette riposte ne faisait pas partie des plans du gouvernement. Et encore moins le fait que, du Comité de lutte surgit une direction clandestine, capable de diriger le conflit et d'or -ganiser le soutien dans les quartiers et les villages voisins, les manifestations de rue et la riposte aux bandes para-policières qui intimidaient la population, Le gouvernement a été totalement surpris. Il essaya d'aller plus loin, déclenchant une féroce campagne terroriste contre les dirigeants présumés et les militants qui appuyaient le Comité de lutte. Il organisa des séquestrations et des assassinats et plaça des dizaines de bombes dans les maisons des militants les plus combatifs. Et il dut faire face à un nouveau niveau de riposte inattendue. Les travailleurs organisèrent la défense des quartiers ouvriers avec les groupes armés qui empêchèrent les bandes para-policières de fonctionner la nuit. Plusieurs affrontements armés mirent à bas les buts de l'intimidation terroriste. La tentative visant à briser la grève en faisant rentrer le personnel de maitrise et des ouvriers de la région fut un nouvel échec, Il n'y eut pas assez de jaunes et le personnel de maitrise fut absolument insuffisant, même pour garder les usines, Pendant ce temps, les comités de solidarité s'étendaient dans les principales régions du pays. Les ouvriers de l'usine Indiel y de Rigolleau, à San Justo dans la province de Buenos Aires, organisèrent une assemblée et une manifestation de rue pour leurs propres revendications et en appui à Villa Constitucion. furent réprimés par la police et leurs dirigeants furent arrêtés. La riposte fut un arrêt de travail de une semaine, auquel participa également l'usine Martin Amatto et qui réussit à faire libérer tous les travailleurs empri-

Pour fêter le triomphe, les travailleurs envoyèrent un camion plein de vivres à Villa Constitucion. A la Propulsora, une autre importante acierie de Buenos Aires, les travailleurs commencèrent un arrêt de travail pour des augmentations de salaire et en solidarité avec Villa Constitucion. Le patronat accorda une augmentation au-delà de la normale: 130,000 pesos par mois, à conditions que la grève s'arrête. Les ouvriers de Propulsora acceptèrent l'augmentation en assemblée générale mais décidèrent de faire une contribution impostante aux ouvriers de Villa pour que ceux-ci continuent leur grève. A Rosario, dans la zone industrielle de San Lorenzo, des assemblées et des arrêts de travail eurent lieu en appui au Comité de lutte et une manifestation générale fut organisée à Rosario en solidarité avec les ouvriers en grève, A Cordoba, les ouvriers de Fiat Grandes Motores Diesel et de Thomson Ranco tinrent des assemblées et décidèrent des arrêts de travail en appui à Villa Constitucion, exigeant la libération des dirigeants arrêtés. Pour leur part, dans la ville même de Villa Constitucion, les travailleurs du syndicat des chemins de fer et de la Fraternidad ( organisation qui regroupe les machinistes des chemins de fer) organisèrent des arrêts de travail de solidarité et leurs dirigeants furent arrêtés, Ils luttèrent également pour les libérer. Lors d'une assemblée, les travailleurs des postes décidèrent de ne pas distribuer les télégrammes envoyés par le Ministère du Travail et ordonnant aux ouvriers de retourner au travail. Toute la population se solidarisa, ainsi que les commerçants et petits producteurs de la région qui apportèrent des fonds et des vivres au Comité de lutte. Les groupes para-policiers, agissant sur instructions directes du gouvernement, firent sauter à la bombe un des dépôts de vivres accumulées, entratnant un redoublement de la collaboration qui permit de remplacer en trois jours tout ce qui avait été détruit par la bombe. Ces vivres furent placées dans des lieux plus sûrs, Le Comité de lutte reçut l'appui de plusieurs

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ARGENTINE usines du pays qui envoyèrent toute sorte d'aide et manifestèrent leur solidarité par les moyens dont elles disposaient. Le 30 avril, la grève en était à son 40ème jour et le gouvernement n'avait pas pu la briser. Cela représente un triomphe magnifique pour la classe ouvrière du pays qui repoussait avec ses seules forces le régime de terreur et de répression imposé par le "gouvernement populaire". Ni l'intimidation, ni l'état de siège, ni les menaces de mort, ni les tortures ni les centaines d'attentats n'ont réussi. Rien n'a pu briser la volonté de lutte des ouvriers de Villa Constitucion. Le gouvernement subit une épreuve de force qui pourrait constituer un véritable triomphe pour la classe ouvrière et qui, par sa seule durée, a brisé tout le système d'intimidation et de terreur qu'il avait imposé. Depuis plusieurs jours, le gouvernement discute et prétend négocier. Rocamora, ministre de l'Intérieur a été personnellement à Villa Constitucion pour tenter de faciliter un recul des travailleurs. La bureaucratie syndicale nationale tente de se montrer étrangère au conflit; c'est pourquoi verbalement la mise en liberté des dirigeants qui ne sont pas impliqués dans des "actes subversifs". Car, plus que quiconque, la bureaucratie craint les évènements actuels. La section de Villa Constitucion du syndicat de la métallurgie est la 4ème au niveau national en nombre d'affiliés et un triomphe éclatant de la grève pourrait avoir de graves conséquences. L'organisation clandestine à la base, la formation de groupes ouvriers armés d'autodéfense, constituent un nouveau développe - ment, plus avancé. A cette situation il faut - cit une arme soc ajouter les actions publiques toujours plus agressives qui, comme celle du 22 avril, se termina par des affrontements armés avec la police, avec des barricades et le repli de la police vers les commissariats. Si ce n'avait été pour la pluie torrentielle qui éclata en plein milieu de l'affrontement, les conséquences de la furie populaire déchaînée n'étaient pas prévisibles. La journée se termina par quatre morts et cinq policiers blessés. Il y eut, de plus, une tentative de révolte des prisonniers dans les commissariats et l'arrestation de 20 journalistes qui furent obligés de remettre les pellicules sur lesquelles ils avaient filmé les évènements. Une nouvelle manifestation est préparée pour le ler mai et pour la libération des syndicalistes emprisonnés. Cette manifestation est préparée par la publication dans les principaux quotidiens du pays d'un vaste programme de lutte, à la demande du Comité de lutte de Villa Constitucion. Les travailleurs ne reculent pas dans leur riposte et chaque jour leur attitude se fait plus offensive. Il ne fait aucun doute que l'activité des organisations politiques de gauche dans la région est très importante. Le Comité de lutte et les organisations politiques forment la base de l'organisation de la lutte. L'aspiration à une extension des luttes de solidarité est freinée par la situation politique retardée. Villa Constitucion peut servir au retournement de cette situation, mais il a fallu beaucoup de temps pour que l'avant-garde ouvrière du pays et les organisations révolutionnaires rassemblent activement leurs forces et reconnaissent une telle possibilité à partir de la lutte de Villa. La dure répression déclenchée par le gouvernement a produit un véritable repli des organisations révolutionnaires, à quoi s'ajoute l'attitude totalement défensive du mouvement ouvrier. La reconnaissance du fait qu'une nouvelle situation se développait et qu'il existait des possibilités potentielles d'étendre et d'élargir les luttes revendicatives dans cette période précédant les renouvellements des contrats n'a été possible que grâce aux sacrifices et aux efforts de la héroique avntgarde de Villa Constitucion. Il est nécessaire de souligner la réalité différente que connurent les ouvriers mécaniciens de Cordoba quand leur syndicat fut interdit en septembre dernier. Cette grève resta totalement isolée et sans appui, en pleine retraite des organisations de la gauche, victimes de la répres-

Aujourd'hui les conditions sont bien Villa a appris de l'expérience du SMATA (Sindicato de Mecanicos y Afines des Transporte Automotor - - Syndicat des mécaniciens et affiliés du transport automobile) de Cordoba et on en voit les conclusions dans les propositions différentes et les résultats organisationnels et politiques. conditions, il est non seulement possible, mais il est plus nécessaire que jamais de coordonner au niveau national la solidarité et l'appui à Villa Constitucion en intégrant les revendications propres de chaque syndicat ou usine qui se mobilise. Le gouvernement a mis son prestige en jeu dans cet affrontement et l'épreuve de force si prolongée lui porte préjudice. Il a inventé une histoire que le mouvement ouvrier, les organisations révolutionnaires et même la bourgeoisie et ses partis d'opposition au gouvernement ont dé -mentie. Le gouvernement a très peu de solutions pour sortir de l'impasse, en dehors de reconnattre le triomphe de la grève et de libérer les prisonniers s'il veut que les usines recommencent à fonctionner. Jour après jour le conflit occupe la première page des quotidiens et bientôt l'industrie automobile sera paralysée si les usines de Villa ne recommencent pas rapidement à fonctionner. Le déficit actuel est de 40. 000 tonnes et 1. 000 tonnes s'ajoutent avec chaque jour de grève. Quelles que soient les négociations que le gouvernement entreprennent, les masses du pays y verront un triomphe et prendront la voie et les méthodes de Villa Constitucion afin de faire progresser leurs propres luttes.

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