Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARGENTINE

L'économie argentine en 1974/75

· Inprecor (première série) n° 27-28, 5 juin 1975 · p. 40-43 · 2 851 mots

Argentine et Chili Économie mondiale Syndicalisme Stalinisme

ARGENTINE EN 1971/73

Lorsque les péronistes au pouvoir furent confrontés à la situation nouvelle du printemps 1974, ils durent s'orienter, pour éviter la stagnation éco• nomique, vers une plus grande flexibilité des prix, afin de promouvoir l'importation des matières premières indispensables à l'expansion. Cela impliquait de tolérer que les prix des produits manufacturés répercutent l'accroissement des prix des matières premières, d'accroltre les investissements et de promouvoir vigoureusement les exportations. respect de la "paix sociale" , c'est-à-dire ne pas tolérer que les salaires réels dépassent le niveau conquis en juin 1973. grande des prix et la baisse du taux d'intérêt, jointes au blocage des salaires, devaient permettre un rétablissement du taux de profit, en-

Tout cela présupposait le

La flexibilité plus

SERGIO MARTINEZ flation.

semi-coloniaux. Cela laissait prévoir un taux de croissance non supérieur à la moyenne, et des 25% prévus par le gouvernement.

te manière.

prévus par le gouvernement (estimations du

Plan triennal) et par les associations patronales. Il fut même inférieur

1973, c'est-à-dire 5.9%.

trainant cependant une augmentation du taux d'inSimultanément, les termes d'échange commencèrent à évoluer de nouveau aux dépens des pays un taux d'inflation de l'ordre de 40% à la place Les choses se sont généralement passées de cet-

L'accroissement de la production industrielle a atteint 5.6% en 1974, contre 9.3% au niveau atteint en

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L'échec de Perón-Gelbart Le Produit Interne Brut (PIB) s'accrat de 7.1% et cet accroissement resta de même fort inférieur aux prévisions, tout influencé qu'il fut par la fabuleuse récolte de 1973-74, vendue à de très bons prix, par suite de la disparition momentanée des stocks de céréales sur le marché mondial. L'accroissement du PIB du secteur agricole fut de 8.2%. Le taux de croissance de 7.1% du PIB global camoufle donc la prestation médiocre du secteur industriel par rapport aux prévisions. Et le taux d'inflation fut pratiquement le double de celui prévu par le gouvernement. Une des conséquences de cet échec dans la tentative d'atteindre un taux de croissance industrielle rapide combiné avec un taux d'inflation relativement bas, dans le cadre de la politique bonapartiste inaugurée par le retour du péronisme au gouvernement, fut la chute du ministre de l'Economie, Gelbart, et son remplacement par Gomez Morales. La gestion de Gelbart avait misé sur l'ouverture de marchés non traditionnels (par exemple les Etats ouvriers bureaucratisés) pour des exportations non traditionnelles (surtout des produits industriels), ainsi que sur un afflux considérable de capitaux européens et japonais, afin de moderniser l'infrastructure et l'équipement industriels. Cela ne s'est réalisé qu'en partie, les résultats positifs obtenus par l'économie argentine durant la première année du péronisme découlant avant tout des succès des exportations agricoles traditionnelles (bien qu'il y eut des ouvertures d'exportations industrielles vers les Etats ouvriers). L'industrie argentine continua à souffrir du manque d'investissements, d'un bas niveau du taux de profit et elle lutta en permanence pour une augmentation des prix. De leur côté, les travailleurs cherchèrent à maintenir le salaire réel préalablement atteint et se battirent dans ce sens, soit directement, soit indirectement et de manière déformée, à travers les manoeuvres de la bureaucratie syndicale. Sachant qu'une explosion de grèves sauvages et de mouvements de protestation contre la baisse des salaires réels risquerait de lui faire perdre tout rôle dans le cadre du régime actuel, la bureaucratie syndicale fut obligée de réclamer à son tour des augmentations de salaires, fussent-elles minimes. Considérant la bureaucratie syndicale comme un des piliers du régime péroniste et ne voulant guère lui faire perdre toute base, le gouvernement fut à son tour obligé d'accorder quelques augmentations de salaire nomi-

Pareille politique jointe à un taux d'emploi élevé a permis d'éviter jusqu'ici des affrontements généralisés entre le pouvoir et la majorité de la classe ouvrière. La double pression, celle de la bourgeoisie en faveur d'augmentations de prix et celle des ouvriers en faveur des salaires, obligea le gouvernement péroniste à abandonner dans les faits la politique d'inflation "contrôlée". On repassa à une inflation galopante similaire à celle de la fin de la dictature Lanusse, avec ses conséquences, notamment l'exacerbation de la lutte de classe par suite de la chute du salaire réel, de crise de l'industrie, de transfert de plus- value au secteur agraire, etc.. Simultanément, les contradictions entre le prolétariat et la bourgeoisie ainsi que les contradictions entre les divers secteurs de la bourgeoisie s'en trouvèrent aiguisées.

Le taux d'inflation qui fut encore de 1.2% en mars 1974 passa à 4.9% en février 1975, à 8% en mars 1975, et il semble qu'il doivent dépasser 10% en avril. Même si le gouvernement prend des mesures pour freiner quelque peu cette flambée des prix, il est douteux qu'il puisse maintenir le taux d'inflation pour l'ensemble de 1975 en-dessous de 60%. La contre-partie de ce taux d'inflation, c'est une chute rapide des salaires réels. L'augmentation de 40. 000 pesos dernièrement accordée fut résorbée quasi-instantanément par la hausse des prix. Les limitations des investissements publics commenceront bientôt à produire une augmentation du chômage. Le fait que d'importants secteurs de la classe ouvrière, qui furent sans travail ou travaillèrent seulement par intermittence sous la dictature militaire, ont retrouvé du travail sous les régimes de Campora et de Peron, avait contribué de manière importante à maintenir la classe ouvrière tranquille pendant la première année du péronisme. Car même s'il n'y avait pas d'importantes augmentations de salaires par personne occupée, l'accroissement de l'emploi accrût de façon plus nette les revenus réels par ménage ouvrier. Si la bureaucratie syndicale veut éviter de perdre le contrôle d'un secteur plus large de la classe ouvrière, surtout après l'explosion de Villa Constitucion ( voir INPRECOR N° 26, 22 mai 1975 : "40 jours de lutte contre le 'gouvernement populaire' "), elle sera obligée de réclamer et d'obtenir de nouvelles augmentations de salaires, sinon d'amples luttes ouvrières pourraient se déclencher. L'industrie argentine se retrouve donc de nouveau dans une situation critique. Les termes d'échange évoluent aux dépens de l'Argentine. Toute importation de matières premières et tout renouvellement du stock des machines équivaut à une perte d'une partie de la plus-value préalablement accumulée. Ce processus se déroule dans le cadre d'une importante évaporation des réserves de devises, qui conduit à de nouvelles restrictions des importations, aggravées par les effets de la dévaluation réLa politique de Juan Peron a échoué sur le plan économique. Les importants investissements européens et japonais tant espérés ne se sont pas produits (le capital international préfère décidément investir au Brésil!). Les produits

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ARGENTINE de base exportés par l'Argentine n'ont pas pu se protéger contre la baisse des prix en période de récession mondiale, comme c'est jusqu'ici le cas du pétrole. Les exportations de céréales et de produits bovins ont perdu le rôle stratégique qu'elles jouèrent pendant et au lendemain de la seconde guerre mondiale, à la fois parce que l'Europe capitaliste a atteint un niveau supérieur d'auto-ravitaillement en vivres grâce à une forte poussée de la production du travail agricole, et parce que la capacité de production concurrentielle des principaux producteurs (USA, URSS, Canada) s'est fortement accrue. Le projet socio-politique de Peron fut celui d'obtenir une croissance économique accélérée en Argentine sans abaisser le niveau de vie des travailleurs, par l'accroissement de la plus-value relative grâce à la modernisation de l'industrie, l'augmentation de la productivité du travail, l'apport des capitaux étrangers. L'échec de sa politique économique implique l'échec de ce projet socio-politique. Le changement de climat est symboliquement exprimé dans les deux formules suivantes. Juan Peron proclama encore : "Chacun doit produire ce qu'il consomme". Sa veuve affirme aujourd'hui : "Chacun doit produire au moins autant que deux personnes consomment". Le projet Gomez-Morales Le nouveau plan économique du ministère de l'économie Gomez Morales est encore inconnu au moment où nous rédigeons cet article. Mais on peut établir à quelles conditions objectives n'importe quel plan économique de la bourgeoisie argentine doit aujourd'hui faire face. Après l'échec de la politique de Peron, il n'y a pas d'autre alternative que celle de la stagnation industrielle ou l'essai d'un nouveau démarrage industrielle au moyen d'une surexploitation de la classe ouvrière. Le gouvernement bonapartiste, qui continue de s'appuyer sur la bureaucratie syndicale, ne peut réaliser pleinement pareille surexploitation de la classe ouvrière qui exigerait une dictature du type de celle d'Ongania. Il combinera une répression très dure contre l'avant-garde et les secteurs les plus combatifs du prolétariat avec quelques concessions au niveau des salaires. Il est donc probable que le futur plan Morales se situera à mi-chemin du projet Peron-Gelbart et de la politique Krieger-Vasena-Ongania. Il s'agira d'une part d'essayer de contrôler et de limiter l'augmentation des salaires nominaux, sans pouvoir les bloquer effectivement, et , d'autre part, de chercher à contrôler la hausse des prix sans pouvoir arrêter celle-ci de manière tant soit peu effective. Il s'agira d'une part de stimuler la croissance de la production industrielle, mais avec une croissance suffisamment lente pour limiter les importations, par ailleurs déjà freinées par suite de la dévaluation. Morales a commencé par mettre l'accent sur l'état de

"surchauffe" de l'économie argentine, causée selon lui par le plein emploi. Tout en prônant une politique de restrictions du crédit, il insiste sur la nécessité de limiter la consommation intérieure, ce qui rentre dans la conception générale du patronat d'accroftre les profits de cette manière-là. La lutte contre l'inflation devra obtenir la priorité, ce qui signifie, en clair, que la croissance devra être freinée et non accrue. On voit la différence de ton avec le projet Peron-Gelbart. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard si, depuis son arrivée au ministère de l'Economie, Morales n'a pas encore présenté un plan économique d'ensemble pour remplacer celui de son prédécesseur. Il ne peut être enclin qu'à des mesures empiriques, assouplissant la politique des prix (dans certains secteurs de manière fort prononcée, notamment dans l'industrie automobile), se lançant dans de nouvelles dévaluations qui favorisent surtout le secteur agraire, accordant l'augmentation de 40.000 pesos aux travailleurs mais cherchant par la suite à éviter toute nouvelle augmentation lors des réunions des commissions paritaires, ou maintenant celle-ci à un niveau minime, parlant d'un blocage des prix au niveau du ler mars 1975. Du point de vue de l'économie capitaliste argentine dans son ensemble, il est pratiquement impossible d'arriver à un projet d'ensemble. Morales, se substituant à celui de Peron-Gelbart, d'autant plus que le régime bonapartiste péroniste entrera en crise sous le coup des mobilisations ouvrières qui pourraient aller croissantes, ce qui aacentuera tant les conflits entre la CGT et le gouvernement que les conflits internes à la bureaucratie syndicale. La revue Mercado affirme, dans son numéro du 17 avril 1975 que l'accroissement de la production industrielle de 9.3%, initialement prévu, devrait être considéré comme "conditionnel"'. "Il semble difficile que le niveau d'activité des années antérieures puisse être dépassé sans que se résolvent, ou du moins que ne s'améliorent de manière substantielle, les problèmes d'approvisionnement , et sans que ne se rétablisse la productivité de la main d'oeuvre, détériorée au cours des derniers mois par suite de l'absentéisme et des conflits du travail. De même, la flexibilité de la politique officielle des prix apparalt comme une troisième condition indispensable pour que le rythme d'expansion prévu pour 1975 se réalise". Il s'ensuit que le taux de croissance de 9.3% sera difficile à réaliser. Certains secteurs affirment d'ores et déjà que la croissance ne pourra pas dépasser les 6% chez eux, mais espèrent quand même atteindre le taux moyen de 9%, grâce à une croissance plus que moyenne pour la sidérurgie et à la mise en marche de l'usine nationale d'aluminium. Le goulot d'étranglement principal reste celui des importations de matières premières, fortement renchéries par suite de la dévaluation. D'autre part, les métropoles impérialistes s'efforcent par

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tous les moyens de réduire leurs importations, vu à la fois la crise de surproduction qui y sévit et les graves problèmes de déficit de la balance des paiements avec lesquels elles sont toutes confrontées (sauf la RFA et le Japon). Les termes d'échange continuent à évoluer de manière défavorable pour l'Argentine, ce qui signifie qu'il faut exporter une quantité majeure de produits agraires argentins pour pouvoir importer une même quantité de matières premières et de machines. Et les débouchés pour cette quantité accrue d'exportations ne sont pas assurés. Deux des difficultés que le patronat cherche à surmonter impliquent une exploitation accrue de la main d'oeuvre : d'une part, il cherche à intensifier la production et l'exploitation à l'entreprise; d'autre part, il cherche à augmenter les prix et donc à baisser les salaires réels des travailleurs. Seul un gouvernement fort, beaucoup plus fort que le régime IsabelitaLopez Rega, pourrait effectivement réaliser une partie de ces objectifs. Mais il faudrait d'abord infliger une défaite grave à la classe Quant à l'agriculture, selon un rapport du Ministère des Affaires économiques, paru dans le Cronista Comercial du 13 mars 1975, on ne s'attend cette année qu'à une augmentation de la production de 4.3% , contre celle de 8.2% obtenue en 1974 et la "prévision" du Plan triennal d'un accroissement de 6.5% en 1975. Le 3 mars 1975, l'Argentine a effectué une forte dévaluation du peso. Le cours du peso dit commercial a été baissé à 10 pesos par dollar (contre 5 pesos auparavant). Le cours du peso dit financier a été fixé à 15 pesos par dollar (préalablement 10 pesos). (Tous ces chiffres concernent des pesos dits lourds). Elle résulte notamment de la détérioration des termes d'échange, à laquelle nous avons déjà fait allusion. Fin 1972, ils s'étaient améliorés de quelque 30% par rapport au niveau de 1970. par suite de la forte hausse des produits agricoles exportés. Mais à partir de ce moment-là, le terrain gagné a été rapidement perdu, Fin 1974, les termes d'échange s'étaient détériorés de quelque 40% par rapport à la fin 1972, c'est-à-dire qu'ils se trouvèrent à un niveau plus bas qu'avant 1970. L'indice des prix à l'exportation (surtout cuir, viande bovine, blé, mais, laine et huiles) ont augmenté de 38% en 1973 et de 42% en 1974; les prix à l'importation avaient augmenté de 106% en 1973 et de 45% en 1974. De ce fait, l'excédent de la balance commerciale fut réduit de l milliard de dollars en 1973 à 670 millions de dollars en 1974, ce qui impliqua un déficit de la balance des paiements de plus de 300 millions de dollars. Les réserves de change avaient diminué de 2 milliards de dollars en juin 1974 à 1.5 milliard en décembre 1974. En janvier 1975, il y eut une nouvelle et forte hausse des importations, qui atteignirent 304 millions de dollars (contre 140 millions en janvier 1974). La dévaluation doit également réduire la charge, fort lourde, des remboursements d'impôts aux exportateurs; ceux-ci auraient atteints l'équivalent de 4 milliards de dollars en 1975 sans la dévaluation, Les dévaluations en chaine ne créent pas ment des problèmes pour l'industrie quant au prix qu'elle doit payer pour les matières premières et les biens d'équipement importés. rapportent aussi des plus-values substantielles au secteur agraire (céréales et produits bovins), qui est le principal exportateur, en devises étrangères sur le marché mondial qui, lors de chaque dévaluation, rapportent davantage de pesos argentins. Simultanément, aucun vendeur de produits agricoles ne réduit ses prix sur le marché intérieur par rapport à la majoration des prix à l'exportation exprimés en Ceci conduit donc à un renchérissement constant des produits qui forment la base de l'alimentation des travailleurs et d'autres secteurs populaires. De là un accroissement de la part des dépenses des ménages du peuple pour l'alimentation, une réduction de leurs achats de biens industriels et un rétrécissement du marché intérieur pour biens de consommation durables produits en Argentine. L'industrie se voit donc frappée de deux côtés : par le renchérissement de ses matières premières et par le rétrécissement de ses débouchés. Globalement, cela exprime un transfert de plus-value du secteur industriel au secteur agraire de la bourgeoisie argentine. Il est certain qu'avant la dévaluation, il y eut une forte augmentation des importations de matières premières et de pièces de rechange, ce qui réduit quelque peu les effets immédiats du renchérissement actuel. La dévaluation n'aboutira pas à un accroissement des exportations de produits non traditionnels, ce que semble pourtant viser l'actuelle équipe gouvernementale. La raison en est l'accroissement considérable des coûts de production, et le peu de possibilités d'accroftre les quantités produites. On parle déjà de n'exporter que les produits à forte vaSi l'on se base sur les seuls premiers mois de l'année, on s'oriente vers un déficit budgétaire de 36 milliards de pesos, soit le double du déficit originairement prévu. A cela s'ajoutera le coût de l'augmentation des traitements du personnel de l'Etat. La dette extérieure se trouvera augmentée par les effets de la dévaluation. Il faudra plus de pesos argentins pour payer l'intérêt sur cette dette et pour rembourser les prêts en devises étrangères. Cela tendra aussi à accroltre le déficit budgétaire. Les effets de la récession internationale sur l'Argentine ont été une chute des exportations agricoles et industrielles, et un accroissement des coûts des importations. Il y eut donc déficit accra de la balance des paiements, sortie de devises et menaces sérieuses sur la capacité future d'importation. Le bruit a même couru que l'Argentine devra avoir recours à un nouveau crédit stand-by du Fonds Monétaire International.

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