Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

La Chine... et la crise du monde capitaliste

· Inprecor (première série) n° 27-28, 5 juin 1975 · p. 44-50 · 4 950 mots

Chine URSS et Russie Japon et Corée

R.LEW Le "continent'' chinois est, du point de vue économique, largement une égnime. On sait que les chinois ont pratiqument cessé de fournir des données statistiques économiques détaillées ou sur la population depuis 15 ans, depuis les déboires du "grand bond en avant"'. ce statistique connue est celle relative au commerce extérieur. Tout le reste est largement de la spéculation, au mieux de l'estimation probable, ou pire de la divination où l'appréciation idéologique introduit de nombreuses déformations. Ainsi, on ne connait toujours pas les effets du "grand bond en avant' (1958-1960). L'estimation de l'ampleur du recul (certain) est l'objet de discussions controversées et de nombreuses exagérations. Et il s'agit d'évènements datant de 15 ans; alors, savoir ce qui se passe maintenant...! Un goût du secret recouvre les performances et difficultés (surtout celles-ci) de la République populaire. Autant, sinon plus, que d'incertitudes des statisticiens chinois (réelles dans ce pays-continent), il s'agit d'une propension bureaucratique à la dissimulation, rançon de trop d'exagérations dans le passé (les objectifs agricoles mirifiques annoncés pour 1960 ne sont pas atteints - - et de loin -aujourd'hui). On peut procéder alors autrement en opérant une double confrontation : celle des tendances de l'économie chinoise par rapport au monde capitaliste ambiant et, d'autre part, ce que la Chine peut "représenter" pour ce même univers capitaliste. Bref bilan de l'économie chinoise La population chinoise est l'objet, en Occident, d'investigations dignes de Sherlock Holmes, mais d'un Holmes dans ces mauvais jours : plutôt policier et procureur que détective... Combien y-a-t-il de chinois ? En fait, personne n'en sait rien. Raisonnablement au moins 800 millions, et probablement pas plus de 900 millions (certains auteurs anglo-saxons, plutôt malveillants, parlent de plus d'un milel la crise du monde capitaliste liard, chiffre abusif) : une indétermination de 100 millions, deux fois la population de la France, n'est pas mal ! Même les dirigeants chinois ignorent, probablement, le chiffre réel de leur population. Ainsi Li Hsien-nien, vice-premier ministre, déclarait en 1971 : "Il n'existe pas de statistiques précises en la matière. Les responsables du département de l'approvisionnement parlent de 800 millions. D'autres fonctionnaires de 750 millions seulement, tandis que le ministère du Commerce (intérieur) soutient le chiffre de 830 millions. D'autre part, le département de la planification insiste pour un chiffre inférieur à 750 millions' (1). Soit encore plus de 80 millions d'incertitude ! Ce qui doit nous inciter à la plus grande prudence dans le maniement des chiffres. Pour l'essentiel : une population immense (avec un taux de croissance encore plus important, de l'odre de 2% par an), qu'il faut nourrir, loger et à qui il faut fournir des biens de consommation; immensité qui est sans doute un handicap majeur pour une élévation rapide du niveau de vie et pour des transformations sociales profondes, mais qui, par ailleurs, fournit un énorme potentiel de travail. Le bilan industriel On possède deux séries de chiffres officiels : le bilan du premier plan quinquennal (1953-57) et de la dernière décade (1964-74). Il reste l'inconnue du "grand bond en avant'' et de ses lendemains. 1952 est l'année de référence : l'économie a dépassé et même dépassé sa capacité de production des meilleures années d'avant 1949. (Soit dit en passant, 1952 correspond à 1927 en URSS : deux ans après l'instauration du nouveau régime la situation économique antérieure est rétablie en Chine, contre 10 ans en URSS, ce qui a compté énormément dans l'appréciation par les masses du nouveau pouvoir. De même le fait que dès 1950 la situa-

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tion agricole s'améliora légèrement mais réellement). Pour le premier plan quinquennal 1953-57 (calqué sur le modèle soviétique) les chiffres officiels donnent une moyenne de croissance industrielle de 19% par an : 140% en 5 ans (les sources anglo-saxonnes parlent de 14 à 19%). Croissance très importante donc, mais le point de départ est bas. Les chiffres officiels récents, ceux de Chou En -lai à l' Assemblée nationale populaire de janvier 1975 -- les premiers chiffres officiels depuis 15 ans - - donnent pour la période 196474 (10 années) une progression de 190%, ce qui correspond à un taux de croissance de plus ou moins 10% par an). Chiffres élevés si on se rappelle que la "révolution culturelle" est inclue dans cette période qui fut, selon les experts, source de régression plus ou moins importante. Ces chiffres sont trop récents pour avoir été contestés en Occident. Ils le seront, cette fois-ci, avec modération, car . depuis la visite de Nixon à Pékin, les estimations des "experts" américains se sont rapprochées des données officielles - - ou officieuses -- chinoises. C'est encore un des miracles idéologiques de la coexistence pacifique. On assistera peut-être à d'autres (en sens inverse) si les relations se détériorent...

Charbon (mi 3. de tonnes) Acier 11 11 Pétrole brut Ciment Engrais chimiques " Machines outils (m, d'unités) Tracteurs " Bicyclettes (millions d'unités) -Radio " Montres Tissus de coton (milliarde de m. )3. 83 Electricité (milliards de KW) Le bilan agricole Les résultats agricoles, tout en étant favorables (très favorables même en regard de la période d'avant 1949 ) sont modestes dans un double sens : les exigences de nourrir le peuple et les possibilités encore limitées d'emploi industriels tendent à maintenir l'immense majorité de la population (plus de 80%,

Production pour quelques secteurs

(estimations ou chiffres officiele )

1952

1957

1965

66

130

220

1.35

5.35

11

0.4

1.5

11

2.86

6. 86

0.2

0, 8

7.5

21

0, 8

0,295

5.05

7.2

19.3

42 avant"' fective de chacun de ces éléments.

les chiffres officiels.

régression.

des meilleures années de l'ancien régime pas insignifiant).

etc.).

1970-73

+ 400 millions de tonnes (73)

25-27 (73)

8

50 (1973); ‡ 65 (1974) ÷ 80 (1975)

15 (1972)

5.7

24. 8 (1973)

28.4

75 (1971); 110 (1973)

35 (1971)

1.5

3.65 (1971)

1.5

10 (1971)

1

3.5/4 (1972)

5.40

8.50 (1970)

75/80 (1972)

101

(1973)

1949) dans la condition rurale.

Reste le "grand bond en avant" : deux années de croissance spectaculaire, 1958-59 (autour de 30%), puis une chute, résultant des déboires agricoles, du retrait des experts soviétiques (1960), des excès du "grand bond en

, de son impréparation, etc., sans qu'il seit possible de situer l'importance efGrosso modo, la croissance industrielle à long terme est au moins de 8% par an (chiffre de l'économiste américain Field pour 195271, chiffre qui, semble-t-il, sous-estime la croissance réelle), sinon de 12-13% selon

Moyenne qui cache des différences profondes : des "pointes" de croissance de plus ou moins 30% et des années de Globalement, la capacité industrielle de la Chine aujourd'hui doit être 10 à 15 fois celle d'avant 1949 (héritage certes modeste mais La Chine populaire crée un vaste éventail industriel, alors que sa base de départ se limitait à quelques secteurs (textiles, charbon

Pm = milliers mio = millions proportion assez semblable à celle d'avant De plus, le taux de croissance agricole ne dépasse pas de beaucoup le taux d'accroissement démographique. Il y a un indice très net de la modestie des résultats : pour la production céréalière (80% de la production agri-

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CHINE cole), les chinois prennent l'année 1949 comme point de référence. Sur cette base ils indiquent un accroissement de 140% de la production de céréales de 1949 à 1974, à comparer à celui de 60% d'augmentation de la population pour la même période. Malheureusement, le choix de l'année 1949 n'a pas grand sens : c'est la dernière année de la guerre civile, une année catastrophique du point de vue agricole. Si on se réfère aux années moyennes d'avant 1949, ou à 1952 (une bonne année agricole) la situation devient différente. (Chiffres officiels) 1952 + 150 millions de tonnes de céréales 1974 + 260 millions de tonnes de céréales 1949 108 millions de tonnes de céréales Par rapport à 1952, il n'y a plus que + 70% de croissance (les "experts" anglo-saxons donnent des pourcentages plus bas), à comparer à une croissance démographique de l'ordre de 50 à 60%. Ce n'est pas négligeable mais on reste proche d'un minimum traditionnel, c'est-à-dire de 280 à 300 kilos par an et par habitant, contre une tonne aux USA (dont une part notable sert cependant à l'alimentation des animaux, c'est-à-dire à la production de viande). Les 300 kilos par tête d'habitant en Chine sont à comparer aux chiffres de l'Inde capitaliste, qui dépassent péniblement les 200 kilos. Incontestablement la production agricole reste un point fragile de l'économie chinoise, un fardeau et un défi très difficile à relever. qui explique la priorité accordée à ce secteur depuis près de 15 ans, en contraste avec la tradition stalinienne, et dans un louable souci de sagesse et de compréhension des contraintes découlant de l'arriération du pays et de l'importance de la population à nourrir. Le commerce extérieur Deux faits notables : d'une part l'importance acquise ces dernières années par le commerce

Importations Céréales 335 millions $ Fer et acier 485 millions $ Machines et équipement 535 millions $ Produits chimiques 330 millions $ dans l'activité économique, ce qui explique sa croissance rapide et, d'autre part, le changement d'orientation de ce commerce depuis 15 ans : du "camp socialiste" vers le monde capitaliste. C'est cet aspect qui rend la Chine sensible - - au moins dans une certaine mesure -- aux effets de la crise. Avec un commerce extérieur tournant autour de 3 à 4 milliards de dollars dans les années 50 et 60 et des exportations couvrant ou dépassant les importations, la Chine était une nation faiblement commerçante. Cela a changé dans les années 70. Le commerce extérieur a évolué de la façon suivante : 1970 4, 290 milliards de dollars 1971 4,720 1972 5,920 1973 9,870 11 On estime qu'en 1974, ce commerce a pu atteindre 13/14 milliards. Il a donc triplé en 5 ans. Mais même avec le chiffre de 14 milliards de dollars, la Chine reste une nation moyennement commerçante (la Belgique dépasse, en 1974, + 30 milliards de dollars rien que pour les exportations; l'Allemagne, pays exportateur, a approché de 100 milliards de dollars). Avec 4, 895 milliards de dollars d'exportation en 1973, la Chine fait figure de D'autant plus que la croissance des dernières années est au moins autant due à l'accroissement des prix qu'à celui du volume des transactions. Alors que les deux tiers du commerce se dirigeaient encore en 1960 vers les "pays socialistes", et un tiers vers le monde capitaliste, la proportion s'est inversée dès 1964 (à la suite du conflit sino-soviétique): Chine ne commerçait plus que pour 1.7 milliard de dollars avec le "camp socialiste" (et avait, avec ces pays, une balance commerciale bénéficiaire depuis 1956), et pour 8, 170 milliards de dollars avec les pays capitalistes (avec un déficit de 370 millions de dollars). Principaux postes du commerce extérieur chinois en 1912 exportations Produits alimentaires 920 millions $ Matières premières brutes et combustibles 620 millions $ Textiles 450 millions $ Vetements 250 millions $

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Ces quelques chiffres se relient à la réalité et aux options économiques de l'Etat ouvrier chinois bureaucratisé. La troisième place pour les céréales dans les importations et l'importance des achats d'engrais chimiques (180 millions de dollars en 1972) attestent de la priorité au secteur agricole. Pour la période 1969-74, les achats de blé ont été annuellement de 3 à 6. 5 millions de tonnes (ce dernier chiffre en 1973-74, dont 4 millions en provenance des Etats-Unis). On parle même d'un total de 7, 6 millions de tonnes d'achat de céréalés pour 1973. Bien que ces achats ne représentent que l à 3% de la production locale, ils révèlent la persistance de certaines difficultés agricoles, et des problèmes de ravitaillement des villes. Les importations de machines et d'équipement ont repris une place plus importante. Si en 1959 elles représentaient 47.5% du total des importations, en 1962, avec 120 millions de dollars, elles ne faisaient plus que 10.5% du total. Mais, en 1971, avec 495 millions de dollars, elles remontaient à, 22. 5% du total des importations et le chiffre s'est fortement accru depuis lors. Surtout, depuis décembre 1972, la Chine s'est lancée dans des achats importants d'usines "clés en main", ce qui correspond à un double objectif : acquérir une technologie de pointe; réaliser les objectifs du plan. Depuis longtemps, la Chine s'efforce de combiner à la fois une technologie de pointe, une technologie moyenne et même des techniques artisanales ou semi-industrielles, politique qui assume l'arriération du pays, tout en se donnant les moyens d'une modernisation. D'autre part, pour atteindre les objectifs du plan, notamment les objectifs agricoles, il a fallu développer la production d'engrais chimiques. La rapide croissance intérieure n'ayant pas suffit, la Chine a alors commandé en 1972-73 à l'étranger dix grandes usines d'engrais chimiques. Cet aspect de sa politique commerciale est important. Que la Chine achète cher (au prix du marché mondia) ces usines montre l'urgence qu'il y a pour la République populaire d'atteindre le résultat escompté, c'est-à-dire un véritable "décollage" agricole. Et c'est parce que poussée par les impératifs de son développement, la Chine se tourne vers le marché capitaliste international qu'elle commence à en subir certains effets. De la fin 1972 à 1974, la Chine a commandé pour 2,8 milliards de dollars d'usines et d'équipement technologique, ce qui représente notamment quelques 35 entreprises entièrement équipées. Les principales commandes ont été passées au Japon (800 millions de dollars sur les 2,2 milliards des années 1973-74); à la France (560 millions de dollars) et à l'Allemagne occidentale (295 millions de dollars).

La Grande-Bretagne a surtout obtenu des commandes importantes d'avions Trident. Le Japon reste aussi le premier fournisseur commercial d'ensemble de la République populaire de Chine avec 2 milliards de dollars en 1973 et 3 milliards de dollars en 1974. Le commerce avec les USA, qui avait déjà fortement crû en 1973, a encore augmenté de 300% au cours des six premiers mois de 1974. En 1973, les USA ont vendu pour 690 millions de dollars à la Chine et acheté pour 64 millions de dollars. Le blé intervenant pour une part notable dans les achats de la Chine). En 1974, les ventes américaines ont atteint 1, 1 milliard de dollars et les achats n'ont pas dépassé 100 millions de dollars; il est vrai que les exportations américaines semblent diminuer de moitié en 1975). Avec le Japon, la Chine a signé 15 contrats d'achat d'usines, dont 13 unités pétrochimiques. De son côté, la Chine a commencé à vendre son pétrole (dont la production connait une croissance spectaculaire : 50 millions de tonnes en 1973, 100 millions en 1976, dit-on); modestement d'abord : 1,2 millions de tonnes en 1973, 4 millions en 1974, 8 à 10 millions en 1975, plus encore dans l'avenir. Ventes qui se font pour l'essentiel au Japon. Le pétrole qui intervenait pour 3, 3% dans les exportations chinoises vers le Japon en 1973, représente déjà 25% en 1974 et plus encore sans doute en 1975. Malgré cela, le commerce avec le Japon a révélé un déficit pour la Chine de 300 millions de dollars; celui avec les USA en 1974 est de l milliard de dollars. Ce déficit de la balance commerciale, qui, au total, pour 1974, a atteint plus de un milliard de $, ne peut plus être compensé par les rentrées de devises obtenues grâce aux transferts opérés par les Chinois d'outre-mer. Le gouvernement chinois a donc commencé à avoir prudemment recours aux paiements différés, c'est-à-dire au crédit En tablant sur des rentrées importantes provenant du pétrole, les Chinois se permettent d'employer le crédit (sous forme d'un crédit à court terme -- 5 ans en général). Il faut dire que le refus traditionnel du crédit, dans un louable désir d'indépendance, avait été porté trop loin : le monopole étatique du commerce extérieur, toujours très strictement appliqué, le refus de tout investissement étranger en Chine, même sur une base mixte, sont une protection suffisante. Et le regret des capitalistes devant la rigidité du système économique chinois atteste de l'efficacité de la protection. Mais le progrès du commerce extérieur chinois n'est pas une fin en soi. Il se relie à des objectifs précis, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Après cinq ans de croissance de ce commerce (spectaculaire surtout depuis 1973), les Chinois ont presque totalement arrêté cette année-ci les commandes d'équipement et d'usines. Il

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CHINE est probable qu'ils se sont assez fournis pour couvrir les objectifs du plan actuel (1971-75). De plus, il faut plusieurs années pour digérer une technologie (pour la comprendre, et surtout pour la reproduire, et pour ne pas dépendre de l'extérieur pour la faire fonctionner et pour les pièces de rechange). Quant aux importations chinoises de blé américain, il semble qu'elles soient également en train de diminuer radicalement. Fin janvier 1975, on apprit que la République populaire de Chine refusait de prendre livraison, sans explication, d'une commande d'environ 600. 000 tonnes de blé américain, après avoir déjà refusé plusieurs livraisons moindres en 1974, parce qu'elles avaient été souillées de manière excessive. Sur les différentes hypothèses concernant cette réduction d'importations de céréales, voir l'article d'Oskar Wegel dans le numéro de février 1975 de la revue China Aktuell, reproduit dans Problèmes Economiques, 30 avril 1975). C'est avec le cinquième plan (1976-80) que l'on pourra déceler les tendances à plus long terme. Une chose est certaine : la Chine s'est donné des objectifs économiques ambitieux. Sans en revenir à la période du premier plan et du "grand bond en avant"', où des cibles précises étaient indiquées (rattraper en l'espace de 15 ans la Grande-Bretagne, la troisième puissance industrielle de l'époque), il s'agit néanmoins d'atteindre en moins de 30 ans le niveau des implique une croissance importante, plus élevée plus grandes puissances économiques. que pour la dernière décade. Comment cette option se combine-t-elle avec la primauté du politique, avec les nombreuses "révolutions culturelles" prévues ? Cela n'est pas indiqué. Mais il est évident qu'il y a là un enjeu de taille pour l'avenir du régime, ses formes de domination sociale, ses rapports avec le monde. Le monde capitaliste et la Chine Au niveau de la perception de la crise par la Chine, rien n'est très clair. Un fait semble probable : les dirigeants chinois n'appréhendent pas les aspects particuliers de la crise. Plus exactement, dans la période actuelle, caractérisée par la recherche prédominante des alliances et contre-alliances d'Etat, l'ennemi numéro 1 est l'URSS (l'URSS, car ce pays est perçu comme un impérialisme dynamique, ascendant, et de plus vivant à la frontière, par contraste avec l'impérialisme américain, certes fort, mais vieillissant et peut-être en déclin). La crise économique de l'Occident capitaliste devient, dès lors, un phènomène secondaire, ou , plus encore, malencontreux, car elle affaiblit l'Europe capitaliste face à l'URSS. Et on sait tout le prix que les dirigeants de la bureaucratie chinoise attachent à une Europe capitaliste forte et unie. Ce qui fait d'eux les plus virulents défenseurs -les seuls qui le font avec énergie - - de l'unité européenne et du Marché Commun. C'est l'appel à l'unité économique, politique et au renforcement militaire du monde capitaliste européen qui vient de Pékin. Pourtant, à lire la presse chinoise officielle, la crise est présente. Mais à force de toujours prédire des situations les dirigeants chinois ( et russes !) ont cessé d'y croire (d'escompter ou de craindre cette crise). A une vue officielle traditionnellement schématique fait pendant une perception officieuse d'un univers occidental peutêtre fragile, mais guère menacé ni d'effondrement économique, ni de subversion sociale , si ce n'est celle , réprouvée, d'une subversion des PC "à la portugaise" - - donc par le "social-impérialisme' - - objet de la crainte commune des Chinois et des Américains. L'histoire n'est vraiment pas au bout de ses paradoxes ! Cette étonnante distorsion, cette vue à court terme, favorise le capitalisme occidental dans une passe difficile, ce que l'on attendait pas de la part de la Chine "révolutionnaire". Pour ne rien dire du soutien électoral aux pires réactionnaires du genre du dirigeant démocrate-chrétien allemand M. Strauss, accuelli avec tous les honneurs d'un chef d'Etat et digne de recevoir les confidences du "grand timonier"... Le débouché chinois et la crise capitaliste Que peut représenter la Chine pour le monde capitaliste en crise ? Au fond très peu, du point de vue commercial, au moins à court terme, donc pour cette crise-ci. Six ou sept milliards d'exportations vers la Chine, dont 80% venant des pays capitalistes, c'est peu, et c'est pourtant déjà le résultat d'un accroissement considérable. La capacité d'absorption du marché chinois est limitée et réglementée (en fonction du plan et de certaines urgences agricoles). Mais il est vrai qu'aucun marché n'est à négliger, surtout pour les quelques firmes qui ont réalisé des ventes importantes, comme par exemple la firme Kellog (USA) qui a placé en 1973 deux contrats pour 205 millions de dollars, ou le groupe français Technip et Speichem, qui a conclu en septembre 1973 un contrat de 300 millions de dollars pour une entreprise pétrochimique. Mais seules quelques firmes ont bénéficié de ces contrats (au total pour 1973, 1 246 millions de dollars et 747 millions de dollars pour les 8 premiers mois de 1974). Par rapport aux difficultés du capitalisme, c'est dérisoire. La Chine est plus bénéficiaire, en terme de la technologie qu'elle acquiert, que l'Occident n'est aidé par ses ventes. D'autant plus que les Chinois feront d'énormes efforts pour maitriser les technologies, les reproduire, voire les améliorer eux-mêmes, bref pour dépendre le moins possible de fournitures futures. C'est au moins l'option qui est choisie !

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ET TE BALLANT

Ainsi le commerce avec la Chine risque de continuer à être ce qu'il a été depuis le 19ème siècle : l'Eldorado promis qui se révèle décevant à l'usage. Acheter des technologies, des céréales, vendre son pétrole, c'est un pis aller, provisoire (espère-t-on) pour la Chine. La Chine vise l'autonomie économique, pour ne pas dire l'autarcie. La Chine et les bouleversements des prix sur le marché mondial L'Occident fait néanmoins subir à la Chine, à sa façon, sa crise et plus généralement ses travers. N'oublions pas que l'élévation de la valeur du commerce extérieur découle en partie de l'inflation. Autrement dit du fait de l'inflation, la Chine doit consacrer une part plus grande de ses revenus (certes croissants) pour acheter une même quantité de produits. C'est très frappant pour les achats de céréales : en 1966 la Chine en a acheté 5,6 millions de tonnes pour 400 millions de dollars; en 1972, 4, 8 millions de tonnes ne lui coûtaient que 345 millions de dollars, mais en 1973, 7,7 millions de tonnes devaient être payées 840 millions de dollars. Sommes dépensées par suite des difficultés ou de l'insuffisance de l'agriculture chinoise et non pas d'un désir de mieux-être : ce sont littéralement des faux frais pour l'économie chinoise. Le renchérissement du pétrole joue en sens inverse. Un auteur (2) a essayé d'estimer les rentrées probables de devises du fait des exportations chinoises de pétrole. En 1975 et 1982, selon cet auteur japonais, la Chine pourrait vendre 137 millions de tonnes de pétrole, ce qui lui rapporterait 27.2 milliards de dollars. Les deux chiffres sont largement arbitraires (ils dépendent des possibilités de vente et du prix futur du pétrole, tous les deux incertains). Mais ils indiquent des rentrées possibles importantes, qui aideraient au financement des prochains plans quinquennaux, qui impliquent justement des rythmes rapides de croissance. La crise exerce un autre effet : la concurrence internationale pousse à la baisse des produits chinois exportés. Or, justement, la Chine, depuis 1973, avait augmenté ses prix, qui se rapprochaient ainsi des cours du marché mondial. Il semble bien que dans la conjoncture politique de l'époque (on se bousculait pour reconnaitre la Chine, c'est à qui parviendrait le premier à être invité en Chine et à recevoir les confidences du "président"'), et en misant sur un commerce mondial en continuel essor, les Chinois pensaient trouver acquéreur. Surtout ils tablaient sur la bonne volonté - - avant tout politique - - des Japonais. Pourtant ce sont ces derniers qui se sont le plus nettement rebiffés. Le Japon, durement touché par la crise, a obligé les Chinois à diminuer le prix de leur pétrole, qui est plus cher que celui de leur concurrent indonésien (car libellé en Yuan chinois et non en un dollar en pleine chute). Il est possible que, compte tenu d'un transport moins long, les Japonais ont fait une bonne affaire. Les Chinois ont été contraints de céder; la négociation a été, semble-t-il, laborieuse, les Japonais menaçant d'arrêter les importations de pé -trole. On est loin, on le voit, de la fin 73, à l'époque de l'embargo arabe ! Ce qui implique un rapport de forces qui, malgré la crise, est loin d'être en faveur de la Chine. Plus même : la Chine est demandeur, non seulement de technologie mais aussi d'indispensables céréales. Et puis, les bonnes relations, certes, mais "business is business"'! Quant aux produits textiles qui représentent encore quelque 25 à 30% des exportations chinoises, leurs prix de vente à la foire de Shanghal fin mars 1975 étaient inférieurs de 40% à ce qu'ils avaient été un an plus tôt. Par contre, la République populaire de Chine

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a pu maintenir des prix pratiquement doublés pour ses fournitures de vivres et de services à Hong Kong, qui s'élevèrent au total à 6 milliards de dollars de Hong Kong en 1974.

L'évolution des rapports de forces

Par contre, l'évolution du capitalisme met en évidence un fait jusqu'à présent négligé et qui va dans un sens opposé à la remarque ci-dessus. Si on compare le développement économique de la Chine, par rapport à celui de l'URSS des années 30 et au monde capitaliste de l'époque et d'aujourd'hui, un fait saute aux yeux : l'URSS a non seulement progressé vite dans l'absolu (au point de vue industriel), mais son progrès était d'autant plus frappant que la production du monde capitaliste ambiant en crise ''la grande crise") était pour le moins stagnant sinon en régression. Au contraire, le développement économique chinois s'est fait face à un monde capitaliste en pleine expansion. Si on compare, par exemple, la Chine à son voisin capitaliste japonais, il est probable que la croissance économique de ce dernier dans les années 1950 et 60 fut plus importante que celle de la Chine. Avec comme conséquence un rapport de forces économique (mais aussi de technologie industrielle et militaire, surtout par rapport aux USA) qui restait largement en défaveur de la Chine. Ce pays, quoique progressant vite, continuait à rester à très grande distance du monde capitaliste développé (et aussi de son ex-alliée, actuellement ennemi : l'URSS). Aujourd'hui, dans la longue phase de moindre croissance du capitalisme, et alors que la Chine continue à miser sur un développement rapide ( plus rapide - - semble-t-il -- que celui de la décade qui vient de s'achever), cette situation de retard persistant peut s'inverser et la Chine pourrait commencer à combler son retard. L'effort visant à maitriser une technologie de pointe va dans le même Ce qui veut dire que les rapports de forces -c'est-à-dire la pression du marché mondial capitaliste, les contraintes militaires, diplo-

Get surtout celle , insidieuse , de la "norme mondiale", au sens de ce qui est le niveau de consommation agricole, de biens, de services, d'un pays développé -- pourraient devenir moins défavorables. Il ne faut pas sousestimer la tension insoutenable - - à terme -dans un pays comme la Chine, où la population agricole resterait la grande majorité, vivant dans des conditions difficiles, et où plusieurs centaines de millions d'agriculteurs ne produiraient guère plus que quelques millions de leurs homologues américains. C'est là une base très limitée pour la construction du socialisme. Et quelle que soit la valorisation, par les dirigeants chinois, de leur situation actuelle, ils sont très conscients du caractère insuffisant, nécessairement passager, de l'état présent de leur économie. De ce point de vue - - différent de son intérêt à court terme en tant qu'exportateur - - le ralentissement de la croissance du capitalisme est une bonne chose pour la Chine. Bien meilleurs seraient évidemment un socialisme européen et américain qui aideraient la Chine, mais cela... Pour que la Chine atteigne les résultats ambitieux et légitimes qu'elle s'est donnés - - que les dirigeants lui ont donnés, mais qui ont probablement la faveur des masses --, il est nécessaire que le monde ambiant n'évolue pas trop vite ( et si possible ne progresse même pas). Toute cette discussion, spéculative, a un arrière-fond que les dirigeants chinois en premier lieu tendent à oublier. L'autarcie économique, le "socialisme dans un seul pays"' -pauvre de surcroft -- est plus que jamais impossible. L'expérience de la Chine, après celle de la Russie, l'atteste. Et cela à un double niveau. Des pays arriérés ne peuvent accéder à un stade économique très développé -- sans que ce développement n'implique contraintes et pressions sur les masses - - qu'adossés aux forces productives des pays les plus développés. Mais surtout, l'autarcie "socialiste" est impossible, car le monde ambiant capitaliste exerce ses pressions, qui obligent soit à la fermeture au monde extérieur, c'est-à-dire l'autarcie dans la pénurie persistante, soit à une ouverture et, il est alors difficile de contrôler ce que l'on importe : des machines et/ou un autre système social ? On en est certes loin avec la Chine, qui se protège efficacement, tout en payant cher ce qu'elle importe, mais pour le moment seulement en dollars. Mais quel est l'avenir ? Et puis la dégénérescence n'est elle pas aussi dans une transition au socialisme "dans un seul pays" dont les particularités sont celles d'un pouvoir bureaucratique qui défend ses privilèges ? (1) Cité in "People's Republic of China : An economic assessment", Joint Economic

Committee, Congrès of the U.S., 1972,

Up. 37. (2) Tatsu Kamlara : "The petroleum industry in China", in The China Quarterly, décembre 1974, p. 719.

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