J.P. VARGAS Après avoir connu une courte phase ascendante en 1969, l'économie espagnole entra dans une vague dépressive qui se prolongea jusqu'à la fin 1971. Elle connut à cette époque une nouvelle vague de forte expansion qui dura jusqu'en
Les premiers signes de relance apparurent dès la fin de l'année 1971 et ils se confirmèrent totalement en 1972, ouvrant la voie à une des phases les plus prospères du capita-
Voyons rapidement quelques unes des caractéristiques de cette expansion, car cela est nécessaire pour comprendre la nature de la récession qui marque actuellement le processus d'accumulation monopoliste dans l'Etat espagnol. L'essor qui commença en 1972 se reflète par -faitement dans le taux de croissance du Produit Intérieur Brut (PIB) au cours des dernières années. Ainsi, d'un taux de croissance de 4. 7% pour 1971, on passe à 7.7% en 1971 et à 7.9% en 1973. Cette forte croissance est due fondamentalement à l'expansion de la production industrielle. D'un taux de 3.9% en 1971, elle passa à 10.7% en 1972 et 9.5% en 1973. Il est surprenant et intéressant d'analyser, même de façon succinte, la chute du taux de croissance de la production agricole qui tombe de 6,1% en 1971 à 0.8% en 1972, remontant l'année suivante à un taux de 5%. La crise agricole La crise de la production agricole a plusieurs conséquences qu'il est important de relever ici. Premièrement, elle entrafne une détérioration permanente de la balance commerciale agricole, par suite du besoin croissant d'importations. Le déficit a triplé en trois ans. Il est passé de actuelle
12. 274 millions de pesetas en 1971 à 24. 511 millions en 1973 et finalement à 35 768 millions en 1973. (1 peseta = 20 cents US, 0.7 penny britannique, 4 centimes suisses, 7.5 centimes français). lieu à la perpétuation de la politique protectionniste pour certains produits leur production étant stimulée par la hausse des prix. Pour les 14.2 points d'augmentation de l'indice général du coût de la vie en 1972/73, 8. 5 points sont dus à l'augmentation des pro -duits alimentaires. Ainsi, favorisant les produits agricoles se transforme en l'une des causes principales du processus inflationniste aigu actuel, sur lequel nous reviendrons par la suite. ment, cette crise agricole n'affecte pas de la même façon toute la production agricole. La crise agraire est principalement une crise de la petite production qui se voit chaque jour moins capable de concurrencer la grande propriété, renforcée par le mécanisme de la rente différentielle, l'appropriation des excédents grâce à la politique de protection et de soutien des prix et le processus de mécanisation qui favorise particulièrement ces dernières (2). Mais ce qui est plus important à mettre en relief dans cette crise agraire dans une perspective plus globale, c'est que, pour la premiè-/ re fois, elle ne se répercute pas de façon sérieuse sur le développement de la production industrielle. C'est-à-dire que la production agricole a cessé de jouer le rôle significatif qu'elle avait dans le développement si particulier du mode de production capitaliste dans l'Etat espagnol.
Du boom industriel de 1972-73 à la récession actuelle Mais centrons notre attention sur la production industrielle, puisque c'est dans ce secteur que s'est concentrée cette importante expansion. On peut constater une augmentation de la production dans la totalité des secteurs industriels, mises à part les industries d'extraction en 1973, ainsi que certaines industries du secteur chimique et du secteur des textiles, fibres artificielles et chaussures pour la même année, bien que, pour l'ensemble de ces deux derniers secteurs l'expansion de la production est positive. Les chiffres du tableau (1) nous donnent une idée de l'expansion de la production industrielle. Une telle expansion du secteur industriel, comme du secteur des services, suppose un grand essor des investissements. montre cette expansion des investissements à travers toutes ses composantes. Mais on percevait déjà au dernier trimestre de 1973 une décélération de la demande d'investissements, véritable moteur du rythme rapide de l'activité de l'économie espagnole (3). Ainsi, au second semestre de 1974, on peut clairement percevoir trois facteurs qui freinèrent l'expansion des investissements. ment, il y a une baisse de la demande interne TABLEAU (1) P. I. B. à prix courants P. I. B. à prix constants Utilisation des capacités de production Productivité par personne active Productivité par personne occupée SOURCE : Ministère de l'Industrie 1. Chiffres révisés non définitifs 2. Chiffres provisoires
Le tableau (2) nous
Première -
Taux de croissance en %
1972'
19732
1971
17.6
21.4
10.5
10.1
4.6
10.9
89.0
83.0
87.0
7.8
2,0
9.3
2.9
8,3
7.5 cessus inflationniste aigu, vestissement se reflète dans la décélération
Pessimisme patronal et accroissement du chomage les secteurs les plus affectés par ce recul sont principalement ceux qui concernent les biens de consommation (alimentation, bois-
(4). Le tableau (4) nous montre clairement le pessimisme qui s'abat sur les patrons.
TABLEAU (2)
Production de biens d'équipements
Bâtiment et construction
Importations de biens d'équipement
Exportations de biens d'équipement
Investissements en biens d'équipement
Investissements totaux (apparents)
SOURCE : Service d'études du Ministère du Commerce
(1) Indices en chafne (Base pour la même période de l'année précédente : 100)
de biens de consommation , qui trouve son origine dans la hausse des prix découlant du pro-
Deuxiemement, l'augmentation des coûts de production met hors course de nombreuses entreprises de construction, provoquant une baisse sérieuse de la production dans ce secteur important. Et, troisièmement, l'ajournement des programmes d'indu rythme de croissance de la demande d'investissements en biens d'équipement. Les conséquences de la décélération des investissements se reflètent dans une baisse de la production industrielle comme le montre l'indice de la production industrielle (voir le tableau 3). Comme nous l'avons souligné précédemment, sons et tabacs, textiles, vêtements et chaussures, etc.). Cette baisse est confirmée par un indicateur plus fiable de source patronale La conséquence immédiate qui découle de cette récession est l'augmentation des licenciements.
Investissements apparents en capital fixe (1) Moyennes annuelles 1971 1972 1973 98,3 116.4 123. 1 106,1 115.9 120.2 98,8 149.4 121.0 130,3 132.4 113,2 95,0 125.9 123.9 99.5 121.6 122,4
ESPAGNE
TABLEAU (3)
Année
Mois
Année 74
Janvier
Favrler
Mars
Avy 11
Ma.
Tuin
Un Let
Aodl
Septembre
Oclobre
Novembre
Decembre
BLEAU (4)
Années
Mois
Année 1974
Janvier
Février
Mars
Avril
Mai
Juin
Juillet
Aout
Septembre
Octobre
Novembre
Décembre
Année 1975
Janvier
Le chômage, comme on peut l'observer dans le tableau (5) augmente tout au long de l'année dans les différents secteurs, spécialement celui de la construction, confirmant ainsi la baisse de l'activité dans la construction, comme on l'avait signalé précédemment.
Indice
Général
Mensuelle au mois précédent
371.2
10.7
- 3.1
359.7
381.0
5.9
- 2.4
372, 0
2.2
380, 2
382.0
0.5
354.2
- 7.3
-20.4
281.8
350.7
24.4
375,4
7.0
348.1
- 7. 3
330.3
- 5, 1
SOURGE : Institut national de statistiques
Total industrie sans la construction
Niveau
Carnets de comdes stocks mandes
11
9
0
8
5
2
4
-11
- 18
8
-20
-26
- 32
16
-37
SOURCE : Ministère de l'Industrie
Production Industrielle
Base 1962 = 100)
Variation en pourcentage
Annuelle (par par rapport rapport au même mois de l'année précédente)
16.9
14.0
13,4
17.1
12.5
12.6
9. 3
9.8
4.2
7.5
- 2.6
- 1.5
Données de source patronale truction
Volume
Prévision des pour la tendance contrate de la production
23
44
23
-48
- 62
17
13
- 53
- 52
- 60
-43
-
- 2
1
-42
- 8
- 53
-14
-20
-18
- 12
- 18
- 13
Tendance
(Indice)
355.9
358,1
364.3
363.2
362, 1
361.0
358.7
358.8
354.1
352.5
351.0
--
Industries de la cons-
Volume des travaux exécutés
- 19
- 8
- 8
13
22
34
27
7
34
33
38
22
16
Le problème du chômage se voit aggravé par la baisse notable du rythme de l'émigration, en particulier vers les pays de la Communauté européenne, sérieusement affectés par la crise et où l'accentuation du chômage a entramé des mesures tout à fait restrictives en matière
TABLEAU (5)
Années
--
Mois
Année 1974
Janvier
Février
Mars
Avril
Mai
Juin
Juillet
Aout
Septembre
Octobre
Novembre
Décembre
Année 1975
Janvier
SOURCE: Ministere du Iravail d'immigration de main d'oeuvre. Une telle baisse du rythme de l'émigration a une autre conséquence importante : son impact sur la balance des paiements à travers la baisse du montant des devises envoyées par les émigrés, un des facteurs les plus importants de la "stabilisation" dans le développement du capitalisme espagnol.
Déficit de la balance des paiements et inflation
Ce fait nous montre la nécessité de considérer la crise de l'économie espagnole dans le cadre général de la crise qui secoue aujourd'hui la chatne impérialiste.
on peut observer une accentuation du déficit de la balance commerciale en 1974 par rapport à 1973, avec une tendance manifeste à une croissance plus rapide des importations que des exportations.
causes principales de la croissance des importations a été la hausse des prix dans le domaine des combustibles. Il est important également de souligner une chute de 4 millions du nombre des touristes en 1974 par rapport à 1973. Cette diminution a impliqué que le solde positif pour les entrées et dépenses du tourisme - - autre pilier du développement du capitalisme espagnol - - sera pratiquement le même en 1974 qu'en 1973. Cela a entramné une
Chômage
Chômage estimé (nombre de personnes)
Secteurs
Agriculture
Industrie
Construction
25,475
47,077
29.925
45,937
34.719
44.488
33,883
46.969
22.079
47.914
48. 876
19.738
21.233
50.798
25.112
54. 843
25,563
56.990
26.985
63.082
40,862
74.361
42,229
85,709
48, 921
96,376
- Dans ce sens,
Il est évident que l'une des
Services
Total industrie
102.619
32.865
102.581
32,183
100.998
33.310
104.130
33.525
106.552
33.896
105.447
33.647
108,312
36,074
115,248
36,506
120.169
37.350
128.954
38,490
43.765
146.006
160,463
46,100
178.729
53.954 qui passe de 6. 625, 7 millions de dollars en janvier 1974 à 5.961 millions de dollars à la fin de la même année.
sont variés.
ment monétaire. On peut percevoir durant te de l'offre monétaire dans laquelle le secteur privé a été clairement le facteur de variation le plus important et le plus actif.
Tendance
Chômage total esti-
(millier:
mé)
de pers.)
161.229
156.7
164. 689
158.1
164.027
159.3
171,538
162,4
166.0
162.527
158.832
170.1
165,619
176, 2
176,866
183.9
183.082
196.7
194.429
211,6
230.543
227.5
248.792
246,5
265,6
281.604 diminution du niveau des réserves de devises
Durant la phase précédente d'expansion, on atteignit un taux d'inflation de 14.2% en 1972, le taux le plus élevé depuis 1959, c'est-à-dire depuis le commencement de la période de consolidation de l'accumulation accélérée du capital monopoliste dans l'Etat espagnol. En 1971/72 la croissance de l'indice général du coût de la vie fut de 8.3%, en 1972/73 de 11.4%. Cet indice maintient sa tendance croissante, comme celui des prix, pendant toute l'année 1974, démontrant la persistance et l'accentuation du processus inflationniste durant la crise (voir tableau
Les facteurs que l'on peut relever comme étant directement liés à ce processus inflationniste
On en a déjà dénombré certains, comme la politique des prix agricoles, mais il faut souligner ceux qui sont d'une origine puretoute l'année 1974 une augmentation persistan-
Comme d'habitude, on essaie de faire supporter
TABLEAU (6)
Années Mois Année 1974 Janvier Février Mars Avril Mal Juin Juillet Aont Septembre Octobre Novembre Décembre Annéc 1975 Sovierl les coûts de l'inflation à la classe ouvrière. En effet, parmi les fameuses mesures de politique économique contenues dans le décret-loi du 30 novembre 1973, la seule vraiment effective était précisément celle du blocage des salaires (5). Mais le caractère exceptionnel que revêt l'Etat espagnol, qui reflète l'incapacité de la bourgeoisie espagnole à installer une direction politique hégémonique, n'empêche pas cette concurrence de la crise économique et de la crise sociale qui caractérise la situation actuelle • Ceci est suffisamment prouvé par la montée, l'intensité et l'ampleur des luttes ouvrières depuis la fin de la décade passée Et précisément, c'est l'existence de cette forme d'Etat qui transforme une grande partie des luttes sant aujourd'hui de l'Etat espagnol un des maillons objectivement les plus faibles de la chaine impérialiste. et l'incapacité de l'appareil d'Etat d'y faire face, est parfaitement concrétisée dans le résumé du rapport de l'Association des Journalistes d'Information Economique (Agrupacion de Periodistas de Informacion Economica), publié dans le quotidien madrilène Informaciones du 22 avril 1975, et dans lequel un des paragraphes les plus importants explique : "Pour diverses raisons, l'Administration s'est abstenue d'agir de façon significative durant une période critique de quatre mois, de novembre à mars, dans laquelle le coût de la vie a augmenté de plus de 6%, on a perdu 500 millions de dollars de réserves de devises, on a vu tripler les conflits collectifs, la peseta a souffert une dépréciation considérable et, productive a connu la baisse la plus forte de ces dernières dix années"
Coût de la vie (ensemble national)
(Base 1968 = 100)
Indice
Mensuelle général cédent)
151.3
0,60
151.8
0.33
155.1
2.17
158,5
2.19
160.5
1.26
161.2
0.44
163.1
1.18
165,8
1.66
168.4
1.51
170,2
1.07
174.9
2.76
1.37
177.3
1.47
179.9
BOURGE : Institut National de Statistiques économiques en luttes politiques, fai-
La profondeur de la crise actuelle en dernière analyse, l'activité
Variation en pourcentage
Mensuelle accu-
(par rapport mulée (par rapau mois pré- au mois de décembre précédent
0.60
0.93
3.13
5.39
6.72
7.18
8.44
10.24
11.97
13.16
16,29
17.89
1.47 des autres pays impérialistes d'Europe, ce casion.
(2)
Edicusa, 1973, p. 68.
(3)
1974, p. 34
(4)
L'indice de dans l'Etat espagnol.
(5) La economia española, op. cit. p. 77
Tendance (Indice) 151.8 153,8 155.8 157.8 159.7 161,8 163.8 165.6 168.3 171,1 174,1 177.0 179.0 Nous n'avons pas ici la place d'examiner les aspects plus particulièrement structurels de la récession économique actuelle en Espagne: le manque de compétitivité des produits industriels espagnols sur les marchés des pays impérialistes; le niveau néanmoins nettement plus bas des salaires espagnols par rapport à ceux qui implique un marché intérieur plus limité (et plus vulnérable !) des biens de consommation durables; la dépendance plus nette de l'industrie espagnole par rapport au capital étranger, notamment dans le domaine de l'importation de la technologie de pointe; les conséquences négatives, du point de vue du capitalisme espagnol; de son exclusion du Marché Commun; les riques d'ébranlement durable de ce débouché "privilégié" qu'était pour le capitalisme espagnol le Portugal de Salazar-Caetano, etc., etc.. Nous y reviendrons à une prochaine oc(1) J. Muñoz, S. Roldan, J. L. Garcia Delgado et A. Serrano : "La economia espanola 1973", Madrid, Edicusa 1974, p. 17.
J. Muñoz, S. Roldan, J.L. Garcia Delgado "La economia española 1972", Madrid, "Coyuntura Economica española"', Informacion Comercial española, N° 490, juin production ne tient pas compte des dites "petites et moyennes entreprises" qui sont, en général, les plus affectées par la crise, outre le rôle important qu'elles jouent dans le caractère particulier de l'accumulation monopoliste