Les libanais peuvent être fiers d juste titre: le gouvernement militaire annoncé le soir du 23 mai à Beyrouth aura duré moins de trois jours, figurant ainsi parmi les gouvernements militaires les plus éphémères de l'histoire. Ce gouvernement n'a pas démissionné de son gré: il a été acculé à le faire; il a été renversé par une extraordinaire insurrection armée, par la mobilisation et la détermination de larges masses pour lesquelles l'armement a depuis longtemps dépassé le stade du "désir". En ce sens, l'expérience libanaise, après celle du Portugal (différente en ce que l'alternative y opposait deux types de militaires), confirme une fois de plus ce que les révolutionnaires ont toujours affirmé quant aux méthodes adéquates de lutte contre les coups d'état réactionnaires. Ce sont ces leçons que nous essayerons de souliger dans cet article fondé sur une résolution politique du Comité Central du Groupe Communiste Révolutionnaire, groupe de la IVe Internationale au Liban.
Pour comprendre les événements du Liban, il faut les situer dans l'évolution récente de l'Etat libanais...
Fin 1970, Frangieh, candidat de l'opposition bourgeoise au régime bonapartiste de Chéhab (en place depuis 1958), s'empare de la présidence de la république. La conjoncture est bonne pour les bourgeois et leurs maitres impérialistes: septembre noir en Jordanie, chute de la gauche baassiste à Damas, mort de Nasser ... La vague antiimpérialiste est en plein reflux. Fran -gieh juge l'occasion bonne pour essayer une formule de gouvernement "réformateur" et technocrate, desti-
S. JABER né à freiner les luttes sociales; c'est l'échec: les luttes sociales, ouvrières et étudiantes, s'amplifient constamment, alimentées par une crise socio-économique grandissante caractérisée par un taux élevé d'inflation.
Après la carotte, c'est donc le bâton: le pouvoir passe à l'offensive. Du printemps 1972 d celui de 1973, le gouvernement Salam se charge de réprimer de la façon la plus brutale les luttes sociales en cours: plu -sieurs centaines d'instituteurs en grève sont licenciés, deux ouvriers des usines Ghandour en grève tombent sous les balles de la police, deux paysans participant à une manifestation paysanne au Sud du Liban sont également abattus. A chaque fois, la colère populaire gronde mais est vite dégonflée par les manoeuvres des réformistes bourgeois et staliniens. Le moral bourgeois est au beau fixe; une atmosphère de peur s'installe dans le pays.
10 avril 1973, c'est le raid-pirate israélien à Beyrouth tuant trois dirigeants de la Résistance. Les masses sont offusquées par l'inaction de l'Etat: elles déferleront pour les obséques des trois victimes, 250.000 personnes sont dans la rue, criant leur refus d'un Etat meurtrier face aux travailleurs et absent face à Israel; 250.000 personnes encadrées par les militants armés de la Résistance palestinienne. Changement radical de climat: on respire à nouveau l'air libre de 1969 -1970, quand la Résistance était à son apogée. L'Etat bourgeois sentait tous ses efforts ruinés: il ne tarda pas à réagir.
LIBAN
En mai 1973, l'armée libanaise lance une offensive contre la Résistance palestinienne. La raison en est claire: il faut empêcher que la jonction entre la montée des luttes sociales et la Résistance palestinienne se renouvelle; il faut empêcher cette dernière de reprendre du poil de la bête. L'impérialisme américain ne peut qu'approuver... L'armée échoue: elle arrête son offensive sans avoir réussi à créer un rap -port de forces qui lui soit favorable. Elle risquait pire; les masses musulmanes - dont l'anti-impérialis -me est renforcé par leur opposition confessionnelle aux chrétiens pro-occidentaux - menaçaient de venir à l'aide de la Résistance. Le pouvoir bourgeois dut se rendre à la raison.
Dorénavant, il s'appuyera sur la fraction réformiste de la bourgeoisie libanaise représentée par Joun -blatt, leader de la communauté druze ainsi que du groupement des organisations progressistes où le PC libanais figure en bonne place, dans la plus pure tradition stalinienne de suivisme à l'égard de la bour -geoisie "nationale". Les ministres du parti de Jounblatt membres des gouvernements Solh exprimeront, pendant la période, l'équilibre des forces entre bourgeoisie et masses populaires. Mais, en même temps, l'armée bourgeoise s'efforce de redorer son blason: elle se renforce, et se lance dans une série de cam -pagnes de chasse aux hors-la-loi dans divers maquis, qui culmine avec le ratissage des vieux souks de la ville de Tripoli, au Nord du Liban, ancien bastion nassérien toujours à la pointe des luttes anti-impérialistes. Tant qu'il s'agit de "malfaiteurs", , la gauche réformiste n'y voit que du feu; elle applaudit même les défenseurs de "l'ordre". En fait, l'armée, en se créant une nouvelle image, crée les conditions de son intervention dans l'arène des luttes sociales et politiques. Le pas sera bientôt franchi.
Début mars de cette année, l'armée réprime une manifestation à Saida, au Sud du Liban, en appui aux pêcheurs luttant contre la création d'un monopole capitaliste de la pêche: des victimes parmi lesquelles un ex-député nassérien. La ville s'insurge: barricades, comités populaires, militants libanais et palestiniens en armes, organisation de la défense de la ville. Une entremise des réformistes - ministres jounblattistes et représentants staliniens - échoue lamentablement. De nouveaux affrontements entre la population et l'armée déclenchent un mouvement de solidarité à Beyrouth et Tripoli: manifestations avec banderoles rouges et encadrement par des militants libanais et palestiniens armés. L'Etat doit reculer; le pouvoir bourgeois a été bafoué; les réformistes n'y ont rien pu: ils ont du suivre la vague, de peur de s'en couper.
Le moral bourgeois est cette fois très bas: c'est l'effroi... L'extrême-droite bourgeoise, représentée par le parti des Phalanges, agent de l'impérialisme américain, armé par celui-ci jusqu'aux dents, et dont les membres sont presque exclusivement chrétiens (ma -ronites), avait déjà déclenché depuis le début de l'an -née une violente campagne de propagande contre la Résistance palestinienne. Face à l'insurrection de Saida, il organisera une grosse manifestation d'appui à l'armée, dans les quartiers chrétiens de Beyrouth qui ne servit en fait qu'à accentuer la polarisation confessionnelle par rapport a l'armée, noyant - il est vrai - le contenu de classe des luttes en cours mais alimentant en même temps l'opposition en bloc des mu -sulmans à l'armée (dont le chef est traditionnellement maronite). Continuant sur sa lancée, le parti des Pha -langes poussera au conflit.
Le 13 avril, 27 palestiniens sont froidement abattus par la milice phalangiste, provocation délibérée visant à déclencher un affrontement nécessitant l'intervention de l'armée et la proclamation de l'état d'ur -gence (voir Rouge du 25 avril). En fait, les Phalanges souhaitent l'instauration d'un gouvernement militaire, seul capable d'assurer l'ordre bourgeois et d'imposer les conditions impérialistes à la Résistance palesti -nienne, à quelques mois de la reprise de la Conféren -ce de Genève sur le Proche-orient.
La riposte des combattants palestiniens sera vio -lente: tous les locaux phalangistes sont attaqués à la mitraillette et à la roquette, les usines et magasins appartenant à des Phalangistes sont dynamitées. C'est une véritable guerre au cours de laquelle les Phalanges déployeront leur armée.
Parallèlement, la gauche réformiste met en garde contre l'intervention de l'armée réclamée par les Pha -langistes. Le chef du gouvernement, réformiste bour -geois lui-même, refuse de proclamer l'état d'urgence. Dans ces conditions, un coup de force de l'armée serait perçu, non pas comme un acte d'arbitrage, mais comme un acte d'appui à l'extrême-droite chrétienne; la majorité musulmane de la population libanaise s'y opposera. (Il faut mentionner le fait que le chef du gouvernement est traditionnellement musulman)... Les Phalanges ont perdu la première manche; l'Etat fort a été mis en échec.
Ils prépareront la seconde manche: d'abord, provoquer la démission du gouvernement Solh. Les minis -tres phalangistes se retirent suivis par leurs alliés et les représentants des autres fractions bourgeoises. Le chef du gouvernement se voit obligé de démissionner, le 15 mai, non sans avoir dénoncé publiquement le complot phalangiste. Le 21 mai, les phalangistes déclenchent à nouveau la bataille, qui s'était calmée après la première manche; ils frappent de toutes leurs forces pour porter la tension d son comble. Ils croient avoir créé les conditions suffisantes pour la réalisation de leur plan; le président de la république marche avec eux.
Le 23 mai, au soir, le nouveau gouvernement est proclamé: sept généraux et un seul civil (banquier , comme par hasard!). Le dosage est savant: on a choisi quelques généraux susceptibles de plaire à la population musulmane. Ça ne marchera pas!
Bien loin d'effrayer les gens, le gouvernement mi -litaire provoque l'insurrection générale de toutes les régions musulmanes du Liban, fusionnant avec la Résistance palestinienne déjà sur le terrain. Partoutdes barricades se dressent, des sacs de sable sont disposés, des barrages armés se forment, des postes avancés af-
Le Groupe Communiste Révolutionnaire du Liban, affilié à la IVè Internationale, est active-
* Sur le terrain militaire, nos camarades du GCR faisaient partie de la mobilisation armée générale dans les quartiers populaires. Ils ont participé aux barricades et aux patrouilles armées.
Dans certains quartiers, ils étaient membres des comités de coordination politico-militaire regrou - pant les organisations de la Résistance, les staliniens et les organisations nationalistes.
* Sur le terrain politique, nos camarades ont distribué le 24 mai plusieurs milliers de tracts appe lant au renversement du gouvernement militaire. Ils ont produit un numéro spécial de leur
Mal-amal (Que faire?) - ordinairement de huit pages — sur la chute du gouvernement des généraux, dont plusieurs centaines d'exemplaires ont été vendus dans les quartiers po - frontent les phalangistes auxquels se sont joins tous les réactionnaires des quartiers chrétiens de Beyrouth. Le gouvernement des militaires est sommé de démission -ner par une assemblée générale des chefs religieux, notables et bourgeois musulmans: ceux-ci, en fait, ne font que repéter ce qu'affirment tout haut les masses insurgés. La bourgeoisie musulmane, effrayée par la perspective d'un affrontement entre l'armée et une po -pulation bien plus nombreuse, évidemment, mais aussi parfaitement armée, ne peut que reprendre à son compte l'opposition des masses au gouvernement militaire. La force de dissuasion est très grande: l'armée ne peut risquer l'aventure. Elle est elle-même menacée de division confessionnelle.
Le 26 mai, à quatorze heures, le gouvernement militaire présente sa démision. Le complot phalangis -te a échoué; l'ordre bourgeois est plus que secoué; l'impérialisme américain reçoit une nouvelle gifle après les coups que lui ont assénés les peuples d'Indochine. Douze ans après l'Irak, dix ans après l'Indo -nésie, huit ans après la Grèce, deux ans après le Chili, il est prouvé une nouvelle fois - par une démonstration positive après tant de preuves négatives -qu'un coup d'état réactionnaire ne peut être déjoué et vaincu que par la détermination des masses à l'af-
L'INTERVENTION DU GCR ment intervenu dans les récents évenements d Beyrouth. bimensuel pulaires.
fronter par les armes. Le Portugal a déjà montré la voie.
Mais au Liban, l'armement des masses est une donnée constante de la politique. L'insurrection était spontanée quant au fond; c'est pourquoi d'ailleurs elle était, dans une large mesure, confessionnelle. C'est ici qu'apparaît tout l'opportunisme des staliniens: ils ont suivi la vague, ont participé à la mobilisation, pris les armes et combattu les phalangistes. Mais leur suivisme a été politique également: ils ont participé à des assemblées groupant des notables musulmans, se sont fondus dans la vague confessionnelle, sans se distinguer une seule fois par une voix de classe. Ils se sont totalement intégrés à la chorale confessionnelle au lieu d'exprimer la véritable nature des conflits en cours, leur nature anti-bourgeoise musulmane de récupérer le mouvement: bien plus, ils ont proclamé leur appui au nouveau chef de gouvernement, Kara -mé, capitaliste notoire! Pour eux, la lutte contre l'extrême-droite bourgeoise se fait en alliance avec la bourgeoisie modérée et réformiste. Pour nous, cette lutte n'est qu'un tremplin de la lutte contre la bourgeoisie dans son ensemble!
ler juin 1975