Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

La bourgeoisie dans une impasse

· Inprecor (première série) n° 30, 3 juillet 1975 · p. 6-7 · 1 510 mots

Italie

UN CERCL

Les élections du 15 juin ont donné une réponse encore plus négative que tout ce qu'on avait prévu à la question de savoir si la bourgeoisie italienne pouvait espérer trouver une solution à sa crise de direction et jeter les bases de la restabilisation de la situation. La Démocratie-chrétienne, loin de se remettre du coup subi lors du referendum sur le divorce, a reçu un coup encore plus dur; elle reste tout juste parti de la majorité relative et est désormais devancée par le Parti communiste dans presque toutes les villes les plus importantes, dans tous les secteurs les plus dynamiques du pays. Si la baisse du pourcentage de ses voix n'a pas atteint des proportions catastrophiques c'est parce que la Démocratie-chrétienne a réussi en partie à récupérer sur sa droite. Mais, de toutes façons, le résultat est que toute marge de manoeuvre à l'avenir dans cette direction lui est interdite. Le Parti libéral est réduit au minimum et le MSI-Droite nationale (Mouvement Social Italien) a reçu un vote limité. Dans l'ensemble la droite représente moins de 10% des électeurs.

La maturation politique

Le 15 juin a marqué le plus radical déplacement des rapports de forces depuis la constitution de la République. Il a montré que les grands processus qui se sont développés dans le pays depuis sept ans, loin d'avoir connu un reflux, ont atteint un niveau supérieur de maturation et ils se reflètent desormais, sans équivoque, même dans le miroir déformant d'une consultation électorale . Il a confirmé que la classe ouvrière conserve son esprit combatif et est toujours décidée à faire valoir son poids social spécifique accru; que la radicalisation de la petite-bourgeoisie s'est encore plus élargie; que des mouvements significatifs se dessinent également dans des couches paysannes traditionnellement plus arriérées. La participation au vote pour la première fois des jeunes générations a probablement accentué la taille de ces phénomènes,

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mais n'est pas la cause fondamentale des déplacements. Après que les grandes luttes de 1972-73 eurent fait naufrager la tentative de restauration de Andreotti, le maintien de la combativité au cours des derniers mois et la maturation politique de la classe ouvrière et des autres couches exploitées de la population travailleuse ont créé les prémisses du 15 juin qui a marqué l'échec éclatant de la tentative faite deux années plus tôt avec le retour de Fanfani à la direction de la DC et avec une ennième réédition du centre-gauche. Fanfani s'était illusionné et avait peut-être illusionné certains groupes de la classe dominante sur la possibilité de ressouder sa propre position grâce à une campagne électorale agressive et d'être ainsi capable de développer de façon plus organique et avec plus d'autorité la politique ébauchée au cours de l'année passée qui, du point de vue de la bourgeoisie, avait incontestablement donné quelque résultat (l'imposition de la politique économique promue en premier lieu par la Banque d'Italie, la mise en vigueur de la loi royale, les succès relatifs de l'opération de la réforme scolaire). Mais il s'agissait de résultats partiels, tout à fait insuffisants pour stabiliser la situation et pour assurer la mise en place d'une nouvelle direction. Le 15 juin a balayé toutes les illusions comme un ouragan et, désormais, la bourgeoisie et ses groupes politiques les plus représentatifs se trouvent dans une situation beaucoup plus difficille, caractérisée par une nouvelle évolution des rapports de forces en faveur de la classe ouvrière. Il est à peine besoin de souligner l'importance du fait que tous les partis et les groupes engagés dans la consultation électorale ont contribué à cette évolution, bien que de façon bien différente. Si le PCI a été largement le principal bénéficiaire des déplacements électoraux massifs, le PSI a lui aussi connu un progrès sensible et les résultats de l'extrême-gauche --Démocratie prolétarienne et autres listes alliées - - ne sont pas du tout négligeables, surtout si on les considère dans les centres politiques importants

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(par exemple le cas de Milan où elle obtient 3.7% des votes et 3 conseillers municipaux). Une crise du régime Comme cela est apparu immédiatement dans les commentaires des organes de presse les plus représentatifs avant même les prises de position des différents dirigeants, la bourgeoisie se trouve confrontée à des difficultés bien plus graves qu'à aucun autre moment au cours des trente dernières années, à des contradictions qu'on ne voit pas comment surmonter dans l'état actuel des choses. La contradiction principale réside dans le fait que les groupes les plus influents de la classe dominante sont convaincus que la DC est un instrument toujours plus usé, que son efficacité est inversement proportionnelle aux coûts, qu'elle est toujours moins capable de conserver ou de regagner l'hégémonie sur les larges couches populaires qu'elle avait réussi à influencer au lendemain de la guerre. Mais, en même temps, ils doivent constater qu'ils ne disposent d'aucun autre instrument ayant un minimum de crédibilité et il n'y a pas de perspective de voir la situation changer radicalement à court terme. D'autre part, les éditorialistes des grands quotidiens - - du Messaggero au Corriere della Sera - - parlent bien vite de la nécessité de "changer", de se "renouveler". Quand il s'agit de passer de l'énonciation de bonnes intentions à leur concrétisation, aux indications précises, apparatt le vide absolu ou la brillante conclusion qu'on doit en rester au centre-gauche. Une situation dans laquelle le parti hégémonique de la classe dominante traverse une crise profonde, et dans laquelle n'apparalt pas d'alternative réelle, est potentiellement une situation de crise de régime. Mais les rapports de forces et les tendances en opération enlèvent également ce débouché à la bourgeoisie dans la phase actuelle. Il y aura naturellement, aujourd'hui plus que jamais, des tendances extrémistes de droite, des candidats golpistes, des conspirateurs terroristes, des organisateurs de bandes terroristes contre les ouvriers et les étudiants. Mais il est à exclure que des secteurs consistants de la classe dominante choisissent aujourd'hui la voie minée des tentatives golpistes et dictatoriales qui se conclueraient très vraisemblablement pas des échecs piteux et par une décomposition encore plus grande du système ou, si elles acquéraient une plus grande consistance, elles pourraient déboucher sur une guerre civile dont les répercussions seraient énormes pour toute l'Europe capitaliste. Il• est donc probable que, après avoir blâme toutes les manoeuvres à court terme, après avoir dénoncé la stérilité de la politique suivie jusqu'ici et le caractère ruineux des méthodes employées, les mêmes scénes se renouvellent une ennième fois et que le statu quo se prolonge par la force de l'inertie, avec le danger de voir la situation pourrir. D'autre part, il ne semble pas probable que la bourgeoisie traduise en pratique les propositions de changement par le seul choix concret qui, en théorie, lui resterait, à savoir l'acceptation de l'offre réformiste du compromis historique. Le compromis historique compromis D'un point de vue objectif général, le 15 juin peut, en effet, avoir fait mûrir les conditions pour le compromis historique, étant donné l'aggravation de la crise politique, l'absence d'alternatives crédibles, le poids renforcé du PCI. Mais, d'après les signes qui sont apparus au lendemain des élections, aucun groupe bourgeois n'est disposé à passer le Rubicon. La DC à l'influence réduite sera encore plus conditionnée par sa base électorale de droite - - par l'exigence de défendre les intérêts constitués qui sont toujours la base la plus concrète de sa force. Et la DC et les groupes dirigeants craignent avant tout que, dans un contexte de radicalisation et de politisation d'où est issu le vote du 15 juin et que ce vote a contribué à accentuer, le compromis historique ne soit pas non plus capable de freiner et de canaliser le mouvement de masse, mais au contraire, il pourrait ouvrir une brèche encore plus large dans les structures politiques du système et aggraver les déséquilibres sociaux en les rendant explosifs. Ainsi, plus qu'à toute autre période depuis le début de la grande crise en 1968, la bourgeoisie se trouve dans une impasse. Elle comprend qu'il faudrait de grandes initiatives et des tournants radicaux. Mais elle est incapable de prendre ces initiatives et d'opérer ces tournants, non par manque de clarté, mais à cause des risques que tout cela impliquerait, et ces risques ne sont en rien imaginaires. Le caractère contradictoire de sa situation ne dépend pas de carences subjectives, mais est intrinsèque, objectif. Le mouvement ouvrier qui sort renforcé de l'épreuve électorale ne doit pas permettre que l'adversaire obtienne la trève dont il a besoin pour se réorganiser. Il doit le harceler par ses luttes. Il ne doit pas agir dans le cadre de la logique réformiste, en dernière analyse illusoire, mais dans la perspective de mobilisations à la dynamique anti-capitaliste. Il ne doit pas lutter seulement pour enterrer effectivement le centre-gauche. Il doit repousser toute solution qui comporte une nouvelle forme de collaboration avec la classe dominante, comme le compromis historique. Il doit se faire porteur d'une alternative globale anticapitaliste. La perspective de fond doit être celle d'un gouvernement ouvrier capable d'imposer la solution ouvrière à la crise issue des contradictions croissantes de la société capitaliste.

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