Voici quelques données sur l'évolution récente de la situation économique, sociale et politique en Inde, qui expliquent pourquoi Indira Gandhi a été amenée à réduire davantage encore l'espace de la démocratie bourgeoise dans ce pays. L'aggravation de la crise économique et sociale. - Si on additionne les céréales et les graines de légumes (féculants), les disponibilités par tête d'habitant en 1971 étaient identiques à celles de 1954: 15, 7 onces par tête et par jour. Elles étaient inférieures à celles de la période 1959-1965. Depuis 1971, elles ont encore baissé. Le revenu réél par tête d'habitant n'est pas plus élevé en 1974 qu'en 1964; en 1975, il sera inférieur au niveau de 1974.., Le salaire réel d'un ouvrier de l'industrie était inférieur en 1970 au niveau de 1939; depuis lors, il n'a cessé de baisser. Le chômage urbain officiellement enregistré est en hausse constante: 5 millions en 1950, 7 millions en
IRRIERE~FOND
AUTORITAIRES
1 GANDHI
1961, 10 millions en 1966, 15 millions en 1974. Le dirigeant du CP (M) Ranadive estime le chômage rural et urbain à 50 millions de sans-emploi, La polarisation sociale au village, l'agiotage et la spéculation._ La "révolution verte'' a fortement accentué la différenciation sociale au sein du village indien, La fraction prolétarisée de la population rurale est en hausse rapide; la concentration des surplus de vivres dans les mains des koulaks augmente parallèlement. Le stockage des vivres à des fins de spéculation se développe ainsi, dans un climat de pénurie permanente et de famine endémique. - Un exemple typique, celui de l'Etat de Maharashtra, pourtant réputé un des plus riches du pays. Il y a 5,4 millions de familles sans terres, et 1, 7 million de famille "exploitant" des "fermes" de moins d'un acre, soit au total 7, 1 millions de familles sans moyens
de production au village. 82. 000 familles disposant chacune de plus de 20 acres sont les seules à produire un surplus réel de vivres. Les familles de paysans sans terres sont devenus des consommateurs passifs de vivres, ne produisant pratiquement plus rien. Beaucoup émigrent vers les villes. Les autres sont "sauvés"' de la famine grâce aux travaux publics payés par l'Etat pendant quelques mois par an, au taux de quelques rupees Contrebande, corruption et politiciens bourgeois. - La juxtaposition d'un secteur de capitalisme d'Etat, d'un budget public qui décide de plus de la moitié des investissements industriels, et d'une puissante classe bourgeoise, secrète et stimule forcément la corruption sur une échelle colossale, dans un pays aussi pauvre que l'Inde. L'économiste indien bourgeois Shenoy, pourtant défenseur attitré de "l'entreprise libre", estime que sur les 41 milliards de rupees dépensés en 1973-74 dans le secteur public de l'économie, jusqu'à 40% pourraient avoir été détournés vers le secteur privé par des pots-de-vin et des détournements. D'innombrables hommes politiques au pouvoir sont impliqués dans des pratiques de corruption. Pas une semaine ne passe sans qu'un scandale ne soit révélé. La contrebande a pris des dimensions gigantesques. L'administration douanière évalue son ampleur pendant l'année fiscale 1974-5 à 9 milliards de rupees sur la seule côte occidentale. La majeure partie des biens importés en fraude sont des textiles synthétiques; le reste se compose de montres, de gadgets électroniques, de produits pharmaceutiques, de pièces détachées d'automobiles etc. La majeure partie des produits exportés en fraude sont... des vivres. En effet, le riz, dont le prix est subsidié par le gouvernement, peut être acheté en Inde à 6 ou 7 Rs. le kilo, puis vendu dans les pays du Golfe Persique (Golfe Arabe) à 30 Rs., vu la hausse vertigineuse des prix des vivres dans ces pays. Beaucoup de contrebandiers richissimes sont les principales sources de financement des partis bourgeois, y compris le parti au pouvoir: de là l'impunité de fait dont ils jouissent. Les divisions au sein de la bourgeoisie. - Après la conquête de l'indépendance, les principaux groupes capitalistes indiens étaient partisans d'un puissant secteur public dans l'économie. En effet, les entreprises d'industrie lourde sont lentes à démarrer, ne rapportent longtemps pas de profit, ne sont pas concurrentielles sur le marché mondial etc. Mais à la longue, certaines entreprises publiques commencent à devenir rentables. Il y a également des rivalités entre le secteur public et le secteur privé pour la répartition des ressources disponibles en matière d'investissements. D'où la pression d'une fraction de la bourgeoisie en faveur d'une reprivatisation totale ou partielle (par le truchement d'''entreprises communes"') du secteur public. Les principaux partis bourgeois d'opposition, le "vieux Congrès", le Jan Sang et le Swatantra, favorisent cette reprivatisation; Indira Gandhi y oppose une certaine résistance. Il s'agit cependant d'une divergence au sein de la bourgeoisie, concernant la politique qui servirait au mieux les intérêts de la
classe dominante, et nullement d'une opposition entre une ligne "non-capitaliste" , voire "socialiste' et une ligne "capitaliste". Le groupe Birla, un des groupes capitalistes les plus puissants du pays, continue à appuyer Indira Gandhi. Et après l'échec de la nationalisation du commerce des grains, le premier-ministre avait d'ailleurs modifié le cours de sa politique économique, favorisant davantage le secteur privé. Les origines de l'agitation de Jai Prakash Narayan. - L'agitation de masse avait été déclenchée par les étudiants, notamment dans les Etats du Bihar, du Gujerat et d'Uttar Pradesh, pour protester contre les injustices du système universitaire et la corruption qui y règne. Elle déborda vers des objectifs plus généraux: hausse des prix, pénurie de vivres, corruption et incompétence des gouvernements d'Etat etc. Elle obligea le premier-ministre d'Uttar Pradesh à démissionner, et amena la dissolution de l'Assemblée du Gujerat. Jai Prakash Narayan est un vieux leader social-démocrate partisan de la non-violence dont le prestige date bien de l'époque de la lutte pour l'indépendance, et dont l'anti-communisme a été de plus en plus accentué. Il a refusé d'orienter l'agitation de masse dont il est devenu le symbole et le porte-parole principal vers des objectifs économiques et sociaux précis, et s'en tient à des objectifs populistes vagues comme "le rétablissement d'une administration honnête" et "la lutte contre la corruption". De ce fait, il peut être facilement manipulé par des forces de droite et d'extrême-droite qui disposent de structures organisationnelles solides, alors que lui-même n'a aucun appareil et aucun parti propres. Objectivement, sa fonction a été celle de détourner la colère croissante de la jeunesse et des masses opprimées non organisées dans des voies qui ne remettent pas en question la survie du règne de la bourgeoisie indienne. Deux coalitions politiques contre-nature. - Le CPI, fidèle à Moscou, a pendant toute cette période appuyé le gouvernement d'Indira Gandhi, y compris lorsqu'elle brisa brutalement la grève des cheminots (voir Inprecor n, 4, 18 juillet 1974), et lorsqu'elle proclama le blocage des salaires. Il appuye de même la répression actuelle, y compris l'arrestation des dirigeants du CPM et du PS. Ne tirant aucune leçon de la faillite lamentable de leur politique de coalition gouvernementale avec la bourgeoisie au Bengale occidental et au Kerala, deux partis ouvriers à la gauche du CPI, le CPM et le RSP, ont conclu à des fins exclusivement électoralistes des alliances prônées par Jai Prakash Narayan, alliances qui incluent outre le PS, le "vieux Congrès" (constitué par les dirigeants de l'appareil du Congrès dont Indira Gandhi se débarassa en 1970-71) et des formations de droite et d'extrême-droite, comme le parti Swatantra et
Jan Sangh (raciste hindouiste). Ce bloc espère écarter Indira Gandhi du pouvoir aux élections législatives qui devraient avoir lieu l'an prochain, et ce par simple addition des voix de tous les partis d'opposition, Ce calcul vient d'ailleurs d'être couronné de succès aux élections pour l'Assemblée du Gujerat. Seule la bourgeoisie profite évidemment de telles opérations sans principes. Les antécédents immédiats des mesures d'Indira Gandhi, - La défaite électorale qu'elle venait de subir au Gujerat, et le verdict d'un juge annulant provisoirement son élection au Par -lement central pour irrégularités au cours de la campagne électorale, paraissent avoir été les motifs immédiats de la proclamation de l'état de siège. La raison plus fondamentale est sans doute double: d'une part, la peur réelle de perdre le pouvoir lors des élections législatives qui doivent en principe avoir lieu au printemps prochain; d'autre part, l'apparition au sein de son propre parti d'une tendance importante recherchant un compromis avec Jai Prakash Narayan et une recomposition de toutes les forces politiques bourgeoises du pays, Il n'est pas exclu qu'une partie de l'armée sympathise avec un tel projet, Les perspectives immediates, - Tout en accentuant la répression (la censure interdit même la reproduction de textes de son père. Nehru, s'ils sont jugés "subversifs" dans la situation présente), Indira Gandhi s'est lancée dans une contre-agitation populiste, Elle relance sa campagne d'''abolition de la pauvreté" et propose notamment un nouveau plafond aux dimensions de la propriété agraire, ainsi qu'un arrêt des saisies de bétail et de terres en cas de non-payement de dettes, Ces promesses, réitérées depuis deux décennies, d'abord par son père puis par elle-même, risquent de laisser sceptiques les pauvres au village si elles ne sont pas suivies d'actes. Or, la politicienne bourgeoise qu'est Indira Gandhi ne peut s'attaquer réellement aux koulaks et à la bourgeoisie rurale, qui sont la base et l'appareil de son parti. Par ailleurs, le maintien des mesures répressives et le passage progressif de l'opposition dans la clandestinité, la mettent à la merci du moindre accident (la mort d'un des leaders oppositionnels en prison; une grosse fusillade contre des manifestants; le brusque éclatement d'une jacquerie ețc.) qui pourrait provoquer une explosion généralisée, La faillite de la gauche a rendu l'initiative à l'opposition bourgeoise. Le discrédit qui frappe le parti au pouvoir est profond. Les trois candidats immédiats au pouvoir, à savoir Indira Gandhi, l'opposition "unifiée" ou l'armée intervenant pour jouer l'arbitre, sont tous de nature bourgeoise, Les conditions objectives sont favorables à une montée révolutionnaire, Mais la profondeur de la crise du facteur subjectif est telle que le pendule risque de passer plus à droite encore, avant de pouvoir revenir vers la gauche.