Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BANGLA DESH

Le coup d'Etat : ses origines et ses conséquences

· Inprecor (première série) n° 33, 11 septembre 1975 · p. 17-20 · 2 277 mots

Inde et Asie du Sud URSS et Russie

Mujibur lors de son retour triomphant au Bangla Desh indépendant le coup d'Eta et s

JAVAD HUSSEIN Le renversement et l'exécution du scheik Mujibur Rahman marquent la fin d'une période politique au Bengale et le commencement d'une autre. Mujibur Rahman était le seul dirigeant bourgeois capable de maintenir l'unité de son propre parti et de jouer en même temps un rôle bonapartiste dans la société Bengali. En l'écartant de la scène, les jeunes officiers de l'armée ont éliminé le plus solide pilier de la stabilité bourgeoise et une période d'instabilité s'ouvre pour le pays. La bourgeoisie du Bangladesh et de l'Asie du Sud dans son ensemble, sans parler de celle des Etats-Unis, ne trouvera pas facilement à remplacer Mujibur Rahman ; la joie avec laquelle les cercles bourgeois ont fêter sa mort peut bientôt faire place à un profond et complet désespoir. Il y a seulement trois ans, Mujibur reçut l'accueil d'un héros quand il revint du Pakistan à Dacca. Trois millions de personnes se pressaient dans les rues et, par acclamations populaires, Mujibur fut gratifié du titre de "Bangabandhu" (ami du Bengale). Mais, il y a trois semaines quand Mujibur et toute sa famille furent balayés, il y eut peu de réac-

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ses origines

es conséquences

tions populaires. Pas même une manifestation ou une grève. Il n'est pas difficile de saisir les raisons de ce déclin net et rapide de sa popularité. Crise et corruption La tâche à laquelle furent confrontés Mujibur et sa Ligue Awami après que le Bangladesh ait conquis son indépendance n'était pas facile, Dans un pays de 80 millions d'habitants (avec la densité de population la plus forte du monde) et par-dessus le marché un pays sous-développé (90% de la population vit à la campagne), ils entreprirent de construire un Etat capitaliste. Mais en dépit de l'aide du gouvernement indien et de celle de l'Union Soviétique, la Ligue Awami ne réussit pas à combattre la crise sociale. Ceci n'est pas surprenant, car seule une révolution socialiste peut apporter une solution aux problèmes qui se posent aux masses Bengalis. Au lieu de cela, la Ligue Awami commença à établir les bases d'un Etat bourgeois. Beaucoup de ses dirigeants devinrent riches du jour au

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BANGLADESH lendemain. La soif de l'argent donna lieu à des scènes rappelant le Far-West, des affrontements armés éclataient entre des cliques rivales de la Ligue Awami pour essayer de s'approprier les denrées fournies par l'aide étrangères et déchargées sur les quais. Pendant un certain temps, Mujibur Rahman put se faire passer pour le "Père de la nation"' et apparaitre comme se tenant au-dessus des factions concurrentes de son parti. Mais l'atmosphère puante de la corruption s'étendit bientôt enveloppant sa propre famille et sa position personnelle fut remise en cause de façon croissante. Au début de cette année, il essava de redresser la situation en interdisant tous les partis politiques sauf la Ligue Awami, instituant un régime de parti unique, soutenu par Moscou et les forces politiques pro-moscovites du Bangladesh. Ces forces, ayant dissous leurs propres organisations, s'auto-liquidèrent dans le parti de Mujibur. Les autres partis devinrent clandestins. Mais l'agitation continua en dépit du régime de parti unique. La cause immédiate du renversement et de l'exécution de Mujibur fut son favoritisme à l'égard de sa propre famille. Examinons maintenant quelques exemples de ce favoritisme : (1) Le Scheik Nasir, le plus jeune frère de Mujibur, devint le "parrain" du Bengale du Nord, accumulant de vastes richesses par des spéculations frauduleuses. Lors d'une enquête de l'armée sur la fraude, le major Salahudin s'intéressa de trop près à Nasir. Quelques jours plus tard, une bande de truands entra dans le bureau du major à Jessor et le tua. Ils ne furent jamais arrêtés. Le scheik Nasir fut tué lors du coup d'Etat. (2) Le scheik Moni, un neveu de Mujibur, employé comme reporter dans un hebdomadaire touchait un salaire mensuel de 300 takas (environ 22$). Sous l'administration de son oncle, il devint propriétaire de deux quotidiens valant plus de 10 millions de takas. Moni était le patron officieux de plusieurs ministres et directeurs et devint secrétaire de la Ligue Awami, le seul parti légal du pays. (3) Un autre neveu de Mujibur, le scheik Shahidul Islam, était dirigeant de l'aile étudiante de la Ligue Awami. Islam avait pour habitude de terroriser les hôtels pour femmes à Dacca; il était bien connu pour ses viols. Il enleva et épousa de force la fille, âgée de 13 ans, d'un fonctionnaire supérieur de la banque d'Etat. Plus tard, il devint le patron du monopole du parfum du pays, vraisemblablement dans l'intention d'essayer de masquer la puanteur de ses autres activités. Il fut, lui aussi, tué lors du coup d'Etat. (4) Le scheik Kamal, le fils de Mujibur fut impliqué dans des affaires de fraude et de pillage. En 1973, il fut tué par la police pendant une de ses opérations de pillage. (La police ignorait son identité). Les policiers responsables de l'opération perdirent leur travail. Le scheik Kamal comptait l'argent de ses pots-de-vin en le pesant sur des balances spéciales. On dit que lui aussi fut tué au moment du coup d'Etat. (5) Jamal, le plus jeune frère de Kamal avait été récemment élève de Sandhurst, l'académie militaire britannique, mais il était plus connu pour sa participation à un trafic de contrebande avec un groupe d'hommes d'affaires de Hong-Kong. Il fut également tué lors du coup d'Etat. Les nouveaux officiers Les jeunes officiers qui tuèrent Mujibur ont maintenant eux-mêmes à faire face à crise sévère. Ils n'ont pas de perspectives claires, à part leur opposition à l'Inde ; leur désignation d'un politicien pro-US bien connu, Mushtaq Ahmed (anciennement ministre du gouvernement de Mujibur), comme président, peut difficilement paraltre régler quoi que ce soit. En fait, il est extrêmement douteux que Mushtaq puisse durer au-delà des quelques mois à venir. Du fait que les officiers bengalis n'ont aucun programme social, il leur sera difficile de stopper la corruption, même provisoirement. L'expérience de la loi martiale au Pakistan pendant le régime d'Ayub Khan, (1958-68), qui avait aussi pour but de balayer la corruption avait complètement échoué dans cette tâche. Et la raison en est simple : la corruption ne peut être extirpée par des exhortations morales ou l'usage incontrôlé des batonnettes. Elle est profondément ancrée dans la crise sociale et ne peut être attaquée de front indépendamment d'une solution à la crise. Il n'y a absolument aucun signe que l'armée du Bangladesh soit capable de le faire. Au contraire, la caractéristique principale du Bangladesh a toujours été la faiblesse de l'Etat et de l'appareil d'Etat. Cette faiblesse n'était pas sans rapport avec la façon dont cet Etat a été créé et qui faisait de la figure de Mujibur Rahman un homme extrêmement important pour la cohésion de l'Etat et de son appareil. Mujibur lui-même avait les plus grandes difficultés pour contenir la crise grandissante et avait dû avoir recours au régime de parti unique. La corruption personnelle qui l'entourait n'a fait qu'exacerber la colère de larges secteurs de la population, car elle contrastait vivement avec la pauvreté croissante du pays. Cependant, bien que beaucoup puissent être soulagés par la disparition de Mujibur, ce soulagement ne servira l'armée et ses supporters que quelques mois au plus. En tout cas, l'armée du Bangladesh est elle-même une entité relativement nouvelle. Ses seules traditions sont celles de la guerre

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contre l'armée pakistanaise, Il n'y a jamais eu de "tradition militaire" au Bengale. Les Anglais avaient soigneusement évité de recruter des Bengalis dans l'armée, car l'impérialisme britannique considérait les Bengalis comme politiquement peu sûrs, et les classes dominantes pakistanaises et indiennes suivirent la même tradition. Ainsi, Shaffiullah, commandant en chef de l'armée qui a été récemment nommé aux Affaires Etrangères, n'a que 38 ans. Il était l'un des deux généraux de l'armée qui était une force ne comptant que 50. 000 soldats. L'autre général, Ziaur Rahman, jeune lui aussi et un vétéran de la guerre d'indépendance, l'a remplacé, Le reste de l'armée est dirigé par de jeunes colonels et des majors, tous furent promus à leur rang pendant la guerre de 1971. Parmi les colonels, il y a Moinul Husain Chaudhry, Motiur Rahman, Nasim, M.H. Khan et S. A. Bhuia qui étaient tous des commandants de secteurs pendant la guerre de 1971. Avec les majors Azizur Rahman Chaudhry, Ijaz, Ibrahim et Murshed, ils développèrent une opposition à la Ligue Awami. Le sentiment exprimé par cette déclaration : "nous avons combattu pour libérer notre peuple, pas pour voir ces salopards de la Ligue Awami devenirent riches" était largement répandu dans l'armée et même à l'intérieur du très détesté Rakhi Bahini (force de sécurité), qui était utilisé pour réprimer toute opposition. Cependant, les nouveaux dirigeants, civils et militaires, seront confrontés aux mêmes problèmes que ceux qui ont finalement entrainé le renversement de Mujibur Rahman : chaos économique et social combiné avec la famine dans de vastes régions de la campagne. Par conséquent, il faut s'attendre à une continuelle instabilité pendant un certain temps. L'opposition Qu'en est-il de la gauche? Les groupes pro-Moscou soutenaient fermement Mujibur, quelques uns de leurs dirigeants déclaraient même dans des meetings publics qu' "il est le Lénine de l'Est"'. Quand la police de Mujibur ouvrit le feu sur des étudiants pro-soviétiques qui manifestaient contre l'impérialisme US en 72 (tuant deux d'entre eux), les groupes pro-soviétiques restèrent silencieux. Il ne fait aucun doute que la chute de Mujibur, le refrain anti-indien du nouveau régime (aussi bien camouflé qu'il puisse être pour le moment), la reconnaissance du nouveau régime par Pékin et le relâchement graduel des maoïstes prisonniers, représentent de graves coups pour la ligne stratégique des groupes pro-Moscou. Ayant complètement soutenu Mujibur, ils vont maintenant avoir à payer le prix pour avoir soutenu un régime de parti unique, s'être tus sur des question politiques clés, acquiesçant et même encourageant activement la répression contre les maoïstes.

Auparavant, la force d'opposition la plus importante du pays était le JSD (Jatiya Samatantrik Dal - Parti socialiste national), une scission de la Ligue Awami, dirigée par le major Ahmed Jalil et Abdur Rab, Pour un temps, cette formation a représenté une menace réelle pour la Ligue Awami, mais elle fut brutalement réprimée. Il n'est pas impossible cependant, que le JSD ne revienne à l'avant-scène et ne joue un rôle plus important après la mort de Mujibur. Le Parti national Awami (NAP), dirigé par le vieux leader paysan Bhashani a été mis sur la touche et Bhashani lui-même est totalement confus et compromis. Il y a trois groupes principaux de maoïstes clandestins : (1) Le Parti révolutionnaire du peuple du Bengale oriental a la base syndicale et paysanne la plus large de tous les groupes d'extrême-gauche, Pendant la guerre d'indépendance il avait établi ses propres camps d'entraînement et ses unités armées combattirent contre l'armée pakistanaise, (2) Le Parti prolétarien du Bengale oriental était le groupe armé le plus important après la guerre d'indépendance, Il eut une positi on complétement ultra-gauche et décida de continuer la guerre contre la Ligue Awami. (3) Le Parti communiste du Bengale oriental, dirigé par le vieux leader maoïste Toha, maintint également une position de lutte armée. Mais après avoir subi un important échec dans le district de Rajshahi en 1974, le groupe se retira de la lutte armée, Ces groupes diffèrent de leurs homologues en Inde en ce que quelques'uns d'entre eux ont une authentique expérience de la lutte de masse armée. Pendant la guerre, ils combattirent en étroite coopération avec les jeunes majors et colonels de l'armée du Bangladesh, A des degrés divers, ils restent tous à l'intérieur du schéma de l'orthodoxie maoïste, mais avec la reconnaissance par Pékin du nouveau régime, ils pourraient bien voir supprimer l'aide politique et matérielle et peuvent même être éventuellement dénoncés comme des "révisionnistes à la Lin Piao". Certains de ces groupes retourneront sans aucun doute à l'opportunisme et ne s'opposeront pas à la nouvelle dictaturesur la base de ce qu'elle a renversé une "marionnette du social-impérialisme". Ils peuvent même refuser d'exiger la libération de tous les prisonniers politiques. Les marxistes-révolutionnaires auront à combattre toute manifes -tation de cette sorte d'opportunisme encore plus vigoureusement que par le passé parce que ce qui est à l'ordre du jour au Bangladesh aujourd'hui, c'est la révolution permanente : la seule solution à la crise de ce pays réside dans le renversement du capitalisme et son remplacement par un Etat prolétarien. Il n'y

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a aucune possibilité d'étape intermédiaire de "démocratie nouvelle" (d'un caractère de classe non déterminé) ou d'une démocratie bourgeoise. Toute organisation politique qui refuse de le comprendre se retrouvera dans une impasse. Pour le moment, la situation à Dacca reste confuse et il serait prématuré de discuter de l'orientation du nouveau régime dans tous les détails. Les informations selon lesquelles le nouveau gouvernement aurait instauré la publique islamique du Bangladesh" ont été vigoureusement démenties par Dacca, au grand embarras du ministère pakistanais des Affaires Etrangères qui avait gratifié le nouveau régime d'une reconnaissance immédiate. Mais un certain éloignement de l'Union soviétique et de

Lors de la conférence de Nakuru Neto, Holden et Savimbi l'Inde parait vraisemblable et si une guerre civile éclate, les marxistes-révolutionnaires devront exiger qu'aucun Etat n'intervienne au Bangladesh et devront lutter contre toute nouvelle intervention indienne. Mais le trait le plus frappant des évènements au Bangladesh est qu'ils démontrent que l'instabilité continue à dominer le sous-continent de l'Asie du Sud, une instabilité qui caractérise la région déjà depuis les explosions de 1971. L'étendue de la crise sociale dans cette région est telle que cette instabilité va durer, bien que de façon inégale. Indira Gandhi aura à prendre quelques leçons du Bangladesh avant qu'elle ne décide d'instaurer l'état d'urgence en Inde. 3 septembre 1975

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