Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

THAILANDE

Polarisation croissante des classes en Thaïlande

· Inprecor (première série) n° 38, 20 novembre 1975 · p. 24-29 · 4 319 mots

Paul Petitjean était le pseudonyme de Pierre Rousset, membre de la direction internationale depuis les années 1970 et codirecteur de l'IIRE d'Amsterdam.

Philippines et Asie du Sud-Est Syndicalisme

Les élections législatives de janvier 1975 n'avaient pu résoudre la crise chronique du régime thallandais issu de la chute brutale de la dictature militaire en octobre 1973. Elles avaient au contraire reflété l'instabilité profonde - politique et sociale - du pays (voir "Inprecor" n° 21 du 13 mars 75). Au premier gouvernement de la législature, le gouvernement minoritaire de Seni Pramoj, a succédé une coalition de partis, plus durable, dirigée par le frère du précédent premier ministre, Kukrit Pramoj. Mais, par delà le jeu parlementaire, une graduelle recomposition du mouvement de masse d'une part, et des forces de droite_d'autre part, s'opère qui prend la forme d'une polarisation de classe croissante. Le phénomène est nouveau en Thallande et confirme la nature de la période ouverte par la "révolution' d'octobre 1973, celle de l'éveil des luttes de classes. La crise agraire Cette polarisation en cours a pris un aspect particulièrement aigu dans les campagnes du nord où les grands propriétaires fonciers ont organisé l'assassinat systématique des cadres de la Fédération des fermiers de Thallande (F.F.T. : Farmers Federation of Thailande). Si elle n'est officiellement fondée que le 27 novembre 1974, cette formation plonge néanmoins des racines dans des mouvements paysans d'avant la chute de la dictature militaire. De nombreux fermiers, en provenance de diverses provinces, s'étaient en effet rencontré alors à Bangkok, répondant à une invitation démagogique lancée par l'un des "hommes forts" du triumvirat militaire qui dirigeait le pays, le colonel Narong Kittikachorn. Le premier chef de gouvernement nommé fin 1973 - Sanya Dharmasakti - était conscient du potentiel explosif contenu dans les campagnes.

polarisation

de classe

croissante en

Thailande

PAUL PETITJEAN

La crise agraire est en effet structurelle, comme celle de toute l'économie. L'agriculture thallandaise était largement extensive. Pour Brian Phelan, 90% de la croissance de production agricole qu'a connue le pays après la seconde guerre mondiale était due à l'extension du domaine cultivé, au défrichement et à la plantation de nouvelles terres. Mais "Aujourd'hui, la limite des terres a été atteinte dans beaucoup de régions du pays, avec un accroissement du manque de terre, de la location et de l'agitation paysanne en conséquence. (En gros, le manque de terres est plus aigu dans les vallées du nord, la location dans la plaine centrale et l'endettement dans le nord-est aride, tandis que dans le sud il y a des établissements extensifs illégaux qui ont engendré un usage de la terre que l'on peut qualifier de "écologiquement catastrophique" (1). La "révolution verte' en Thallande signifierait le passage à une agriculture intensive, ce qui implique une restruc -turation complète de l'économie rurale alors que se font face une classe de propriétaires fonciers, organiquement liée à l'appareil d' Etat et jalouse de ses privilèges et une masse de paysans sans terre qui forment aujourd'hui 60 à 65% de la population rurale. Sanya avait fait adopter trois lois durant l'année 1974 : les "'Loi de réforme agraire", "décret sur les loyers fermiers'" et "décret sur le fonds d'aide aux fermiers". Il s'agissait officiellement d'assurer une importante distribution de terres aux nécessiteux, de faire chuter le taux de la rente fermière, d'assurer un prix minimal pour les céréales, de fournir une aide financière à la modernisation et à l'achat de fertilisants... Après avoir demandé l'adoption d'une législation agraire - et malgré la modération de celle qui avait été votée - les mouvements de paysans cherchèrent à faire pression sur le gouvernement pour ob-

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tenir l'application de la loi. Malgré certains gestes spectaculaires (le roi donna au fonds de réforme certaines de ses terres personnelles et des terres de la couronne) elle était en effet restée lettre morte dans les provinces. Des délégations de fermiers se succédèrent alors à Bangkok pour culminer le premier mai 1975. Plus de 20000 paysans se rassemblèrent alors, opérant leur jonction avec les mouvements ouvriers et étudiants. Six manifestations simultanées se déroulèrent dans les villes de ChiengMai Lampang et Pittsanulok (au nord), Udorn et Surin (au nord-est) et à Bangkok, Pendant une semaine, la F.F. T. fit le siège des ministères. Peine perdue, finalement Kukrit Pramoj claqua la porte et rompit les discussions. Les fermiers allaient devoir continuer à donner 50% et plus de la récolte au propriétaire foncier. Cette rupture des négociations aura marqué un important tournant dans l'histoire des luttes paysannes. A sa fondation, la F.F. T, avait proclamé son caractère a-politique. Ses membres rentrent maintenant dans leur village pour en faire un mouvement militant, de lutte de masse. Depuis, la F.F. T. s'est engagée auprès des partis de gauche, comme le Parti socialiste de Thailande lors des élections partielles de Chieng Mai. Une première épreuve de force succédera immédiatement à la rupture des discussions de Bangkok par Kukrit Pramoj. En quatre mois, ce sont 21 dirigeants de la F.F. T qui sont un par un abattus par des tueurs professionnels. La moitié de ces meurtres a eu lieu dans le nord, où notamment le président de la région de la F.F. T., Intha Sriboonruang est assassiné le 30 juillet. La crise agraire est là particulièrement aigue. La fragmentation des terres est rapide pour le petit paysan. En 1961, il possédait en moyenne 16, 1 rai (pour une moyenne nationale de 21, 7 rai). En 1972-1973, ce taux est tombé à 8, 8 rai (2). Dans une interview donnée peu avant sa mort, Intha illustrait bien le processus de radicalisation en cours dans le mouvement paysan. Il déclarait en effet le 19 juillet "Si nous sommes unis et qu'un grand nombre de fermiers participent à la lutte pour la cause, nous serons capables d'arriver à quelque chose. A partir de maintenant, nous ne lutterons que pour la réforme agraire, pour que les fermiers puissent avoir leur propre terre à travailler. Le système actuel de réforme agraire ne peut fonctionner parce que ceux qui dirigent ce plan sont tous des gens riches choisis par les fonctionnaires aux-mêmes. "Croyez-moi, aussi longtemps que le gouvernement capitaliste sera au gouvernement, nous ne verrons jamais d'amélioration dans nos conditions de vie. Aussi longtemps que le pouvoir d'Etat n'est pas dans nos mains, nous continuerons à vivre de cette façon... J'aurai à combattre. Je n'ai pas peur de la mort. Si nous ne combattons pas, nous mourrons de toute façon..." (3)

Cette épreuve de force entre les intérêts foncier et le mouvement des fermiers réclamait une réponse nationale, unifiant luttes paysannes, ouvrières et étudiantes. Cette réponse nationale fut néanmoins limitée par les faiblesses internes du mouvement de masse et des formations révolutionnaires thailandaises. La division du mouvement ouvrier L' "octobre" thallandais de 1973, initié par le mouvement étudiant avait été préparé par le développement d'une première série de luttes ouvrières. Mais c'est surtout au lendemain du renversement de la dictature qu'une véritable vague de grèves spontanées avait éclatée (voir "Inprecor" n° 21). Les succès avaient alors été souvent rapides. Cela n'allait pas durer. Le poids social de la classe ouvrière est encore faible. La population active ne comprend que 18 millions d'habitants sur 4l - dont quatorze millions sont des travailleurs ruraux. Sur les 4 millions restants, la moitié seulement relève d'entreprises industrielles, dont "la plus grande part est largement dispersée dans des moulins à riz" (4). Le prolétariat thailandais ne pouvait compenser cette faiblesse sociale relative que par sa capacité politique d'intervention autonome. Or, il ne se dégage que très progressivement des traditions de rapports sociauxculturels pré-capitalistes et du poids de l'atomisation organisationnelle qu'il a connu sous la dictature. La classe ouvrière thallandaise s'est, d'ailleurs, largement formée à partir d'une population immigrée chinoise, politiquement opprimée et au statut instable, étrangère à la paysannerie thal. Dans ces conditions, le mouvement ouvrier d'après octobre 1973, en même temps qu'il connaissait une importante croissance spontanée, se clivait en trois grands courants. Le premier groupe rassemble essentiellement des unions du secteur d'Etat où dominent une pratique de collaboration avec le département du Travail gouvernemental. Si sa base militante est faible, il reçoit une importante aide financière. Le deuxième courant provient de la formation de groupes ouvriers en 1968, et de la mise sur pied du cours d'éducation ouvrière à l'université de Chulalongkorn en 1972. Ces membres, tel Sanan Wongsuthee sont devenus bien souvent des "professionnels de la négociation" appointés dans les organismes officiels, sur les relations du travail, liés internationalement au mouvement syndical américain et à des associations catholiques. Ce groupe rassemble notamment des unions fondées dans des entreprises étrangères, tout particulièrement dans le textile. Le troisième groupement, le "Centre de coordination du travail''(Labour coordination center) pourrait être défini comme un courant de "lutte de classe". Il est le produit de la rencontre entre la radicalisation militante ouvrière et la politisation d'une avant-garde étudiante. Cette coordination regroupait en juillet environ 17 unions, alors que l'ensemble des trois groupes

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THAILANDE en comprenait environ 65. Elle dispute au deuxième groupe l'influence sur les syndicats du textile. Si le courant représenté par Sanan

Best en effet dominant dans l'importante zone industrielle de Samut Prakarn (Saman Pimpa dirige le Samut Prakarn textile workers' union - syndicat des travailleurs du textile), il n'en est pas de même dans les zones industrielles de Korat, Nakon Pattorn et Samut Sakorn (Prasit Chaiyo est dirigeant du Samut Sakorn textile workers' union). La rencontre entre ce courant ouvrier de lutte de classe et l'aile radicale du mouvement étudiant ne se réduit pas à une unité d'action et à une collaboration de fait. Si des membres de la nouvelle génération de jeunes dirigeants ouvriers animent effectivement ce "centre de coordination' - tels Terdpoom Jaidee (hôtels) et Prasit Chaiyo (textiles) - on trouve aussi au secrétariat Seksan Praesertkul, ancien dirigeant du FIST (5). Cette division du mouvement ouvrier, longtemps latente, s'est clairement manifestée lors des manifestations du ler mai 1975. Les deux premiers courants de collaboration de classes se sont en effet refusés à appeler au lieu traditionnel de rassemblement, devant l'université Thammassat de Bangkok, réputée pour son radicalisme. C'était pourtant sur la place de Sanam Luang qu'avaient généralement lieu les principales manifestations sociales. Deux manifestations populaires du ler mai furent donc organisées. L'une à Lumpini Park appelée par les 65 unions (c'est-à-dire toutes), le troisième courant de lutte de classe n'ayant pas voulu briser l'unité qui dura une journée. Elle regroupa 200 000 participants. L'autre, appelée par le seul "Centre de coordination des travailleurs de Thallande" devant l'université Thammassat. Plus réduit (20 000 participants) ce rassemblement était aussi plus militant, même si les mots d'ordre des deux étaient en fait très proches - élaborés partiellement par les mêmes dirigeants. Dans la foulée du ler mai, deux grèves dures éclatèrent, l'une au Dusit Thani Hôtel, l'autre à la Standard Garment Textile Company (tal'wanaise). Les employeurs ayant depuis longtemps mis sur pied une organisation de fait de la solidarité patronale, décidèrent d'en faire des épreuves de force. Les négociations furent bloquées. La police attaqua les ouvrières en grève de la Standard Garment Company pour faire entrer les jaunes. L'une d'entre elles sera grièvement blessée. Des commandos de "Buffles rouges" (Red Gaurs) harassèrent les employés du Dusit Thani Hotel, nuit après nuit, à coup de bombes au plastique, devant la police impassible. Divisé, le mouvement ouvrier de Bangkok et de sa région ne saura répondre par une solidarité suffisamment active. La grève du Dusit Thani Hotel notamment se terminera par un échec éprouvant. Cette crise du mouvement ouvrier - qui n'interdit cependant pas l'éclatement continuel de nombreuses grèves - était grave. De mai à août une véritable offensive de l'extrême-droite s'est en effet développée. Une offensive d'extrême-droite Durant les 2° et 3° trimestres de 1975, l'offensive de la réaction, un temps désorganisée par l'irruption du mouvement de masse, ne se limitera pas aux assassinats en série de dirigeants de la F.F.T., à l'organisation de la division du mouvement ouvrier et au bris des grèves avancées. C'est l'extrême-droite militaire qui tente de reprendre l'initiative politique. Elle continue à tenir l'essentiel des postes clefs de l'appareil d'Etat et n'hésite pas à s'attaquer au gouvernement Kukrit - de l'extérieur comme de l'intérieur. Il y a évidemment une part de jeu de compères dans les politiques différentes de Kukrit et de certains de ses ministres militaires. Le Premier ministre ne réprouve visiblement pas la formation d'une force de répression parallèle, dont le gouvernement n'aurait pas à porter la responsabilité officielle pour ses actions. Et les prétentions "libérales' de Kukrit ne doivent pas tromper. Il suit en la matière une politique analogue à celle de Tun Abdul Razak en Malaisie (voir "Inprecor" n° 37 du 6.11.75). Il demande la levée de la loi anti-communiste, pour la remplacer par une loi anti-subversive encore plus rigoureuse (6). Mais il semble bien y avoir aussi division au sein des classes dominantes. "The Investor" publie dans son numéro d'août une série d'articles sur les luttes paysannes et ouvrières qui vise à mettre en garde les bailleurs de fonds des tueurs et le patronat contre les conséquences possibles de leurs choix. Assassiner les dirigeants paysans, c'est contribuer à radicaliser la F.F. T.. Rejeter en bloc le mouvement ouvrier, ne pas soutenir son aile modérée, c'est renoncer à isoler l'aile "lutte de classe", les "extrêmistes' du Centre de coordination. "Le mouvement ouvrier, conclut "'The Investor", en Thailande, pour le moment n'est en aucune façon alarmant... Il est inutile pour le patronat de prier pour un coup d'Etat militaire pour mettre fin au mouvement ouvrier thallandais, parce que les conséquences en seraient bien pires". Kukrit et le général Kris Sirara - qui vient de prendre sa retraite de commandant en chef de l'armée et s'apprête probablement à faire son entrée dans la vie politique - semblent de cet avis. Une partie au moins de la hiérarchie militaire joue cependant d'une "politique de tension". La tension monte régulièrement sur la frontière thal-Lao depuis le mois de mai. Une grève prolongée et de violentes manifestations de gardes thatlandais des bases US, menacés de licenciements, ont pris un ton nettement anti-gouvernemental. Bien que de façon plus limitée que dans les campagnes, la politique d'assassinat individuel des dirigeants de masse est apparue à Bangkok. Deux cadres étudiants ont

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été ainsi tués et le 3 juin 1975, Terdpoom Jaidee (dirigeant de l'union des travailleurs de l'hôtellerie - Hotel and Hostel workers'union) recevait une balle dans la main. Peut-être plus grave encore, des organisations d'extrême-droite - sinon fascisantes - cherchent à gagner une base de masse chez les lycéens techniques ou dans la petite-bourgeoisie. Elles sont nombreuses, mais les deux plus connues sont le Navapol et les "Buffles rouges"'. Le développement du mouvement des "Buffles rouges" est peut-être le succès le plus significatif des militaires. Les lycéens techniques (vocational students) étaient en effet pleinement partie prenante des manifestations d'octobre 1973. Les services de la police et de l'armée ont su cependant jouer habilement des antagonismes de ceux du technique avec les étudiants. Ils y ont gagné une base de masse par de multiples opéra -tions contre les luttes urbaines: attaques systématique des manifestations étudiantes à coup de bombes plastiques, attaques anti-grèves, menaces diverses etc. Or, ces mouvements sont ouvertement dirigés par les militaires. C'est le général Wallop qui fonda en octobre 1974 l'organisation Navapol -il avait participé à des stages d'entrainement à la "guerre psychologique" aux USA. Et c'est un officier de l'ISOC (Commandement opérationnel pour la sécurité intérieure) - le colonel Sudsai Hasdin, dirigeant de la division "tribus montagnardes" de l'ISOC - qui donne une interview à Norman Peagan au nom des Buffles rouges. Il s'explique sans détour sur ses objectifs : "Nous devons séparer la tête des bras. Le premier plan des Buffles rouges était de couper, de séparer les étudiants techniques des étudiants de l'université... nous essayons d'aider la police. Le gouvernement et la police ont peur d'agir, à cause de la presse. C'est la seconde chose importante - nous avons l'intention d'avertir les journaux d'informer correctement, ou nous feront quelque chose contre eux. Les mauvais journalistes doivent être balayés. Nous n'avons pas peur des journaux". (7) La brochette des généraux qui participent de cette politique de tension ne saurait laisser indifférent. On y trouve en effet les généraux Wallop Rajanawisut et Chamnian Phongpaitod (respectivement ex et actuel chef des services secrets militaires - Thal military intelligence), Saiyud Kerdphol (chef de l'ISOC), Vitoon Yasawat (ancien chef des mercenaires thallandais au Laos, membre du quartier général), Prachvab Sundarangkol (quartier général, ex-chef du département de la police), Sant Chitpatima (commandant de la 4° armée dans le sud thallandais), Suraphol Chulapram (chef des polices des frontières - Border patrol police). Ils seraient liés au commandement anti-communiste clandestin - dit 333 command - basé à Udorn avec le général Paitoon Inkatanuwat et à la C.I. A.. Ces éléments d'extrême-droite auraient leur répondant au sein du gouvernement Kukrit, notamment en la personne du général

Pramarn Adireksarn, le ministre de la Défense (8). Selon Norman Peagam, ce ministre de la Défense du gouvernement Kukrit Pramoj pourrait bien être derrière la mise à sac de la maison du premier ministre lors d'une manifestation anti-gouvernementale organisée... par 1000 à 3000 policiers de la ville de Bangkok! C'était le 19 août. Kukrit venait d'ordonner la libération de huit paysans et d'un étudiant, Les policiers réclamaient une politique plus "dure" à l'encontre des mouvements sociaux - et derrière eux, une partie de la hiérarchie militaire et de l'appareil gouvernemental. Le lendemain, les "Buffles rouges" s'attaquaient - à •l'arme à feu et à la bombe artisanale - au campus de l'université Thammassat, en occupant brièvement une partie des locaux, La Thatlande semblait alors au bord du coup d'Etat militaire. Une recomposition inachevée Il est cependant peut probable qu'un coup ait été réellement planifié. Il ne correspondait en effet pas aux actuels intérêts de l'impérialisme américain, dans la région, Mouvements de masses et formations révolutionnaires d'un côté, forces militaires et para-militaires de l'autre, restent en effet trop faibles ou trop divisées pour imposer un changement brutal d'équilibre. Le Parti communiste thallandais voit son activité croître indéniablement. La victoire de la révolution indochinoise a renforcé la position de ses bases de guérillas dans le nord et le nord-est. Le niveau des opérations militaires était déjà élevé durant l'année 1974: 526 gouvernementaux ont été officiellement tués lors des combats. Et les heurts se sont plutôt multipliés durant la saison des pluies 1975, au lieu de tendre à décroitre. Plus important, l'influence du P. C. T. semble continuer à croitre, en dehors des zones de minorités ethniques où il est le plus implanté, dans la paysannerie thal ou les milieux radicaux urbains. Mais il n'est à même ni organisationnellement, ni politiquement de donner une direction centralisée aux divers mouvements de luttes en cours. Son rôle direct dans les mobilisations de ces derniers mois dans la capitale thallandaise reste probablement faible. Et il apparait que le P.C. T, est aujourd'hui traversé par un débat stratégique quant à l'orientation à adopter - à l'image de celui qui a divisé le parti communiste malais. Il concentre son effort de propagande contre le gouvernement Kukrit qui "poursuit la même ligne politique que les gouvernements traitres antérieurs. Il vend notre indépendance et notre souveraineté nationale en échange d'armes pour opprimer les peuples et protéger le trône" (9) et contre la présence de l'impérialisme US. Mais il dénonce aussi l'action du "social-impérialisme" soviétique en Thallande (10), ce qui fait clivage,

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THAILANDE dans sa zone d'influence urbaine au moins qui, pour une part souhaiterait une orientation plus proche de celle du PC vietnamien en la matière, un équilibre plus prudent entre l'URSS et la Chine. En l'absence d'un PC implanté nationalement de façon équilibrée, c'est au mouvement étudiant - et avant tout'aux groupes radicaux qui sont nés de son développement postérieur à l'octobre 1973 - que revenait encore une fois la responsabilité de la centralisation des luttes. Il atteint cependant la limite de ses capacités. Le mouvement étudiant a enregistré des succès au début de cette année dans la dénonciation de concessions illégales faites par les militaires à la TEMCO dans le sud de la Thailande et dans la mise à jour de provocations de l'extrême-droite. Mais la division introduite par les services militaires et policiers entre lui et la majorité des lycéens techniques, les affrontements constants qui en découlent ont peu à peu lassé l'opinion publique et isolé partiellement le mouvement. La mobilisation contre les assassinats de dirigeants paysans a mis en lumière sa faiblesse relative. Le gouvernement Kukrit a en effet commencé par répondre par une fin de non-recevoir aux exigences de la Fédération des fermiers de Thallande. Aucun tueur n'aura été arrêté. Qui plus est, le premier ministre laissera incarcérer le 4 août... 8 paysans et l étudiant pour des faits remontant à trois mois (l'incendie d'une forêt de teck, enjeu d'un conflit entre le gouvernement et les paysans; et l'occupation d'une mine près d'un village). Le Front uni anti-dictature, le NSCT (National student centre of Thallande - centre national des étudiants de Thallande), la F.F. T. et le Centre de coordination des travailleurs de Thallande tentèrent de répondre à cette provocation par une mobilisation massive. Pendant une semaine, le campus de l'université Thammassat fut occupé. Mais si les manifestants étaient au début environ 20000, leur nombre décrût rapidement. Et la libération finalement décidée par Kukrit des 9 militants incarcérés aura plus tenu à sa volonté d'amoindrir la pression exercée par le mouvement de masse sur sa gauche au moment où il devait faire face à une forte poussée sur son extrême-droite qu'à une victoire directe de la mobilisation contre le gouvernement. Le mouvement a en effet dû tourner l'essentiel de ses attaques contre la réaction militaire pouvoir pour autant manifester en masse au lendemain du sac de la maison de Kukrit Pramoj et de l'attaque contre l'université Thammassat. Le mouvement étudiant reste fractionné entre de très nombreuses organisations et individualités, traversé de courant réformistes libéraux et révolutionnaires et dominé par une forte tradition populiste. Plus grave, sa capacité d'action est à moitié paralysée par les attaques constantes de l'extrême-droite. Il ne peut, en effet, s'armer ouvertement face à elle sans risquer l'isolement politique et là

Dans ces conditions, bien qu'incapable de résoudre les problèmes auxquels il est confronté, le gouvernement Kukrit garde le contrôle de la situation - à moins d'accident. La perspective d'un coup d'Etat militaire peut trouver écho au sein d'une petite-bourgeoisie urbaine lassée du "désordre". Mais l'armée reste divisée en plusieurs fractions, les deux principaux partis gouvernementaux - le Social Justice et le Chat Thal - semblent essentiellement préoccupés de se disputer les postes dans l'appareil d'Etat et les Américains, toujours tout puissants ne sont probablement pas prêts à unifier la droite militaire dans une même perspective de coup. Les intérêts des cliques militaires étatiques continuant de primer sur un projet d'ensemble. Les "choix américains" seraient en effet décisifs pour l'avenir de la politique des classes dominantes en Thallande. Le retrait des troupes US est limité aux seules troupes combattantes. Le réseau d'écoute et d'espionnage électronique régional reste en place, ainsi que les dizaines de milliers de "conseillers' du JUSMAG et du MAGTHAI. Washington reste l' "éminence grise" d'organismes tels la police des frontières ou l'ISOC (11). L'importance stratégique de la Thatlande exclut tout désengagement volontaire réel de l'impérialisme US. Mais si le gouvernement Kukrit garde un contrôle général sur la situation, et si le mouvement de masse et les forces d'extrême-gauche sont encore incapables de répondre nationalement à la crise du régime, il reste que les classes dominantes ont peu de chances de pouvoir stabiliser durablement la situation. Alors même que la Thallande connaissait une conjoncture économique éminemment favorable - et avant que le front révolutionnaire indochinois n'emporte la victoire ultime contre les USA -la crise sociale a continué à s'approfondir (voir "Inprecor" n° 21). Aujourd'hui, cette haute conjoncture semble bien terminée: "Tandis que le fort prix des marchandises d'exportation thal tendait à compenser, pour un moment, la hausse du prix du pétrole, le courant prolongé de récession a maintenant commencé à affecter la marche des exportations thallandaises" écrit le "'Far eastern economic review" (12). Si la croissance du produit national brut (P. N. B.) en termes constants était de 8, 7% en 1973, elle est tombée à 3,8% en 1974 et ne dépasserait pas, au mieux, 2 à 3% en 1975. La comparaison des exportations en valeur pour les six premiers mois de 1975 avec la même période pour 1974 fait apparaître une chute générale des principaux produits - hors le tapioca, le sucre et les vêtements. Une crise de confiance se manifeste chez les investisseurs après la victoire des révolutionnaires indochinois. La production industrielle n'a cra que de 4,3% en 1974 (9,4% en 1973), soit le chiffre le plus bas en 12 ans. Les réserves en devises de la Thallande restent cependant importantes (13). Dans ces conditions, la crise sociale objective

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ne peut que s'aggraver et ce à l'heure où une remontée régionale des luttes de classes se confirme. C'est une nouvelle accentuation de la polarisation de classe en cours en Thallande qui se dessine. (1) Brian Phelan, "Far eastern economic review" du 17 oct. p. 10 (2) Chiffre donné par "The Investor" (mensuel thailandais) d'août 1975. Un rai vaut un peu plus de deux acres et demi. (3) Interview publiée dans "The voice of the nation" quotidien thallandais du 13 août 1975. (4) Chiffres et citations du "Investor" d'août 75, Ps) FIST : Fédération of independant student of Thallande, l'organisation étudiante probablement la plus radicale, avec peut-être le People's for democraty group (Groupe pour la démocratie). (6) L'essentiel de ce projet de loi (National security bill) a été notamment publié dans le "Bangkok post" du 6 septembre. (7) "Far eastern economic review" du 25 juillet. (8) Voir notamment les articles de Norman Peagan dans le "Far eastern economic review". (9) F. E. E. R du 9 mai 1975 (10) Voir l'émission de la "Voix du peuple thallandais", Pékin Information n° 31 du 4 août 75. (11) Voir l'article de Marcel Niedergang dans le "Monde diplomatique" de novembre 1975. (12) Numéro du 17 août, p. 9 (13) Chiffres tirés de F. E. E. R.. du 17 octobre.

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