Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

Sept ans après l'intervention

· Inprecor (première série) n° 38, 20 novembre 1975 · p. 18-23 · 4 823 mots

URSS et Russie Europe de l'Est

7ans après

Pintervention

TIBOR SERETI Coup sur coup, et à quelques mois d'intervalle les autorités tchécoslovaques auront eu la désagréable surprise de voir publier deux documents qu'elles auraient préféré voir passer sous silence. Ce fut d'abord en février, la publication des mémoires de Smrkovsky ancien membre du B. P. du P.C. T. sous Dub- i précederon 1 eur 108 cek, qui jeta quelques lumières crues sur les semaines décisives qui précédèrent l'intervention soviétique d'août 68. C'est maintenant Dubcek lui-même dont l'opposition socialiste tchécoslovaque vient de rendre publique une lettre adressée en octobre 74 au Parlement tchécoslovaque, ce qui provoque de vigoureuses prises de positions de la part des bureaucrates. "La principale raison pour laquelle j'écris cette lettre, commence Dubcek, vient de ce que la légalité et la démocratie socialiste ont été foulées aux pieds. En contradiction avec la Constitution et la morale communiste, les organes du Ministère de l'Intérieur n'ont de cesse de restreindre ma liberté et celle de ma famille (...) Le respect des opinions de la majorité est virtuellement aboli, l'emploi de moyens variés laissent le champ libre aux abus de pouvoir de l'armée, et surtout des organismes du ministère de l'Intérieur placés au-dessus du reste de la société grâce aux pouvoirs dont ils disposent". Après avoir affirmé que même les organes judiciaires sont manipulés par la police politique, Dubceł énumère en détail les méthodes, fonctionnaires et voitures utilisées contre lui dans la suveillance quotidienne dont il est l'objet, donnant de nombreux exemples du travail policier, décrivant, souvent avec humour quelques unes des filatures qu'il a remarquées. Dubcek parle ensuite des lettres qu'il a envoyées à différentes autorités, y compris au secrétaire général du Parti, G. Husak, sans recevoir en échange autre chose que des réponses dilatoires et aussi la plainte qu'il a fini par déposer contre la police auprès du Procureur général. Cette plainte, comme de bien entendu, n'aboutit pas. Elle ne fit qu'intensifier les mesures policières de toutes sortes. Les premières conclusionsqu'en tire Dubcek concernent la démocratie à l'intérieur du Parti et de la société: "D'une part, certaines sections des services de sécurité usent et abusent de leurs pouvoirs pour mener les activités illégales dont j'ai parlé ci-dessus - il s'agit de la surveillance et de l'intimidation menées contre Dubcek - (NDLR) - et d'autre part des forces à l'intérieur de ces unités tentent de s'emparer du contrôle exclusif sur toute la vie publique et

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politique (...). C'est pourquoi, non seulement, des réseaux de surveillance ont été tissés autour de moi, mais aussi des informateurs de toutes natures ont été placés à tous les niveaux de la société. Ceci gêne l'activité et le travail d'éducation politique du parti dont la principale fonction est remplacée par la coercition (...) Dans un parti privé des possibilités d' une discussion libre, incapable même d'exercer un contrôle régulier sur ses organismes les plus importants, il est inévitable que la corruption s'étende. Le double jeu devient général: les gens agissent différemment en public et en privé, dans les réunions et avec leurs amis. Au lieu de se conduire franchement dans le Parti, les syndicats, la jeunesse, les organisations de femmes (...) et dans la presse, l'indifférence gagne la population, trainant derrière elle une atmosphère de suspicion, de peur, d'hypocrisie et de délation policière. Dans une telle situation, il est impossible d'obtenir une majorité démocratique dans le parti". (...) A l'inverse de cette méthode, Dubcek réaffirme la légitimité démocratique de la ligne d'après janvier 1968, et assure que mêmeet surtout - après l'invasion, sa politique était la seule réaliste pour sortir le pays de la crise où l'avait plongé l'invasion. Dubcek décrit ensuite le processus par lequel lui et son équipe furent écartés du pouvoir en avril 69 et comment la nouvelle direction du parti finit par faire annuler la résolution de novembre 68 et remettre en cause toute la politique menée après janvier 68, date de son arrivée au pouvoir. Dubcek réaffirme alors les divergences entre sa politique et celle des dirigeants actuels et souligne qu'il s'agit de "deux lignes irréconciliables". Ensuite, il repousse les accusations diverses dont sa politique a fait l'objet : retour au capitalisme, abolition de l'économie planifiée et de la propriété agricole collective, abandon de la communauté des pays socialistes - et tout spécialement relâchement des liens avec l'URSS, affirmant à propos de ceux-ci : "Aujourd'hui, tout comme au moment où fut publié le Programme d'Action, je suis convaincu (...) que la République Socialiste Tchécoslovaque ne peut fonder sa politique sur son retrait de la communauté des pays socialistes; au contraire, elle a un besoin vital de cette coopération, tout particulièrement avec l'Union soviétique. C'était et ce sera encore dans l'avenir la base de la politique étrangère tchécoslovaque". Dubcek évoque ensuite la situation actuelle du pays, et tout particulièrement le système qui mesure les compétences professionnelles au degré de conformité idéologique définie par la direction du Parti. Il affirme qu'un tel système qui a conduit à la "démission forcée de grands nombres de compétences dans les secteurs de la vie industrielle et culturelle" cause un tort irréparable au pays. Il déclare que la direction actuelle du parti s'est avérée incapable de résoudre les problèmes auxquels la société se trouve confrontée et il donne l' avertissement qu'il y a un risque d'évolution analogue à celle qui aboutit au soulèvement ouvrier en Pologne en 1970. Des réactions vives et maladroites... La lettre de Dubcek a provoqué de violentes réactions, en Tchécoslovaquie comme à l'étranger. Mais le plus surprenant a été la somme de maladresses (du point de vue de ses intérêts, s'entend) dont Husak s'est rendu capable, Il est apparu à la télévision défait, l'écume à la bouche, menaçant Dubcek et ses sernblables au pire d'une arrestation, au mieux d'un exil forcé vers la Suède. Dorénavant a conclu Husak, ceux qui mènent de telles campagnes et publient de telles lettres seront considérés comme des "traitres déclarés, des ennemis avoués du peuple tchécoslovaque et de son système social". Allant plus loin, le journal SMENA dans son édition du 25 avril 75 indiquait que "toute tolérance a ses limites" et insistait lourdement sur le fait que de tous les responsables du "chaos des années 68-69"' aucun, y compris Dubcek, n'avait été condamné à mort ni privé des possibilités de mener une vie "normale". Il ne fallait pas en déduire, poursuivait l'auteur de l'article, que lesdits responsables pouvaient profiter de cette mansuétude pour ramener le chaos. Même les procès de l'été 72 n'avaient donné lieu à un tel spectacle ni à un tel déferlement d'invectives. Ces injures ont eu au moins le mérite de révéler l'existence de la lettre à toute la population, ainsi que d'en certifier l'auteur. La prestation télévisée de Husak a été d'une grande aide pour l'opposition, lui épargnant plusieurs mois - sinon plus - de travail de propagande. Une autre conséquence des sorties de Husak réside dans le crédit qu'il a, malgré lui, donné à l'opposition : de telles attaques ne peuvent être dirigées que contre un ennemi important qui représente un réel danger; en les proférant, Husak a fait l'aveu qu'après plusieurs années de normalisation et de consolidation, le pouvoir est si peu stable qu'une simple lettre suffit à le menacer. Les réactions officielles ne s'arrêtèrent pas là. Une campagne de presse fut lancée contre Dubcek, mais aussi contre Smrkovsky et ses mémoires. Comme au bon vieux temps, elle s'accompagna d'une campagne dans les usines cherchant à faire voter par les ouvriers des résolutions indignées. Mais il semble bien, contrairement au bon vieux temps, que cette campagne n'eut pas le succès escompté. C'est ainsi qu'à l'usine ARITMA de Prague, les ouvriers, avant le vote, eurent l'insolence de demander à prendre connaissance du contenu de la lettre. Ce leur fut évidemment refusé, mais du même coup la résolution tomba aux oubliettes. Les services de sécurité eurent, quant à eux,

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TCHECOSLOVAQUIE moins de problèmes. Fin avril. ils lancèrent une série de perquisitions dans tous les milieux considérés comme oppositionnels, c'est-à-dire l'intelligentsia, les anciens collaborateurs de Dubcek et Smrkovsky, d'anciens membres de l'appareil du Parti démissionnés dans le cours de la normalisation, enfin d'anciens détenus politiques libérés après avoir purgé leur peine. Des auditions dans les locaux de la sécurité suivirent la confiscation de livres, documents et journaux divers. Et s'il ne semble pas que les arrestations opérées aient été maintenues plus de quelques heures, l'ampleur des opérations policières est pourtant confirmée par le journal SVOBODNE SLOVO qui indique que 522 suspects ont été entendus. De telles descentes de police opérées simultanément à Prague, Brno et Bratislava soulignent suffisamment la nervosité du pouvoir qui semble avoir voulu frapper un grand coup. ... Qui sont un aveu de faiblesse Mais de quoi a-t-il donc peur? En tout cas on ne peut que constater que la lettre de Dubcek ne saurait inquiéter longuement les Soviétiques. Ces derniers sont même particulièrement ménagés puisque, de la constante référence à la résolution de novembre 68 à laquelle Brejnev. avait personnellement donné son accord, jusqu'à la reconnaissance, une fois de plus explicite, des nécessaires relations privilégiées entre la Ichécoslovaquie et l'URSS, rien dans cette lettre ne saurait vraiment les heurter. Y compris, et surtout, sur le de l'anti-soviétisme, puisque en soulignant la responsabilité de la direction Husak dont la "politique a approfondit les sentiments anti-soviétiques de la population'' il en oublie celle des Soviétiques eux-mêmes dont les chars sont quand même pour quelque chose dans cet état d'esprit. Il s'agit évidemment d'un oubli délibéré qui vise à interdire à Husak le recours à la protection du "grand frère", de façon à ce que la polémique demeure sur le domaine intérieur, là précisément où Husak est le plus faible. La direction Husak est en effet une direction à bout de souffle, n'ayant atteint aucun des objectifs pour lesquels elle avait été mise en place. C'est d'ailleurs la principale raison qui a poussé Dubcek hors du silence où il s'était maintenu depuis plusieurs années. Il sait qu'il possède un atout essentiel. la crédibilité; mieux que personne il peut disposer d'un capital de confiance dans la population, et aujourd'hui, en Tchécoslovaquie, c'est déjà beaucoup. Cette confiance, Dubcek se propose de la mettre au service du Parti afin de le réunifier, chose, souligne-t-il que Husak est incapable de faire. Ce langage vise essentiellement la pléiade des cadres intermédiaires de l'appareil inquiets de leurs isolement de plus en plus grand. Mieux que tout discours idéologique, il est à même d'entrainer une importante fraction de l'appareil fortement commotionné par l'incertaine discussion qui se déroule actuellement au sommet du Parti. La situation économique et politique Cette discussion dont les enjeux sont autant politiques qu'économiques, condense tous les problèmes qu'a affrontés la Tchécoslovaquie depuis l'intervention. Depuis cette date, jamais les choix n'avaient été aussi difficiles. Ni les chars, ni les procès n'ont en effet apporté de réponse aux problèmes qu'ils étaient censés résoudre. Surtout ils se sont révélés incapables de faire tourner les machines. Car, une fois de plus, c'est à ce niveau que le bât blesse le plus douloureusement la direction Husak. Cette dernière, dans les premiers moments de son euphorie, a pensé pouvoir compter sans réserve sur l'aide économique des Soviétiques. Et de fait, deux ans après août 68, les vitrines tchécoslovaques étaient parmi les mieux approvisionnées de toute l'Europe de l'Est, impulsant une vague de consommation inconnue jusqu'alors dans le pays. On en oublia que cette consommation ne reposait pas sur un volume de production propre à la satisfaire. L'intervention armée avait en effet remis aux calendes les nécessaires réformes économiques qui pourtant constituaient le principal sujet de discussion des cercles dirigeants dans le cours des années 60. C'est cette discussion qui avait amené le remplacement de Novotny par Dubcek le 5 janvier 68 après une féroce lutte de fraction. Après août 68, les normalisateurs, qui connaissaient le caractère explosif de la discussion sur la réforme, s'empressèrent de suspendre toute mesure économique novatrice et décidèrent qu'il était urgent... d'attendre. C'est ainsi que les mêmes vieux problèmes se perpétuèrent: mauvaise qualité de la production, coûts de fabrication trop élevés, gaspillages... Sans oublier la corruption, parfois aux niveaux les plus élevés de l'appareil du Parti (1). Les particularités politiques du moment n'arrangèrent point cette situation. A la résistance larvée de la classe ouvrière qui répliqua à l'invasion par la baisse des cadences, l'absentéisme, voire parfois le sabotage, répondit le manque des compétences dans des branches entières de la production. Les normalisateurs avaient en effet limogé des milliers de cadres et de techniciens jugés trop favorables au régime Dubcek : tel savant atomiste se retrouvait balayeur de rues, tel ingénieur en électronique s'est retrouvé manoeuvre ou magasinier, etc. Dans la grande vague des purges de la fin 69, 40% du personnel d'encadrement de l'appareil économique fut remercié et remplacé par des bureaucrates dont l'incompétence n'avait d'égale que la servilité à l'égard du nouveau régime. Le même mouvement affecta l'appareil syndical où la quasi-totalité des travailleurs élus par leurs camarades furent démissionnés. Il toucha enfin les larges couches de l'intelligentsia qui, empêchées de travailler furent

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›yées à la production. C'est ainsi qu'à ague, le dernier pont construit sur la Moldau est, dans le langage populaire appelé "Pont de l'intelligentsia'' tant est élevé le nombre des anciens écrivains, journalistes ou autres ayant participé à sa construction, Aucun pays ne pourrait se permettre le luxe, en pleine période de changement technologique, de renvoyer à la chaine près de la moitié de ses techniciens formés à grands frais durant de longues années d'études. C'est pourtant ce que s'est permis la Tchécoslovaquie durant la normalisation, Il n'y a rien d'étonnant si dans ces conditions, le problème des compétences est une problème brûlant qui n'en finit pas de se poser. Lors du plenum du CC d'octobre 72, le problème de la réintégration des cadres limogés pour raisons politiques s'était déjà posé, mais aucune solution n'avait été proposée. Deux ans plus tard, lors du plenum du CC de novembre 74, la question revint à l'ordre du jour, rendue encore plus sérieuse par les difficultés amoncelées. La discussion dut être rude puisque, contrairement aux habitudes, le discours de Husak ne fut même pas publié dans la presse, de même qu'aucune information digne d'intérêt ne fut livrée au public. Les fonctionnaires et membres du Parti durent se contenter d'un petit texte interne et inodore; le public, lui, eu droit à quelques sévères critiques contre A. Dubcek. Mais il est hors de joute que cette session fut consacrée aux difficultés économiques, comme en témoigne, entre autres, une phrase du texte interne qui reconnait la perte de 20 milliards de couronnes pour l'économie tchécoslovaque à la suite de l'augmentation du prix du pétrole soviétique. Le prix du pétrole et plus généralement celui de toutes les matières premières et énergétiques est sans conteste l'un des grands problèmes du moment. Les Soviétiques qui jouissent dans les pays de l'Europe de l'Est d'un quasi-monopole sur ces matières ont décidé de les augmenter. Ce faisant, ils ne semblent pas avoir tenu grand compte des plans de développement des démocraties populaires qui, conçus au début des années 70, tablaient sur des prix stables. Une réunion des pays du Comecon réunie en décembre 74 a débouché sur une augmentation moyenne de 52% du prix du pétrole et des matières premières; il semble de plus que les Soviétiques n'aient pas garanti une augmentation des livraisons (2), contrairement à ce que demandaient leurs clients inquiets des plans et investissements en cours. Ces derniers devront donc se tourner vers d'autres exportateurs et payer au prix fort du marché capitaliste, cours supérieur à ceux pratiqués par les Soviétiques, même après augmentation de leurs prix. Aux problèmes du pétrole s'ajoutent ceux posés par la crise capitaliste mondiale. Il n'est pas question d'affirmer qu'il s'agit pour la Tchécoslovaquie d'une donnée décisive, mais elle n'est pas négligeable pour autant. De façon générale, le volume des échanges entre l'Est et l'Ouest n'a fait que croître au cours de la décennie écoulée, s'accélérant même dans les demières années. La Tchécoslovaquie qui n'a au mouvement se voit aujourd'hui dans la situation où ses importations en provenance du monde capitaliste sont, par suite de l'inflation, beaucoup plus chères, alors que ses exportations, par suite de la crise capitaliste qui accentue la faible compétitivité de ses produits, sont beaucoup plus difficiles à écouler (3). Enfin, et ce n'est pas noircir le tableau, des facteurs économiques internes ont leur poids de responsabilité dans la mauvaise situation économique du pays. Ce sont les problèmes économiques traditionnels des démocraties populaires, directement dérivés des choix politiques faits par la bureaucratie, de son parasitisme social (4) et de son hégémonie politique, Signalons, pour mémoire, la faible productivité du travail et des investissements nouveaux qui entrainent des prix de gros élevés, l'anarchie des choix économiques qui trop souvent rend la production inadéquate par rapport aux besoins de la population, le volume de l'épargne qui refusant de s'échanger contre des produits de mauvaise qualité atteint des chiffres fantastiques. Les contrôles incessants et tâtillons viennent encore alourdir le poids d'un mécanisme qui, en Tchécoslovaquie, est tout particulièrement lourd. Quand on reparle de réforme économique Dans une telle situation certains pensant qu'il faudra inévitablement augmenter les prix à la consommation de façon à éponger les charges nouvelles. Mais dans quelle mesure de telles augmentations (on parle de 15%) seront-elles tolérées par les consommateurs ? A Prague, comme dans toutes les capitales de l'Europe de l'Est, les bureaucrates se souviennent fort bien des révoltes polonaises de la Baltique à la suite d'une brutale augmentation des prix de détail. Ils ont senti passer de trop près le vent du boulet pour recommencer aisément une expérience similaire. Aussi parait-il plus probable que les mesures futures seront graduelles, moins immédiatement sensibles, et surtout orientées vers le long terme. C'est dans ce cadre qu'on reparle de la réforine économique et des mesures prises par Dub cek du temps où il était au pouvoir. Quelques semaines après le CC de novembre 74, un rembre du présidium du Parti slovaque fit paraitre un article significatif consacré aux questions économiques. Certains passages avaient une odeur de souffre, puisqu'on pouvait notamment lire : "Les efforts pour

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TCHECOSLOVAQUIE établir de solides relations entre production et commerce sont fondés sur des considérations d'ordre rationnel. De tels efforts de -vraient être aujourd'hui notre principal souci. Les idées de ces pénibles années (il s'agit des années de la direction dubcekienne - NDLR) ne furent pas toutes réactionnaires ni inconciliables avec la société socialiste. Ce serait une grossière erreur que de le penser. Après tout, ce sont précisément les erreurs et les fautes, les insuffisances et les faiblesses quil, demeurées en l'état durant de longues années, servirent de base objective aux abus lorsque, la démagogie soulevant l'hystérie, on eut recours aux demi-vérités". Si les mots ont un sens, s'agit ni plus ni d'une reconnaissance de la validité des thèses d'Ota Sik, c'est-à-dire de la politique économique de Dubcek! Et ce sont pas les concessions de circonstance ("démagogie!!. "hystérie" , "demi-vérités"') qui enlèvent son poids à l'aveu. Pour qui connit les débats qui agitèrent et qui agitent encore les hautes sphie-

Oil y a dans ce passage autant entre les lignes que dans les mots. Contrairement à toutes les déclarations officielles, l'auteur, non seulement reconnait que la politique économique de Dubcek était juste (même si elle a conduit à des abus), mais de plus met discrètement en garde sur l'avenir, lorsqu'il sera impossible de réparer les futures "er -reurs et fautes, insuffisances ou faiblesses". Pour ne pas en arriver là, l'auteur propose de mieux utiliser le marché comme régulateur économique, de donner plus de souplesse au système de planification, de laisser plus d'initiatives aux cadres économiques "intermédiaires" etc. Ota Sik exilé et régulièrement insulté par la press de Prague y retrouverait sans peine ses petits! Il faut mesurer le chemin parcouru! Sept ans après l'intervention militaire, un membre important de la bureaucratie reconnait que cette intervention n'a tellement rien réglé qu'on en est à reprendre les vieilles recettes. A croire qu'on ne serait que dans les années 60 lorsque le débat sur la réforme économique battait son plein. De ce point de vue, 1975 ressemble de plus en plus à 1967; à cette différence que si Novotny s'appelle maintenant Husak, le concurrent est toujours Dubcek. Un Dubcek avec une auréole de martyr pour ajouter à sa gloire à peine entamée. C'est dans un tel contexte qu'il faut comprendre la lettre de Dubcek. Ce dernier l'a écrite par référence à des débats qu'il ne pouvait pas ne pas connaitre. Vite, plus vite que Husak et que les Soviétiques, il en a compris la signification et les possibilités: plutôt que de faire faire la politique des réformateurs par de vieux staliniens sur le retour, mieux vaut pour avoir une minime chance de succès, la faire faire par les réformateurs eux-mêmes.

Certes, la direction tchécoslovaque n'est pas encore prête - loin s'en faut - à accepter une telle solution. Mais certains de ses cercles sont déjà prêts à envisager un rapprochement avec quelques personnalités déchues. Déjà, il y a quelques mois, des entretiens exploratoires ont eu lieu entre des émissaires de Husak et des représentants de l'opposition. Il s'agissait de fixer le prix d'une éventuelle collaboration. De tels contacts n'allèrent pas loin car ils butèrent que le préalable exigé par l'opposition : la libération immédiate de tous les prisonniers politiques. Rien n'indique de toute façon que l'oppositions dubcekiste était prête à collaborer. La lettre de Dubcek prouverait plutôt le contraire, tant elle insiste sur l'irréconciabilité des deux lignes politiques. Plus qu'une aide pour résoudre les difficultés actuelles, Dubcek se présente comme une alternative au régime de Husak. Il serait certes hasardeux de tenir une telle tentative pour gagnée d'avance, tant les menaces de procès ou d'expulsion ont été nombreuses. Mais face aux menaces, il y a une situation objective et pour Husak une marge de manoeuvre de plus en plus réduite. Si Dubêtre définitivement empêché de parler, il resterait le courant qu'il représente et le crédit attaché à son nom. Et surtout, il resterait un langage auquel les bureaucrates intermédiaires du Parti se sont montrés sensibles, tant est grande la peur de l'avenir et profond le doute sur les possibilités de l'équipe de Husak. Un tel doute au sein de l'appareil est, du point de vue des intérêts de Husak, loin d'être sain. Il peut brutalement déboucher sur les rivalités et les combats de cliques, faisant des majorités d'hier, les minorités de demain. De cela, l'histoire des démocraties populaires en apporte tous les jours la leçon. Ce combat autour du Parti est le véritable enjeu de la lettre de Dubcek. C'est cet enjeu qui explique l'incroyable nervosité d'une équipe qui pressent ses troupes se dérober sous elle. Et le combat est loin d'être terminé. Après avoir débuté sur le terrain national, il ne manquera pas d'accéder à l'arène internationale. Un long texte tirant le bilan de six années de normalisation circule en ce moment en Tchécoslovaquie. Ecrit par Zdenek Mlynar, ancien secrétaire du CC et membre du BP du PCT sous Dubcek, limogé en septembre 69, puis expulsé du Parti, ce texte proposerait une série de mesures propres à effacer les traces de l'intervention en Tchécoslovaquie. Toutes ces mesures auraient comme préalable la mise à l'écart de l'actuelle équipe de direction. On murmure dans certains cercles que ce texte aurait été écrit pour être présenté à la réunion des PC européens, peutêtre même sous l'égide et la responsabilité du PC italien. Devant cette offensive, les réponses de Husak se sont distinguées par leur précipitation et

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leur maladresse. Nous avons déjà signalé la campagne de presse et les descentes policières. Appartient également à ce contentieux le décret d'amnistie promulgué le 8 mai 75 à l'occasion du trentième anniversaire de la libération du pays. Les milieux concernés, confortés par des rumeurs issues des hautes sphères, s'attendaient à de larges mesures d'amnistie. Le changement de conjoncture politique a considérablement réduit le champ d'application du décret qui, désormais, ne vise plus que ceux qui n'ont commis que des "fautes bénignes". C'est-à-dire qu'il exclut tous ceux qui, de près ou de loin, ont été condamnés pour des faits en relation avec les évènements de 1968. Cette mesure, dictée à l'évidence par les circonstances, rendra encore plus difficile - mais n'est-ce pas déjà impossible? - tout rapprochement entre Husak et l'opposition, De fait, le direction Husak n'a jamais été aussi isolée, ni surtout aussi impuissante. Le plus caractéristique de cette impuissance c' est qu'il lui faut sans cesse réaffirmer la légitimité de son pouvoir, et parallèlement, se couper de tous les groupes avec lesquels une collaboration serait envisageable. Cet affaiblissement de la direction Husak ressemble à un paradoxe au moment où ce dernier vient d'être "élu" président de la République. Et pourtant cette élection est un aveu supplémentaire d'isolement. Le remplacement de Svoboda, l'ancien président de la République était en effet à l'ordre du jour depuis plus d'un an, date à laquelle son impotence totale devint quasi officielle. Les rumeurs les plus diverses ont couru sur le nom de son remplaçant, mais la réalité s'est finalement fixée sur Husak qui dorénavant cumulera cette charge avec celle de secrétaire générale du PCT. Si du point de vue de l'importance réelle du poste de président de la République ce choix en vaut un autre, il n'en va pas de même en ce qui concerne les symboles et les souvenirs. Tout citoyen tchécoslovaque garde en mémoire la situation de Novotny qui en 1968, en cumulant les deux charges, fut accusé d'avoir entre les mains des pouvoirs exorbitants et fut finalement écarté. Aujourd'hui Husak se trouve un peu dans la situation d'un Novotny qui, circonstance aggravante, serait slovaque. Ce dont une grande partie de la population tchèque tirera argument pour fortifier à la fois son chauvinisme et son opposition. Il est hautement significatif que malgré ces inconvénients on ait exigé que n'importe quelle autre personnalité, même la plus neutre et la moins compromise, serait encore un plus mauvais choix que celui de Husak. A croire qu'on n'avait pas le choix. Un autre sujet d'inquiétude pour Husak est l'étrange réserve qu'on observée les Soviétiques dans toute cette affaire. Certes la "Pravda" a publié fin avril un compte-rendu du discours de Husak, puis Kirilenko, à l'occasion du trentième anniversaire de la victoire sur le nazisme, l'a décrit comme un "fils loyal du peuple travailleur, un patriote et un internationaliste, un membre important du mouvement communiste international", mais l'appui n'est pas allé au-delà. Surtout aucune campagne de la presse moscovite n'est venue à la rescousse de celle de Prague. Le nom de Dubcek n'a même pas été prononcé. On ne peut, loin de là, en déduire un renversement des alliances inter-bureaucratiques, mais Husak se souvient certainement de l'abandon aussi subit qu'inattendu dont Novotny fut la victime le jour où les Soviétiques le jugèrent moins capable que Dubcek de dominer une situation incertaine. Et surtout, il se souvient de 1973, année où P. Chelest fut démis de ses fonctions du BP du PCUS. Comme il est d'usage en pareilles circonstances des rumeurs ne manquérent pas de le charger de tous les péchés, notamment d'avoir intoxiqué le direction soviétique pour la conduire à intervenir en Tchécoslovaquie en 1968. Comme s'il fallait trouver un bouc émissaire responsable d'un triste malentendu... qu'on allait s'empresser de prenants renversements. Husak, qui connait cela mieux que personne, a tout lieu d'être inquiet. Sept années après l'intervention rien n'est réglé et tout semble recommencer. Jusqu'aux circonstances qui ont un air de déjà vécu. A l'automne de 1967 les étudiants de Prague manifestaient contre les coupures de courant dans les cités universitaires en criant: "De la lumière! De la lumière!". La police y vit une manifestation subversive qu'elle réprima sauvagement, ce qui enclencha le processus d'éviction de Novotny. Cette année, au premier jour du printemps, quelques étudiants parcoururent le campus avec une banderole proclamant: "Vive le printemps! Eh! l'herbe, tu te décides à pousser ?" Tout un programme. (1) "Le Monde" dans son édition du 12 juin 1975, a fait état de lourdes condamnations (dix à treize ans de prison) prononcées à l'encontre de trois hauts fonctionnaires du commerce extérieur tchécoslovaques : ils avaient empoché 1% de toutes les transactions avec l'étranger conclues par leurs services, soit 420. 000 F. Selon d'autres sources une procédure disciplinaire serait engagée contre deux membres du Comité Central et un secrétaire de région du Parti communiste tchèque également pour corruption. (2) La raison, fort simple, a été expliquée par l'hebdomadaire de Varsovie "Politika": "En 1974 l'URSS a obtenu des pays du Comecon, en livraison d'un peu plus de 50 millions de barrils, un milliard de roubles. La même année pour 70 millions de barrils vendus à l'ouest, elle a reçu plus de 4 milliards de roubles. (3) Cf. à se sujet les chiffres donnés par "Die Wochenbericht" 23 janvier 1975 (4) Petit symbole: les magasins spéciaux pour bureaucrates, qui dans leur majorité avaient disparu des pays de l'Est durant les années 60, sont de nouveau - discrètement - ouverts à Prague. Est-ce un signe de la crise ?

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