EN ETAT DE SIECE porlugal
LA REVOLUTION
Après le 25 avril, le 28 septembre et le 11 mars, le 25 novembre marque une nouvelle étape du "processus révolutionnaire" portugais ouvert il y a dix huit mois. Suite à la victoire des travailleurs de la construction, plus de 100 000 personnes manifestent le 16 novembre à Lisbonne. Malgré les efforts du Parti communiste portugais (PCP) pour ne pas attaquer frontalement le VIème gouvernement en tant que tel, les mots d'ordre les plus couramment repris visent directement Pinheiro de Azevedo. En outre, les boulangers menacent d'utiliser les mêmes méthodes que
C.A. UDRY les ouvriers de la construction si le Ministère du Travail s'obstine à s'opposer à leurs revendications. Ils "donnent" six jours au gouver -nement pour que celui-ci offre une "réponse positive sur nos horaires de travail et la garantie de notre salaire... (sans quoi) nous utiliserons de nouvelles formes de lutte qui démasqueront ouvertement la politique socialiste de façade de ce gouvernement qui est contre les travailleurs" Dans l'armée, la "révolte" des parachutistes de Tancos occupe une place de premier rang. Après avoir fait exploser Radio Renaissance, le
Régiment de Chasseurs parachutistes de Tancos explose ! Les parachutistes élisent un nouveau commandant et se mettent "au service de la révolution" avec l'empressement confus d'une radicalisation toute fraiche. Le gouvernement entre alors en "grève" puis -que "les Forces armées ne peuvent lui assurer l'autorité nécessaire pour gouverner". Le 25 novembre, il entame son sixième jour de "grèDans ce contexte se développe une polarisation autour de la nomination de Vasco Lourenço, membre du Conseil de la Révolution et une des têtes du "groupe des neuf", au poste de commandement de la Région militaire de Lisbonne (RML). Cette nomination implique en effet que le commandement de la région militaire de la capitale est retiré à Otelo de Carvalho, fortement soutenu durant les dernières semaines par le PCP. Dans l'armée, du moins dans de nombreuses unités de la RML. la polarisation s'effectue autour de cette nomination et de ce déplacement. Ainsi, l'EPAM (Ecole pratique d'administration militaire), qui occupera le 25 novembre la télévision, adopte en assemblée générale la motion suivante : "'Nous considérons que l'écartement du général Saraiva de Carvalho doit être considéré comme une véritable épuration à gauche qui, si elle avait lieu, ouvrirait la porte à une épuration en chaine des commandants de nombreuses unités progressistes et révolutionnaires, visant l'instauration d'une discipline militariste qui, réprimant l'organisation des soldats, permettrait de les utiliser contre les luttes des travailleurs. Les militaires de l'EPAM, réunis en assemblée générale le 18 novembre 1975, décident de : 1. - rejeter la tentative d'épuration à gauche du général Otelo, déclarant s'opposer à cette manoeuvre réactionnaire; 2. - se maintenir en état d'alerte, en défense de la révolution; 3. - exiger que, une fois pour toutes, prennent fin les manoeuvres au sommet et les décisions de cabinets avant que soient entendus les soldats des unités; 4. - alerter les soldats de toutes les unités en les appelant à donner une riposte ferme et unie à toute machination visant à affaiblir les forces progressistes et révolutionnaires dans et hors des casernes.' Ainsi, de façon déformée et dangereuse, la dy -namique de l'affrontement politico-social tend à être réduite à la bataille autour du commandement de la RML. Un tel combat pouvait être porteur d'une confrontation militaire sans jonction effective avec le mouvement de masse ou même avec le mouvement autonome des soldats. Au début septembre, à Porto, les SUV avaient abordé sous un autre angle le problème de l'écartement de Corvacho de la région militaire du Nord (voir Inprecor N° 35), ce qui avait même permis de stimuler l'organisation propre des soldats. Illusions et aventurisme Mais, pour situer plus précisément le sens des évènements du 25 et 26 novembre, il n'est pas inutile de se référer à la caractéristique fondamentale de la période. En effet, toute la spécificité de la conjoncture résidait dans le déphasage entre la crise extrêmement profonde de l'appareil d'Etat (spécialement de l'armée) et le degré de développement et de centralisation des organes embryonnaires de dualité de
Tout d'abord, une telle situation ne peut pas se prolonger longtemps. Elle doit trouver une solution soit au travers d'une restabilisation plus ou moins partielle de l'appareil d'Etat, soit au travers d'une transcroissance vers la dualité de pouvoir, quelles que soient les étapes intermédiaires. Ensuite la crise approfondie de l'appareil d'Etat qui a permis une montée ouvrière ne rencontrant pas des obstacles majeurs sur sa voie, suscite des illusions sur les capacités d'initiative politique de la bourgeoisie, mais surtout sur les possibilités opérationnelles de la hiérarchie militaire. A plusieurs reprises nous avons souligné ces
Ainsi, au début du mois d'octobre, nous écrivions : "Le dénouement favorable à la classe ouvrière de cette confrontation (occupation des radios) s'inscrit dans le cadre d'une montée révolutionnaire par paliers successifs et de victoires ouvrières sans grande résistance de l'ennemi de classe. Ceci peut créer l'apparence trompeuse d'une impuissance politique de la bourgeoisie et son incapacité définitive à reconstituer une force de frappe militaire. Cette illusion alimente un ultra-gauchisme se traduisant dans l'aventurisme du PRP-BR qui affirme qu' "à l'ordre du jour pour les forces révolutionnaires, pour les travailleurs, se pose le problème d'une insurrection" ... A ce jeu, l'extrême-gauche pourrait bien être prise dans le piège dans lequel sont tombés les communistes allemands en 1919" (Inprecor N° 35). Au début novembre, à nouveau, nous mettions l'accent sur le fait que : "Si la crise de l'armée est extrémement profonde, si les progrès de l'auto-organisation parmi les soldats sont importants, dans l'actuelle situation il serait erroné et dangereux de croire que la désintégration de l'armée a atteint un point tel que la hiérarchie soit incapable de toute initiative" (Inprecor N° 37). Si la crise de l'appareil d'Etat ne permettait pas à la bourgeoisie d'affronter directement le mouvement de masse (sans risquer une guerre civile), elle n'empêchait certainement pas le succès d'une contre-offensive militaire face à une opération aventuriste, comme ce fut le cas les 25 et 26 novembre. Le partage est difficile à opérer entre la provocation, la "folle aventure" et l'application d'un plan dans l'explication de l'initiative prise
le mardi matin par les parachutistes de Tancos. Vers onze heures, ils ont occupé la base de Tancos, les bases de Montijo, les installations de la lère région aérienne à Monsanto, et ils contrôlent l'accès à la base de Montreal. Ils réclament alors la démission de Morais e Silva, le chef d'état-major des Forces aériennes, le responsable de l'opération contre Radio Renaissance et un des dirigeants de l' "aile dure" de la hiérarchie. Cependant, la conjonction entre ces initiatives et les mesures prises par diverses unités d'occuper la Radio (Emissora Nacional) et la télévision, ainsi que l'apparition sur les petits écrans d'une des têtes de l'ex-cinquième Division (Durand Clemente) indiquent que le 25 novembre s'appliquent les éléments d'un "plan militaire" relevant du putschisme, même si les parachutistes de Tancos en ont précipité et désorganisé le déroulement. Un tel aventurisme ne tombe pas du ciel. Diverses organisations centristes (le MES et le PRP-BR essentiellement), comme des secteurs radicalisés de l'armée développent depuis 2 à 3 mois une conception aventuriste qui, sous prétexte d'anticiper un "coup réactionnaire" se traduit par une orientation putschiste. Un manifeste diffusé le 21 novembre, signé par le major de la Police militaire de Lisbonne (Tomé), par Durand Clemente, par Matos Gomes, etc., et intitulé : "'Manifeste des officiers révolutionnaires aux soldats, marins, à la classe ouvrière et au peuple travailleur", met l'accent sur l'imminence d'une offensive réactionnaire : "... Nous assistons à une escalade réactionnaire désespérée de la bourgeoisie, aux tentatives que son VI° gouvernement, ses partis et ses officiers développent pour écraser la puissante offensive populaire". On retrouve ici la position d'organisations centristes qui confondent la volonté d'opérer in coup réactionnaire dans divers secteurs de la hiérarchie militaire, sa préparation même, avec la réunion des conditions d'ensemble pour l'effectuer avec une chance sérieuse de succès. La bourgeoisie non seulement peut préparer des coups, elle peut aussi les décommander, les différer, tant il est vrai qu'il est impossible de créer artificiellement les conditions favorables stimulant une coordination et une synchronisation des efforts de la majeure partie de la réaction. Centristes et ultra-gauches Que proposent ces officiers révolutionnaires, aujourd'hui arrêtés pour la plupart, recherchés et frappés par la répression ? Leur réponse ne laisse aucun doute : "Face à cette situation, les officiers signataires, conscients que leur place ne peut être qu'aux côtés des travailleurs, soldats et marins dans leur lutte pour l'émancipation, pour le pouvoir populaire, pour le socialisme et l'indépendance nationale, considèrent que la seule issue pour la Révolution portugaise réside dans la constitution d'un pouvoir d'unité révolutionnaire avec un programme d'action défendu publiquement devant les masses populaires ayant pour objectif principal le transfert aussi rapide que possible du pouvoir aux travailleurs portugais organisés dans une structure qui culmine dans une Assemblée populaire nationale ... L'issue de la crise réside dans la construction d'un pouvoir révolutionnaire basé sur un programme d'unité révolutionnaire fondé sur les idées exprimées dans le Document du COPCON". Ce manifeste fait la première page de l'hebdomadaire du PRP-BR du 21.11. 75. Ce même PRP-BR, le 10 novembre, tenait une conférence de presse, au cours de laquelle, Isabelle do Carmo déclarait: "Pour nous, dans ce moment, il n'existe pas d'autres solutions que l'insurrection armée. Comme toute l'histoire le démontre, la bourgeoisie chaque fois qu'elle veut défendre ses intérêts déclenche une guerre civile. Heureusement qu'au Portugal les forces de droite ne possèdent pas une armée. Pour l'avoir, elles doivent avoir recours à des mercenaires, ayant leurs bases en Espagne, ou aux armées des Etats-Unis et de l'OTAN". (''A Capital" 10.11.1975). Cette position reflète l'orientation dominante, même si elle s'exprime avec beaucoup plus de précautions dans les écrits du MES, des deux organisations les plus importantes du FUR (PRP et MES) ainsi que des secteurs militaires qui se situent dans les parages des signataires du Manifeste. Cette orientation ultra-gauche et aventuriste s'articule sur les points suivants :
-a) Une sous-estimation considérable de la capacité d'initiative militaire des secteurs contrôlés par la hiérarchie militariste qui se combine, paradoxalement, avec la multiplication d'affirmations de l'imminence de l'installation "d'un pouvoir autoritaire qui assumera des formes fascistes qui, rapidement, aura recours à un bain de sang et de terreur, Pour que la "paix et la discipline règnent". ("'Revolucao" 17.10.75 - Hebdo. du PRP-BR). Cette dernière affirmation repose essentiellement sur une conception simpliste des rapports entre la crise économique et l'installation "d'un pouvoir autoritaire qui assumera des formes fascistes".
-b) Une incompréhension radicale du développement et du niveau de conscience des larges secteurs des masses, de l'emprise des illusions démocratiques dans des couches significatives de la classe ouvrière vu l'inexistence d'une expérience de dualité de pouvoir qui permet le déplacement de la légitimité des institutions bourgeoises aux organes de pouvoir ouvrier, et avec une sous-évaluation des effets négatifs de la division au sein de la classe ouvrière, ainsi que du développement inégal des luttes entre les diverses branches et régions conduisant aux jugements les plus impressionnistes sur la conjoncture. Ainsi, le MES déclare : "Il y a les conditions militaires, politiques et économiques pour que l'offensive populaire se développe. Du point de vue militaire, la droite ne possède pas les soldats pour faire
PORTUGAL un coup; du point de vue économique, la montée du coût de la vie, le chômage des besoins les plus immédiats sont des problèmes qui ne peuvent être résolus sans un pouvoir révolutionnaire; du point de vue politique, les illusions dans la démocratie bourgeoise, les illusions envers les réformistes commencent à être clairement dépassées et les travailleurs comprennent finalement que ce ne seront pas les politiciens qui feront la révolution en leur nom, mais que seulement les masses au travers de leur organisation et de leur lutte pourront faire triompher la révolution socialiste" (''Poder Popular" 5-11, 11.75, hebdo. du MES). A partir de cette analyse, le thème de "l'offensive populaire" est mis à l'ordre du jour, soutenu par l'idée qu'il faut résoudre la question du pouvoir avant que la bourgeoisie ait créé une "armée professionnelle, construit son appareil répressif, réuni les forces nécessaires pour nous écraser, pour défaire tout notre effort". (idem). Il est évident qu'une telle orientation même si elle n'adopte pas les formulations du PRP-BR sur "l'insurrection armée", porte à la recherche parmi les officiers révolutionnaires comme dans les SUV, de l'instrument militaire permettant de résoudre la question de la prise du pouvoir, conçue, elle, comme un complément technique au développement des "organes de pouvoir populaire" (en fait des organes embryonnaires de dualité de pouvoir, non centralisés). A ce sujet, l'analogie entre la formulation de ce qui pourrait servir de mot d'ordre gouvernemental au Manifeste des officiers révolutionnaires et la formulation utilisée par le MES dans l'éditorial du "Poder Popular" (28-3. 11.75) est frappante:
"Nous devons créer les conditions pour la formation d'un Gouvernement d'unité révolutionnaire qui se maintienne au pouvoir jusqu'à la création de l'Assemblée populaire nationale". -c) La méprise sur les rapports de forces réels entre la "gauche révolutionnaire" (comprise comme étant le FUR par le MES et le PRP-BR) n'a d'égale que les illusions sur le PCP. Le MES affirme: "Ce n'est pas la 'gauche qui est à la remorque du Parti communiste, mais le Parti communiste qui, depuis l'appui donné au document du COPCON, systématiquement aux moments décisifs de la lutte, s'est mis à la remorque de la gauche révolutionnaire. Il existe, en ce moment, au niveau civil et militaire, un aspect important qui est que, pour la première fois sur des terrains essentiels, dans les entreprises, dans les casernes, dans les quartiers, mais surtout au niveau global de la lutte politique de la classe ouvrière et des travailleurs, se déroule une dispute entre la gauche révolutionnaire et le réformisme au niveau de la direction de's luttes de masses" (Poder Popular", 5-11.11.75). Or, depuis le début du mois d'octobre le PCP avait repris l'initiative, après avoir été dérouté en août et au début septembre. Ensuite, il n'est pas nécessaire d'insister sur la confusion du MES au sujet de l'orientation stratégique du PCP, ce qui explique son incompréhension de la nature et des limites des tournants tactiques effectués par le parti d'Alvaro Cunhal. Enfin, une des caractéristiques même de la montée révolutionnaire au Portugal réside dans un mouvement spontané et semi-spontané qui s'exprime, entre autres, dans un degré rela-
tivement bas de structuration des travailleurs au sein des organisations révolutionnaires et centristes, mais qui se combine avec de fortes capacités d'initiative et d'auto-organisation de larges secteurs. Ce trait de l'ascension du mouvement de masse ne va pas sans susciter des processus d'auto-intoxication parmi les groupes centristes, malgré ou à cause de leur dimension restreinte. Après le 25 et 26 novembre, gageons que le MES aura révisé cette position.
-d) Une attitude ultra-gauche face à la socialdémocratie qui s'exprime dans des formules et une ligne analogues à celles des courants ultra-gauches au sein du mouvement communiste au cours des années 21/23 ou relevant même de la politique de la troisième période de l'Internationale stalinienne. Le MES affirme: ! C'est ainsi que les forces social-démocrates servent la progression des forces fascistes ; pour cela nous ne pouvons pas séparer notre mot d'ordre: 'Mort à l'ELP et à ceux qui la soutiennent' du mot d'ordre 'A bas la socialdémocratie'; c'est pour cela camarades que le MES dit, chaque fois de façon plus correcte et à chaque fois cela apparait plus clairement: la social-démocratie est une phase de la transition vers le fascisme"'. (''Poder Popular'5-11 11.75). Emergent ici les thèmes classiques de l'ultragauchisme: le passage graduel au fascisme, la nécessité de battre la social-démocratie pour écraser le fascisme. Une confrontation directe avec l'appareil d'Etat risque bien de découler de ce type d'affirmations, lorsque, simultanément, on soutient que la social-démocratie est hégémonique militairement et politiquement. Le MES, comme la majeure partie des organisations du FUR est donc incapable de saisir la nature et la fonction contre-révolutionnaires du PS. Sous la couverture de la défense de la démocratie bourgeoise, celui-ci visait et vise à désarmer les travailleurs, à supprimer les commissions de soldats, à réduire au maximum le rôle des commissions de travailleurs, sans que soient supprimés les droits démocratiques des organisations réformistes ou mis en question le fonctionnement des institutions de la démocratie bourgeoise parlementaire. Que cette politique permette à la bourgeoisie de stabiliser les organes du pouvoir d'Etat, c'est certain, mais il n'en découle pas que le PS soit l'instrument fonctionnel pour écraser la classe ouvrière. Ceci apparait d'ailleurs clairement lorsque, après un succès de la contre-révolution démocratique menée par le PS, s'affirme la seconde phase d'offensive directe de A partir de leur caractérisation du P.S., était rejetée toute politique cohérente de front unique mettant à profit, par exemple, les tensions existant au sein du parti de Mario Soarès, vu son opposition au mouvement revendicatif des travailleurs de la construction ou de la métallurgie. Dès lors, les organisations centristes non seulement consolident la division de la classe ouvrière, mais ne donnent aucune réponse au développement inégal de la mobilisation entre le Nord et le Sud, inégalité liée, entre autres, à l'influence différente du P.S dans la classe ouvrière dans ces deux régions. Les évènements du 25 et 26 novembre doivent être replacés aussi dans le cadre général de la politique ultra-gauche des organisations centristes qui fusionnait avec les concepts plus strictement technico-militaristes d'un noyau d'officiers révolutionnaires ayant une certaine influence à Lisbonne, Une victoire trop facile? Durant 2 jours, un peu plus de 400 commandos se sont littéralement promenés d'un point à l'autre de la région de la capitale. Le Colonel Jaime Neves surgit comme un brillant chef d'orchestre, capable avec peu de moyens de mettre au pas quelques unes des principales unités militaires de la "Commune" de Lisbonne. Jaime Neves, fermement soutenu dès la fin juillet par le PS, avait déjà rétabli l'ordre dans son unité. L'hommage que lui rend le 20 novembre le capitaine Antonio Bras, fraichement "expulsé" de la base de Tancos, suffit pour indiquer le respect qu'impose le commandant dans la hiérarchie militaire, gemment, le colonel Jaime Neves a su, en temps opportun, redonner sa véritable fonction aux Commandos... Il a su couper le mal à sa racine... Il a su dénoncer avec une énergie hardie les origines de ce malaise dans l'armée... Il le fit pour préserver à tout prix l'union et la cohésion des Forces armées" (Expresso, 22.11.1975). Mais les 25/26 novembre, fondamentalement, ce n'est pas l'efficacité strictement militaire des commandos qui s'est imposée. Malgré la crise profonde de l'appareil d'Etat et de la direction politique bourgeoise, durant ces deux jours s'affirma la capacité d'initiative centralisée que la bourgeoisie possède encore en dépit de ses faiblesses. Militairement, le commandement de la contre-offensive était cohérent et centralisé. Mais il faut aussi noter l'aptitude comme l'empressement de Costa Gomes à faire passer du côté du gouvernement cet instrument privilégié de centralisation que sont les mass media. Les émetteurs de la Radio télévision portugaise et de l'Emissora Nacional furent réduits au silence; sous la menace de l'intervention de l'EPC (Ecole pratique de cavalerie), Radio Club portugues mit fin à ses émissions dès le mardi
Vers 20 heures, de Porto, le gouver-. nement diffusait sur l'ensemble du territoire ses ordres. Le Nord s'offrait comme une base plus sûre et le gouvernement avait certainement préparé, depuis un certain temps, ce transfert des émissions.
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soir.
PORTUGAL Enfin, inscrivant sa riposte dans le cadre de la "contre révolution démocratique' sidence de la République prit soin de faire voter l'état d'urgence par la Constituante où se déclara une majorité CDS-PPD-PS. d'urgence permit à la fois de déposer dans les seules mains de Costa Gomes le commandement de toutes les unités militaires et de mettre en place une série de mesures devant fasuivant les options opérées, l'utilisation sur le plan politique de l'avantage immédiat acquis au niveau militaire. En effet, l'état d'urgence implique le droit pour les autorités de procéder à des perquisitions, et à des arrestations sans mandat, la censure de toutes les formes de correspondance, de la presse, de la publicité, de la propagande; de plus, les manifestations sur la voie publique sont interEn opposition à tout cela, sur le plan militaire, les mouvements opérés par les parachutistes de Tancos, et par les soldats de l'EPAM (Ecole pratique d'administration militaire) de la Police militaire et du RALIS sont apparus comme totalement désordonnés. La combinaison entre les éléments de provocation, l'initiative spontanée, l'application partielle des éléments d'un plan militaire putschiste et les hésitations possibles à des niveaux plus élevés de la hiérarchie militaire explique une grande partie du déroulement de cette aventure que d'aucuns envisageaient certainement comme le début de l'inLes soldats des unités engagés dans cette opération, non seulement ne disposent pas d'un commandement central, mais surtout, ne sont pas prêts à se lancer dans une confrontation ouvrant la voie à la guerre civile. Les hésitations dans leurs rangs s'accroissent d'heure en heure. Face à des troupes décidées qui apparaissent comme défendant la "légalité'' contre la "rébellion' , les vacillations ne peuvent que se renforcer, d'autant plus que la commission de dynamisation (liée à l'ex 5ème division), dès le 26 novembre à 4 heures du matin, donne l'ordre de renoncer à combattre. Face à cette confrontation militaire obscure, au sein de la classe ouvrière, logiquement, domine une attitude d'expectative, à l'exception de quelques secteurs où une mobilisation s'opère ( Setnave où le PRP-BR possède une certaine influence). Le PCP ne se met évidemment pas à la remorque de cette opération, comme pouvait l'espérer des groupes centristes ou des nostalgiques de la 5ème division. Il se contenta de mobiliser sur les lieux de travail de façon défen-
Le 27 novembre il publie un communiqué déclarant : "Les forces de gauche commettraient une grave erreur en surestimant leurs propres forces et en tentant quelque acte déséspéré... La tentative des forces de droite de profiter d'une situation qui leur est avantageuse pour imposer une telle hégémonie serait dangereuse. La solution est politique et négociée''. Le PCP ne faisait que réaffirmer son orienta-
Pour lui, la bataille trompeuse engagée sur la nomination de Vasco Lourenço, même si la dynamique en était fort dangereuse, tuait dans le cadre général de sa politique de pression visant à recomposer le Conseil de la Révolution et le gouvernement. Quant à la "gauche révolutionnaire". plus précisément le MES et le PRP-BR, elle ne manqua pas d'appeler à l'insurrection armée et de dénoncer la "trahison du PCP"! Là aussi la continuité s'affirmait. La contre-offensive décidée des commandos de Jaime Neves, appuyés par les chars de Salgueiro Maia (de l'EPC - Ecole pratique de cavalerie) a connu un succès très rapide. Si elle a permis de faire repasser l'initiative sur le plan militaire dans le camp gouvernemental, il faut cependant mesurer plus précisément l'ampleur de cette victoire. Melo Antunes, quelques jours avant le 25 novembre, situait quelles étaient selon lui les priorités gouvernementales. Ainsi affirmait-il: "L'ar. mée doit être un moyen d'agir, non pas un laboratoire politique. Aujourd'hui nous devons réparer cette erreur. Nous y arriverons en modifiant les structures et en déplaçant les personnes... Le débat (dans le Conseil de la Révolution et la hiérarchie) est très vif en ce moment. Une lutte est en cours, Une lutte dont tout dépend. Car le seul moyen de continuer à pouvoir gouverner avec le PCP... ce que nous souhaitons... c'est de gagner d'abord la bataille de l'armée, qui se déroule à presque tous les niveaux. C'est vital. Un second impératif pour -tant s'impose presque aussi fortement : la bataille de l'information' (Nouvel Observateur, 24-30.11.1975). La contre-attaque militaire victorieuse offre au gouvernement de Pinheiro de Azevedo l'opportunité de reprendre l'initiative dans les domaines indiqués par Antunes et effectuer quelques tests dans d'autres. Pour l'instant, le gouvernement marque, ou cherche à marquer des points sur quatre plans, tout en maintenant l'état d'urgence : 1. - Les mesures de démobilisation - - momentanées ? -- des soldats de la Police militaire; les mutations de commandants des diverses unités (RALIS, EPAM, PM); le retour des sergents à la PM; les arrestations de nombreux officiers; l'écartement-démission de Carvalho et Fabiao vont évidemment dans le sens d'une reprise en main de l'armée et d'un essai d'homogénéisation des structures de commandement. la tentative échouée de construction de l'AMI, à partir de l'exemple des commandos d'Amadora, la hiérarchie cherche à reconstituer dans l'armée elle-même, en collaboration avec la GNR et la PSP, une force d'intervention fiable.
2, - La nationalisation de Radio Club portugues, la rétrocession de Radio Renaissance à l'Eglise et, surtout, le contrôle étroit sur la Radio télévision portugaise et l'Emissora Nacional, concrétisent des mesures que le bème gouvernement cherchait vainement à imposer depuis septembre. Elles traduisent un changement non négligeable dans le contexte politique, tant il est vrai que, grâce à l'influence des travailleurs dans ces radios, ou à leur collaboration affirmée avec les luttes de la classe ouvrière, cette dernière disposait, d'une part, d'un outil fantastique pour diffuser ses combats et stimuler la politisation et, d'autre part, d'un possible instrument de centralisation. La bourgeoisie a fort bien compris cela : elle tente de faire passer à nouveau complètement les moyens de communication de masse dans son camp. En outre, dans le domaine de l'information écrite, les conseils d'administration des journaux sont modifiés et des rédacteurs écartés reprennent leur poste. Il n'est pas du tout impossible que la bataille du Republica renaisse. 3. La fouille des locaux du MES et du PRP-BR peut marquer le premier pas d'une politique de répression sélective qui s'articule, dans un premier temps, autour du décret sur "l'obligation de rendre les armes" et contre les "mili4. - La suspension des négociations contractuelles jusqu'à fin décembre a sans doute la signification la plus importante: En effet, par cette mesure le gouvernement Azevedo tente de transférer l'avantage acquis sur le plan militaire dans le domaine social et politique. Plus précisément cette décision implique un rejet des victoires déjà obtenues ou qui apparaissaient tout à fait probables pour de nombreux secteurs (textile, construction, boulangers), et son main. tien, sous une forme ou sous une autre, préconditionne l'application du plan d'austérité produit avant la crise. Mais une fois ces mesures prises, si ce n'est encore appliquées avec succès dans leur totalité, deux questions centrales surgissent. Premièrement, la droite et l'extrême-droite, au niveau des institutions politiques et militaires, cherchent à mettre à profit au maximum une conjoncture qui leur est favorable. La bourgeoisie a repris quelque peu confiance. Les tracts du CDS et du PPD appellent à la curée, d'autant plus fort que la panique était grande. Le groupe Antunes ne peut que craindre un débordement sur sa droite. Ce débordement peut pousser à prendre des décisions ne correspondant pas à la nature réelle des rapports de forces sociaux. Il pourrait susciter une mobilisation ouvrière clairement appuyée par le PCP qui, aujourd'hui, ne s'oppose pas frontalement à l'état d'urgence et cherche la négociation. Une telle mobilisation mettrait en relief l'actuelle précarité de la victoire sur le plan gouvernemental et militaire. Antunes est fort conscient de cela et propose clairement une autre option. A la télévision, il déclare : "Je pense que les chemins de la droite peuvent définitivement être coupés au Portugal et que les militaires qui ont en ce moment la direction politique en main peuvent être les porteurs d'un projet d'alternative de gauche qui soit un bloc historique pour la construction d'une société socialiste démocratique et pluraliste. La participation du PC dans la construction du socialisme est indispensable" (27 novembre). Vu les présents rapports de forces sociaux et ses tensions entre les diverses tendances sur le plan gouvernemental, la crise de direction politique de la bourgeoisie n'est pas encore résorbée . Deuxièmement, la classe ouvrière en tant que telle n'a pas été frappée et la crise économique continue, Certes, vu les nombreux liens tissés avec les soldats durant les derniers mois la réussite de la riposte de Jaime Neves a certainement provoqué un traumatisme dans les rangs ouvriers. Mais il est exagéré d'affirmer que la modification des rapports sur le plan militaire se traduira directement sur le plan social. La capacité de la classe ouvrière de battre en brèche la politique gouvernementale et patronale dans le domaine des revendications matérielles reste le test décisif. Les 10 000 manifestants appelés par l'Intersyndicale et les SUV à Porto le jeudi soir révèlent que les potentialités de combativité sont importantes. En outre, la victoire sur le plan militaire est loin d'être absolue. D'une part, diverses unités, au sein desquelles l'influence du PCP et de l'extrême-gauche est large, sont restées à l'écart des évènements et n'ont pas subi les effets démoralisants d'une défaite militaire sans résistance. D'autre part, certaines unités réagissent déjà. Ainsi le RIOQ (Régiment d'Infanterie opérationnel de Queluz) a décidé de remplacer la Police militaire dans ses fonctions. Il organise des patrouilles dans Lisbonne afin de ne pas laisser à la seule GNRPSP le rôle de police sous l'état d'urgence, Le succès militaire de la droite va par contre permettre de mettre sur pied une force de frappe et d'assurer le contrôle stricte des stocks d'armement, ce qui introduit un changement dans la situation. Mais cela ne résoud cependant pas dans sa totalité la crise de l'armée, Les semaines qui viennent vont permettre de mesurer plus exactement les effets des 25 et 26 novembre. La défaite subie dans cette aventure par une par -tie de l'avant-garde des soldats ne peut certainement pas être comparée à celle du prolétariat allemand en janvier 1919. La position adoptée par le MES et le PRP-BR de créer un "commando unifié anti-fasciste' relève de la même orientation qui procédait à la mise à l'ordre du jour de l'insurrection armée. Cependant, il ne fait pas de doute que les coups portés permettront à la bourgeoisie de prendredes mesures de rétablissement de l'appareil d'Etat qui modifieront les termes des futures confrontations. 30 novembre 1975