Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

La récession et la crise de l'économie espagnole

· Inprecor (première série) n° 40-41, 18 décembre 1975 · p. 17-21 · 4 043 mots

Économie mondiale État espagnol

(2) Voir à ce sujet notamment: Victor Barret et Richard Black: "The Deflation of the Economists", in: Euromoney, avril 1975. (3) Un résumé très favorable à ce nouvel exercice d'extrapolation qui connaitra le même sort que des exercices similaires d'un passé récent, se trouve dans Business Week, 22.9.1975 . (4) Cf. notamment Karl Marx: "Das Kapital"', tome III, chapitre 15, pp. 264-5 dans l'édition MEW, Dietz-Verlag, Berlin, 1969. (5) Une "contre-offensive" des économistes libéraux conservateurs du type von Hayek accompagne ce retournement dans tous les pays capitalistes. Voir une formule caractéristique du professeur Harry Johnson: "La réponse (à l'inflation)... à long terme... dépend de la volonté de la société de renoncer à l'assistance étatique... " (The Banker, août 1975). (6) Voir Inprecor n° 16/17, 16.1.1975, p. 12. (7) Ibidem pp. 10-11 (8) Un risque supplémentaire d'effondrement du système de crédit international provient de l'expansion incontrôlable du marché des eurodevises. Voici à ce propos, l'avis d'un banquier international bien connu, M. Rennie: "... La puissance globale du système monétaire international est trop dépendante d'une stabilité raisonnable de chaque secteur pour qu'on puisse laisser se produire un tel effondrement majeur (au sein des Euro-marchés) sans que tous les efforts aient été faits, à l'échelle internationale pour l'éviter... Si, malgré un maximum de coopération internationale, une faillite très importante devait arriver, elle pourrait, à mon avis saper la viabilité des Euro-marchés et les évincer de leur position sur la scène financière mondiale d'aujourd'hui". (The Banker, août 1975) (9) C'est notamment le cas de l'Algérie, qui, en raison de l'aggravation de son déficit commercial, a remis en cause plusieurs projets industriels impliquant de grosses commandes à la France (Le Monde, 15, 10. 1975). (10) Selon le Financial Times du 25 novembre 1975, la Banque du Commerce Extérieur de l'URSS (URSS Foreign Trade Bank) a emprunté quelques 750 millions de dollars en occident depuis le début de l'année. A cela, il faut ajouter des emprunts de la Pologne, de la Hongrie et de Cuba, pour un total de 590 millions de dollars, des emprunts de la Banque d'investissements du COMECON d'un total de 430 millions, ainsi que des emprunts de la RDA de 35 millions de dollars. (11) Rank-Xerox a dût quitter la branche. Rockwell est en difficultés. Texas Industries a jusqu'ici raté son "entrée" dans la branche des mini-ordinateurs. Siemens s'accroche, malgré la dissolution de Unidata, son mariage avec Philips; maintenant, il semble s'allier au trust japonais Fujitsu. En fait, on s'attend cette année à une réduction de 12% de la valeur des ordinateurs vendus aux USA. (12) Voir l'étude de Business Week du 17 novembre 1975.

RECESSION

ET CRISE

DE

L'ECONOMIE

ESPAGNOLE

PEDRO GARCIA

Vers le milieu de l'année 1974, il apparut clairement en Espagne qu'une récession venait d'éclater et qu'elle se développerait rapidement,

Les contradictions internes du mode de production capitaliste se sont traduites par une crise de surproduction, comme ce fut le cas dans les autres maillons de la chame impérialiste. Aujourd'hui, en automne 1975, on peut affirmer que non seulement la crise continue mais qu'elle s'est même aggravée. Aucun symptôme ne permet de prévoir que le capitalisme puisse rapidement remonter la pente.

Les caractéristiques structurelles du capitalisme espagnol, l'impasse politique dans laquelle se trouve la bourgeoisie depuis 1969, la montée du mouvement de masse, donnent à cette crise de surproduction des caractéristiques spécifiques qu'il convient d'étudier. La crise a éclaté en Espagne dans un contexte qui peut être ainsi résumé :

- elle se développe parallèlement à l'aggravation de la crise politique qui s'accentue de jour

- elle se développe au moment où le mouvement de masse connait une montée extraordinaire, ce qui empêche le capitalisme espagnol d'accroftre le taux d'exploitation de la classe ouvrière, au moment même où il lui faudrait le faire afin de se sortir des effets de la crise du pétrole et de l'inflation mondiale;

- elle a touché de manière inégale les différents groupes capitalistes, à des moments différents et avec une intensité différente. L'impact de la crise du pétrole a frappé certaines branches comme celle de l'automobile plus que d'autres.

Les branches retardataires, avec une composi-

Page 18

ESPAGNE tion organique du capital inférieure, ont été davantage frappées par l'inflation et les hausses salariales que le grand capital. Les contradictions internes du mode de production capitaliste en Espagne ont été en définitive aggravées par le déroulement de la crise. Après le boom qui commença en 1971 et qui culmina dans la croissance rapide de 1972 et de 1973, la dynamique interne propre au capitalisme espagnol aurait de toute façon provoqué une crise de surproduction. Elle fut rendue plus profonde et plus rapide par l'incidence de deux faca) La simultanéité avec le cycle de l'ensemble du reste de l'économie impérialiste, tant dans l'ascension que dans la descente, aggravée par la crise du pétrole. b) La montée du mouvement de masse qui a fait non seulement tomber les espoirs des capitalistes espagnols et les a empêché d'accroftre le taux d'exploitation, mais qui a su aussi éviter que l'adaptation de la production et des ressources aux nouveaux prix relatifs du pétrole et des matières premières ne s'effectue aux dépens des travailleurs. Vu l'interaction dialectique entre ces trois facteurs, il est fort difficile de les séparer même dans l'analyse. Dans ce qui suit, nous ne traiterons pas de la surproduction à l'échelle mondiale, pour centrer l'analyse sur ses effets en Espagne. L'évolution de la dernière phase cyclique La précédente phase d'activité économique réduite pour le capitalisme espagnol peut se situer au milieu de 1971. Puis vint le boom qui coincida pour la première fois dans tous les pays impérialistes du monde. Il atteignit son point culminant au début de 1974, puis glissa vers une nouvelle récession au milieu de cette année-là. Tout cela se résume dans les chiffres que voici concernant l'évolution du PNB espagnol: Taux de croissance moyen 1961-70: 7,6%

11 1971 4, 5%

11 11 1972 8,9%

1973 8,4% 11 1974 5,0%

11 prévu en 1975 1,0% Le boom qui commença à partir du milieu de 1971 a été enfiévré par : - l'évolution de l'économie mondiale, qui s'est caractérisée par l'élévation progressive du taux d'inflation et un essor rapide du commerce mondial, provoquant une hausse considérable de la demande pour des produits du capitalisme espagnol et une nette amélioration de la balance des paiements, ce qui a permis au gouvernement d'appliquer une politique expansive, sans devoir craindre de futures dévaluations de la peseta; - l'absorption progressive des stocks et la restauration du taux de profit à un moment où la demande augmenta pour presque tous les produits, l'inflation qui persistait et le degré d'organisation et de combativité de la classe ouvrière qui était en hausse rapide. En 1973, l'activité économique se maintint à un niveau élevé, ce qui se traduisit notamment : - par un niveau très élevé de l'emploi, qui frôla par moments le plein emploi, il y eut pénurie de main-d'oeuvre qualifiée; - par de grandes difficultés d'approvisionnement en matières premières, que le boom de l'économie capitaliste internationale rendait de plus en plus rares; - par un niveau élevé d'utilisation du capital productif, qui commença cependant à diminuer à partir de 1973 (tombant lentement en-dessous du niveau d'utilisation de plus de 90% atteint fin - par une accélération de l'inflation: alors que le chiffre officiel de hausse du coût de la vie fut de 8,7% en 1972, il s'éleva à 11,5% en 1973. L'inflation, qui devait s'accentuer davantage encore par la suite, mina le pouvoir d'achat des masses et accentua les tendances à la dépression de la consommation. En rencontrant un niveau élevé d'organisation des masses, elle se transforma en un facteur additionnel de mobilisation, qui culmina à l'automne 1974 par une vague de luttes qui affecta sérieusement la production industrielle. Tous ces facteurs devaient conduire à la crise de surproduction qui se manifesta en 1974. Mais la récession n'aurait pas été si forte et ses effets n'auraient pas été si persistants s'il n'y avait pas eu coincidence avec deux autres facteurs: la crise internationale et la montée du mouvement de masse. Il faut aussi signaler que la politique anti-inflationniste appliquée par le gouvernement depuis la fin de 1973, qui se caractérisa par des restrictions monétaires considérables, renforça ces tendances dépressives. L'inflation et la crise du pétrole menacèrent davantage encore les positions internationales du capitalisme espagnol. L'Etat bourgeois, qui n'avait jamais cru que la crise put être si grave, essaya de corriger l'état des choses en déprimant la situation économique. Mais cette politique ne fut guère opératoire, et le capitalisme espagnol dût changer à plusieurs reprises de politique économique au cours de l'année 1974, chaque fois que les évènements s'inscrivirent en faux par rapport aux prévisions de l'appareil d'Etat. Ceci aboutit à une absence croissante de crédibilité des gouvernements successifs. Lorsque les ministres en appellent au patriotisme des capitalistes, comme cela s'est produit récemment, tout en étant incapables même d'arrêter la chute de la Bourse, c'est le signal net que la forme d'exception qu'a prise l'Etat bourgeois en Espagne

Page 19

depuis Franco non seulement n'est plus utile pour la fraction de la bourgeoisie qui n'est pas au pouvoir, mais cesse même de l'être pour la fraction des monopoles représentés par cette forme d'Etat.

Le point culminant du boom peut se situer vers la fin de 1973. Mais la grande inertie de l'économie espagnole, le fait que les carnets de commande étaient encore bien remplis, que les stocks s'étaient accumulés de manière spéculative dans l'attente de nouvelles hausses des prix des matières premières, le changement de politique économique du gouvernement qui cherchait à survivre au début de 1974 en voulant éviter qu'inflation et crise du pétrole ne réduisent la consommation, afin d'éliminer une des causes de la combativité ouvrière accrue: tous ces faits résultèrent en un niveau d'activité économique élevé maintenu pendant les premiers mois de

1974, de sorte que la récession n'éclata que vers le milieu de l'année. A partir de ce moment-là, la récession s'accentua cependant, frappant avec une vigueur particulière tant les investissements et les exportations que la consommation privée et les dépenses publiques. Le rôle du mouvement ouvrier dans la récession La rigidité qui caractérise le capitalisme espagnol, la capacité d'adapter le volume de l'emploi en cas de récession - vu les lois en vigueur - font que le chômage n'augmente qu'avec quelques mois de retard sur la baisse de l'activité économique, En période de haute conjoncture, les heures supplémentaires augmentent rapidement avant qu'on n'embauche; au contraire, en période de récession, il y a d'abord suppression des heures supplémentaires avant que n'interviennent les licenciements. Vu l'absence d'une assurance-chômage tant soit peu adéquate, il n'y a pas non plus de "'licenciement libre", vu l'essor que prendraient les conflits sociaux. En fait, dans une première étape, le poids de l'ajustement du volume de la main-d'oeuvre employée tombe sur les capitalistes, du moins pendant une première phase, alors que dans d'autres pays il tombe surtout sur l'Etat qui doit couvrir des déficits croissants de la sécurité sociale. L'inefficacité de la bureaucratie franquiste est particulièrement manifeste à ce propos. Elle sape la capacité compétitive du capitalisme espagnol, qui subit de ce fait une ponction majeure sur ses profits en temps de crise. A partir du début de 1974, le chômage se mit à augmenter cette fois-ci rapidement, avant même que l'activité économique d'ensemble ne baisse. On connait la tendance des statistiques officielles à sous-évaluer le niveau du chômage; en général, les économistes acceptent qu'il faudrait multiplier au moins par deux les chiffres officiels afin de cerner de plus près la réalité. Entre janvier et décembre 1974, le nombre de chômeurs officiellement déclarés passa de

160.000 à 250.000. La raison en réside dans la récession européenne: plus de 35% de ce chiffre d'augmentation du chômage en Espagne provient de la masse des travailleurs émigrés qui ont dû rentrer faute d'emploi. Le capitalisme espagnol s'efforça de faire retomber sur la classe ouvrière le poids de l'ajustement à la crise internationale et aux nouveaux prix du pétrole et des matières premières, dans le but de maintenir le taux de profit. Mais les luttes ouvrières purent l'empêcher. Ainsi, en 1974, les salaires augmentèrent de près de 30%, c'est-à-dire clairement plus que le coût de la vie. Ce fait frappe plus durement les branches retardataires, du fait de leur composition organique du capital plus basse, et exerce une forte influence sur la baisse du taux de profit, en même temps qu'il empêche le transfert de ressources vers l'étranger (essentiellement vers les pays exportateurs de pétrole), plaçant ainsi la bourgeoisie espagnole rapidement en état d'infériorité à l'égard de ses principaux concurrents du fait d'un endettement croissant et d'un taux d'inflation plus élevé. Mais quelqu'importante que fût l'augmentation des salaires ainsi arrachée, la voie par laquelle elle fut atteinte marque un important changement qualitatif par rapport au passé: en plus des augmentations de salaires prévues dans les conventions collectives, le mouvement ouvrier réussit à arracher la réduction de la journée de travail, fit sauter les limites imposées aux augmentations de salaires par les décisions gouvernementales de fin 1973 et, dans un grand nombre de cas, imposa même des augmentations égales pour tous ! En outre, le mouvement ouvrier réussit à démontrer une fois de plus l'inefficacité pour les capitalistes de la forme d'exception de l'Etat bourgeois, qui n'a pas pu freiner la mobilisation même en utilisant toutes ses ressources répressives. Le mouvement ouvrier fit sauter la politique de blocage des salaires; il obligea le gouvernement à accorder des compensations en vue de neutraliser la réduction de la consommation des masses, notamment pas une action sur l'inflation qui empêcha que celle-ci pèse tout entière sur la classe ouvrière. De ce fait, une chute du taux de profit fut accentuée. En essayant de contenir les progrès des luttes ouvrières et d'atténuer une crise sociale aigue, l'Etat bourgeois joua objectivement un rôle opposé à celui dont avaient besoin les groupes de monopoles qu'il représente. L'importance de la montée des luttes ouvrières pour l'évolution de la crise du capitalisme espagnol se mesure par son influence sérieuse sur le niveau de la production industrielle. Le point culminant des luttes ouvrières atteint en automne 1974 colncide avec une chute brusque de la production industrielle que tous les commentaires attribuent à la situation sociale :

Page 20

ESPAGNE Accroissement de l'indice de production industrielle par rapport au même trimestre de l'année précédente.

1973 1974 1975

I + 17% I + 15% I - 11%

II + 14% II + 14% II - 9%

III + 16% III + 8%

IV + 14% IV + • 1% Les caractéristiques de la crise de surproduction Bien que la crise de suproduction se manifeste tant par le déséquilibre entre les deux secteurs de l'économie capitaliste que par la chute du taux de profit, c'est-à-dire que la chute du taux d'utilisation du capital comme celle du volume de l'accumulation sont le résultat des deux facteurs, nous les séparerons dans l'analyse afin de rendre celle-ci plus facile. A. Le déséquilibre entre les deux secteurs se manifeste par le fait que la demande de biens augmenta bien moins vite que la capacité de proa) La consommation connut une décélération prononcée en termes réels, bien qu'on ne puisse pas parler d'une baisse absolue; pour l'ensemble de l'année, il est question d'une croissance de 5%. Au cours de l'année, les carnets de commande des firmes se dégarnirent, les stocks s'accumulèrent et les pronostics se firent de plus en plus pessimistes. Le taux d'utilisation du capital tomba de 87% à la fin de 1973 à 80% pour le dernier trimestre de 1974. En 1975, cette tendance s'est poursuivie; la capacité non utilisée est tombée à 23%, pourcentage qu'on n'avait plus connu depuis 1967. La cause doit en être trouvée dans l'impact de l'inflation sur le pouvoir d'achat des masses, même si les succès des luttes ouvrières réduisirent cet impact aux dépens de celui de l'inflation sur le taux de profit. b. Les investissements furent frappés avec retard, mais quand ils le furent, la chute fut bien plus brutale que pour la consommation. Cela est normal dans un phase déclinante de la conjoncture. Pour la même raison, la relance des investissements prend plus de temps que la relance de la consommation. Si les investissements ont encore augmenté de 7% pour l'ensemble de l'année 1974, cela n'empêche pas une chute continuelle des commandes de biens d' équipements au fur et à mesure que l'année s'écoula alors qu'en même temps, les stocks grandirent, même de manière moins intense que pour les biens de consommation. Le taux d'utilisation du capital ne diminua pas fortement (passant de 89 à 85% pendant l'année 1974); la diminution eut lieu surtout au début de 1975. c. La construction fut le secteur qui contribua le plus au chômage. En utilisant surtout de la main d'oeuvre occasionnelle, l'adaptation du volume de la main d'oeuvre à la production courente y est beaucoup plus facile. Cela créa pendant l'année 1974 un climat de crise dans cette branche qui ne contribua guère à améliorer les perspectives du reste de l'économie. d. Les répercussions de la crise internationale constituent, sans aucun doute, le facteur le plus important. L'augmentation du prix du pétrole et de celui des matières premières a eu des effets inégaux sur l'activité des différentes branches de l'économie capitaliste. On peut mesurer son importance en soulignant le fait que 70% de l'augmentation du déficit commercial sont dus à l'augmentation du prix du pétrole. Quant aux effets de la contraction du commerce mondial, il suffit de signaler que la détériorati on de la balance des paiements (sans tenir compte des mouvements de capitaux) s'élève à 6% du PNB, ce qu'on ne constate dans aucun autre pays impérialiste. Le résultat global peut être estimé à une perte de 770 millions de dollars pour l'économie espagnole, malgré l'endettement extérieur accru auquel le gouvernement a eu recours. B. La chute du taux de profit Tous ces phénomènes contribuent à la chute du taux de profit. Pour le capitalisme, un taux modéré d'inflation contribue à la réalisation de la plus-value, puisqu'il permet de maintenir la demande à un niveau élevé en même temps qu'il permet d' "intégrer' en partie les luttes ouvrières Mais alors que l'inflation devient galopante, la suite des revendications ouvrières et des hausses de prix met en marche un processus inflationniste qui frappe de manière inégale les différentes branches d'activité capitalistes, et aggravent les contradictions internes du système. Dans le cas de 1974, cela est particulièrement vrai, puisque l'inflation augmenta les coûts de la production industrielle bien plus que ses prix de vente : pour la première fois, les prix de gros augmentèrent même davantage que le coût de la vie! Les facteurs suivants influencèrent la chute du taux de profit: a. L'effet de l'inflation sur les secteurs les plus retardataires, surtout sur l'agriculture, L'agriculture espagnole est marquée par un déséquilibre structurel prononcé. Certains produits, tels le blé, le riz, les agrumes et le vin, connaissent des excédents permanents sans débouchés internes ou internationaux. Pour d'autres produits comme le sucre il y a pénurie permanente. Pour l'élevage, il y a rentabilité problématique du fait de la pénurie d'aliments pour le bétail qui résulte de la protection accordée par le régime à la production de blé. La productivité agricole moyenne est très basse. Tout cela résulte en un accroissement constant du déficit de la balance commerciale agricole, alors que 25% de la population active sont engagés dans l'agriculture! L'agriculture espagnole exerce ainsi un effet d'accentuation de l'inflation sur toute l'économie capitaliste de

Page 21

l'Etat espagnol. Ces tendances s'accentuèrent en 1974. Le déficit de la balance commerciale agricole doubla. Le prix de la composante ali-. mentaire de l'indice du coût de la vie s'accrut de 19%. La politique officielle de "freinage des prix", dans ce cas précis à travers des subsides accordés aux agriculteurs, évita que le désêquilibre fondamental de l'agriculture n'ait des incidences encore plus graves sur le coût de la vie. Pour résumer, on peut signaler que l'état arriéré de l'agriculture représente pour le capitalisme espagnol: - un stimulant permanent de la hausse du coût de la vie. En renchérissant l'alimentation ouvrière, cela exerce un effet négatif sur le taux d'exploitation de la classe ouvrière dans les secteurs industriels plus avancés, ainsi qu'un stimulant constant pour des revendications d'augmentations de salaires; - une source permanente d'accroissement du déficit de la balance commerciale, avec pertes de réserves de change qui font que lors de la reprise, il y a menace de dévaluation du fait de l'accroissement des coûts d'importation nécessaires qui en résultent pour le capitalisme espagnol. b. L'augmentation des coûts de la main d'oeuvre, à laquelle nous avons déjà fait allusion et qu'il faut aussi compléter par l'accroissement des cotisations patronales à la sécurité sociale. La hausse de la masse salariale (30%) fut supérieure à celle du PNB en prix courants, 19%, ce qui implique une très légère hausse des seuls profits nominaux, sinon leur stagnation. c. La hausse du prix des matières premières et du pétrole qui continua ses effets en 1974, bien que de manière différente sur différents secteurs. Les prix des importations haussèrent en moyenne de 50% pendant 1974. d. Des mouvements spéculatifs de stockage qui se sont produits dans l'attente de hausses ultérieures des prix des matières premières ont accentué la chute du taux de profit, car un profit réduit devait se rapporter à un capital accru de la valeur de ces stocks. Déséquilibres sectoriels et chute du taux de profit ont joué de manière dialectique au long de l'année 1974; leur action conjointe a fini par affecter sérieusement l'accumulation et a démontré clairement que la crise de suproduction était un fait qui ne pouvait pas se résoudre en l'espace de quelques mois. La logique interne du cycle capitaliste s'était mise en marche, aggravée des traits spécifiques du capitalisme espagnol.

L'amplification de la crise

Au cours de l'année 1975, aucun symptôme ne s'est présenté d'une amélioration à court terme de la conjoncture. En fait, la production industrielle est tombée de 10% pendant les cinq premiers mois par rapport au niveau de la même époque de l'année précédente, L'indice d'investissements apparents a diminué de 6%. Le chômage s'élève officiellement à 300.000; d'après les Encuestas de Poblacion Activa de l'I. N. E. (Institut national de statistiques), le chiffre réel était de 610.000 en juin 1975. L'inflation se poursuit au même rythme qu'en 1974, malgré le fait que cette fois-ci, il n'y eut pas encore de hausse du prix du pétrole. En août 1975, le coût de la vie était supérieur de plus de 10% à celui de décembre 1974. Les prévisions continuent à être pessimistes, ce qui se réflète par les enquêtes auprès des entrepreneurs comme par la chute continue de la Bourse, qui a baissé de 27% depuis le 25 avril 1974. Le rythme de croissance du crédit bancaire au secteur privé s'est ralenti, par suite de la contraction des investissements. Ce taux de croissance passe de 25% en moyenne pour l'année 1974 à 15% en juillet 1975. La dette extérieure, qui était encore fort basse en 1967, est remontée à 4, 5 milliards de dollars fin 1975. Le service de la dette absorbe déjà 9% des revenus d'exportation de l'Etat espagnol, alors qu'il n'en absorbait que 1,8% en 1967, En conséquence de tout cela, les carnets de commandes continuent à être très mal garnis, les stocks restent élevés, et le sous-emploi du capital atteint 24% en juin 1975, Il est clair que la conjoncture continue à être orientée vers la baisse, la seule inconnue étant l'évolution de la consommation. Les petites et moyennes entreprises sont très frappées. Le chiffre des concordats et banqueroutes s'élève; à une étape suivante, ces effets se feront sentir également sur le capital monopoliste, En ce qui concerne le capital bancaire, la décélération du crédit au secteur privé, conjointement à la chute de la Bourse, le frappent aussi durement. La politique économique n'a rien fait pour améliorer la situation. Un décret-loi promulgué le 14 novembre 1975 a pratiquement gelé les salaires réels, ne permettant plus que des augmentations égales à la hausse officielle du coût de la vie, tout en relançant la construction immobilière. Les effets à court terme de ces mesures, du fait de la tension sociale qui règne , seront pratiquement nuls. Avant l'été de 1976, on ne peut s'attendre à aucune amélioration conjoncturelle, les choses étant ce qu'elles sont.

Une erreur sur cette page ?