Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

Contre le plan d'austérité

· Inprecor (première série) n° 42, 22 janvier 1976 · p. 9-11 · 2 659 mots

Portugal Syndicalisme

A.UDRY Le 25 novembre a ouvert une nouvelle étape dans le "processus révolutionnaire" au Portugal. Il marque la fin d'une phase dominée par une montée semi-consciente et semi-spontanée du mouvement de masse qui culmina durant l'automne 1975, au moment où s'opéra la jonction entre la crise approfondie d'une armée au sein de laquelle émergeait un mouvement autonome de soldats, l'élargissement et le renforcement des Commissions de Travailleurs (CTs)et l'apparition de vastes mobilisations revendicatives à l'échelle de branches entières de l'économie. La victoire obtenue par la bourgeoisie le 25 novembre n'a pas provoqué une modification qualitative des rapports de forces sociaux. Cependant, le coup porté sur le plan militaire et le regain d'initiative politique du gouvernement qui en résulte font surgir au grand jour les faiblesses et les limites d'une ascension du mouvement de masse qui ne rencontrait pas d'obstacles imposants vu la décrépitude de l'appareil d'Etat. L'expression essentielle du recul limité de la révolution portugaise se marque donc dans le processus de recomposition du mouvement ouvrier et dans la modification des termes des futures confrontations étant donné le processus de recomposition de l'appareil d'Etat. La dominante reste l'instabilité sociale et politique, les batailles décisives se trouvent devant la classe ouvrière portugaise. Dans la foulée du 25 novembre... Au lendemain du succès des commandos d'Amadora, la majorité du Conseil de la Révolution priorisa la reconstitution des organes de direction militaire, spécialement au niveau du Conseil de la révolution et de l'état-major. Le 12 décembre, le décret-loi du Conseil de la révolution sur la réorganisation des Forces armées portugaises (FAP) met l'accent sur le rôle prépondérant des officiers du cadre permanent et sur la suppression du débat politique dans l'armée. Selon le décret, la discipline remplacera les discussions en Assemblée générale et les structures traditionnelles dé l'armée ne se verront plus doublées par ces organes ambivalents que le MFA avait mis en place dès octobre 1974, afin de canaliser la poussée des soldats. En outre, il insiste lourdement sur l'illégalité de toutes les milices populaires: les seules "forces armées légales" sont les FAP et les "forces militarisées", c'est-à-dire la GNR et la PSP. Si l'homogénéité du corps des officiers n'est pas complète, si des désaccords se maintiennent et même s'exacerbent entre les Melo Antunès et les représentants de la hiérarchie traditionnelle, il ne fait pas de doute que la cohésion du cadre permanent est forte. De fermes défenseurs de Spinola reprennent du service et retrouvent des places de premier rang au moment où sont épurés les tenants du document du MFA de juin 1975. Ainsi s'affichent de nouveau les lieutenants-colonels Almeida Bruno, Ricardo Durao, les majors Monge et Nuno Bivar ou Firmino Miguel, sur lequel comptait Spinola lors de la tentative de "coup d'Etat constitutionnel" lancé par Palma Carlos, en juillet 1974. A ce niveau, les rythmes de l'inversion de tendance sont rapides et alarment même des membres du "groupe des Neuf"': A tel point, que Vasco Lourenço, commandant de la Région militaire de Lisbonne, s'adressant aux Commandos d'Amadora, devait leur déclarer: "D'autres forces tenteront maintenant leur chance de vous mettre à leur service" (A Capital, 9.1.75). Il est vrai que, subitement après le 25 novembre, les commandos ont vu leurs effectifs croftre rapidement et passer de 400 à 1500 hommes. Cette force de frappe de la contre-révolution n'est certes pas très forte, mais elle joue un rôle important pour le renforcement des positions les plus réactionnaires dans cette phase de transition vers une réorganisation plus profonde des FAP. Pour l'instant, le gouvernement de Pinheiro de Azevedo compte avant tout sur la GNR et la PSP qui sont intervenues aussi bien contre des manifestations que contre des luttes de travailleurs. Il ne veut pas prendre le risque de faire intervenir la troupe contre les travailleurs, et de stimuler ainsi des refus d'ordre, de nouvelles déchirures dans le système hiérarchique qui favoriseraient la réapparition d'une activité propre des soldats. Le 12 janvier, le CR discutait d'un nouveau règlement disciplinaire pour l'armée. Prévenir la résurgence d'organes autonomes des soldats, voilà un des soucis majeurs de l'état-major. Dans ce sens, de nouvelles mobilisations des soldats devront s'initier à nouveau sur le terrain de la lutte contre la discipline militariste, pour la défense de droits démocratiques élémentaires, tout en intégrant les expériences du passé qui sont non seulement le patrimoine d'une partie du contingent, mais qui ont influencé les jeunes travailleurs entrant aujourd'hui dans les rangs de l'armée. Parallèlement à l'offensive sur le plan militaire, le gouvernement a procédé a une vaste redistribution des cartes dans le domaine de la presse écrite et parlée. Le "Diario de Noticias" et "O Seculo" - quotidiens du matin de Lisbonne au sein desquels le PCP possédait une influence

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PORTUGAL prépondérante et qu'il mettait au service de ses opérations sectaires - sont légués respectivement au PS et au PPD. "Republica" et "O Setubalense" - journal de Sétubal pris en mains par les travailleurs sont étouffés. Radio-Renaissance redevient "]'Emetteur Catholique Portugais"; Radio Club Portugaise est fusionnée "momentanément" avec "1' Emetteur National", afin d'assurer la publication régulière des communiqués officiels et des longues conférences "éducatives" des ministres et secrétaires d'Etat. Ainsi, presse et radio qui amplifiaient l'écho des luttes partielles et les prises de positions de l'extrême-gauche, véhiculent aujourd'hui les positions gouvernementales . Au nord, le journal contrôlé par la social-démocratie (Jornal de Noticias) se détache comme une exception dans le spectre d'une presse où la réaction parle haut. C'est maintenant que se révèle le prix payé par l'ensemble des travailleurs pour le refus des organisations réformistes comme des organisations centristes de défendre avec force les principes de la démocratie ouvrière au niveau de la presse: la possibilité pour tous les courants du mouvement ouvrier de s'exprimer dans les journaux, la liberté pour les partis de disposer de leur propres organes de presse, la faculté pour les Commissions de travailleurs de faire connaltre leur point de vue ou leur opposition à un article sans devoir exercer une censure. Le manque d'application d'une telle orientation ne pouvait que rendre plus aisée l'opération de contrôle de la presse et de la radio. Dans la phase actuelle d'offensive sociale du patronat et du gouvernement, l'opportunité existe pour les Commissions de travailleurs de la presse de mettre à l'ordre du jour une lutte pour le contrôle ouvrier dans la presse écrite et parlée, contrôle reposant sur les principes de la démocratie ouvrière. La recomposition dans les 2 camps Disposant d'un relais qualitativement supérieur dans les FAP, la droite s'affirme avec plus d'arrogance. Le CDS (Centre démocratique et social) cherche à se manifester comme le parti d'opposition bourgeois face à un PPD qui, bien que se démarquant plus nettement à droite, apparait comme lié à toutes les péripéties des divers gouvernements. Le CDS tente de se constituer une base sociale en s'appuyant et en instrumentalisant, conjointement aux efforts effectués dans le même sens par les organisations d'extrême-droite, le mouvement des petits et des moyens propriétaires. Après le rassemblement du 25 novembre de Rio Major, le ll janvier, plusieurs dizaines de milliers de propriétaires se sont réunis à Braga (à une cinquantaine de kilomètres au nord de Porto) pour lancer de violentes attaques contre le décret-loi sur l'expropriation et plus généralement contre la réforme agraire. Le ministre socialiste de l'Agriculture, Lopès Cardoso, fut la cible principale des harangues des leaders réactionnaires. Ainsi, fut-il accusé de "diriger la politique de son ministère, consciemment ou non, vers le communisme ou un socialisme à façade pluraliste, en ayant comme objectif dans tous les cas de figure la collectivisation des terres..." (''Jornal Novo"12.1.76). Sur ce terrain aussi, le PS peut mesurer combien la réaction est apte à mettre à profit, dans des délais relativement brefs, l'ouverture que lui a offerte le 25 novembre. Les déclarations des orateurs de Braga comme quoi la loi sur la Réforme agraire devra être rediscutée par les partis, les paysans et promulguée seulement par l'Assemblée législative indique une des grandes options de la bourgeoisie : miser sur un recul quelque peu prolongé du mouvement de masse et sur une victoire électorale des partis bourgeois en avril, pour restabiliser sur cette base un pouvoir fort, ayant à sa disposition une armée dont les unités opérationnelles soient dignes de confiance. Ce projet n'empêche évidemment pas la réaction de lancer dans le Nord des opérations d'intimidation (bombes, agressions physiques) contre les militants et les sièges des partis ouvriers ! Développer un programme cohérent, donnant des réponses concrètes aux besoins des petits paysans pauvres, s'affirme toujours plus comme une des tâches importantes pour les révolutionnaires. Briser ou au moins effriter le bloc social constitué par la réaction se présente comme une condition nécessaire pour assurer une issue victorieuse à une épreuve de force des travailleurs avec la bourgeoisie. Dans le camp du prolétariat, une recomposition profonde s'opère, qui va déterminer les rythmes et l'ampleur de la riposte à la tentative de transfert sur le plan social de la victoire militaire et politique obtenue à peu de frais le 25 novembre. Cette recomposition se produit sous les effets du choc infligé par le contre-coup dirigé par le noyau dur du Conseil de la Révolution et sous l'impact de l'offensive économique. doit être reliée à l'évolution précédente des organes de pouvoir populaire. Une différence qualitative se manifeste entre les Commissions de travailleurs (CT) et les Commissions de moradores (CM) qui tendent à se réduire comme peau de chagrin et souvent à disparattre. Les CT sont apparues dans les entreprises en opposition aux appareils réformistes, quand bien même ils ont tenté de les récupérer. Elles se montrèrent capables non seulement d'unifier les travailleurs, de dépasser les divisions introduites par un syndicalisme corporatiste (professionnel), mais de donner des solutions immédiates et partielles aux problèmes auxquels se heurtaient les travailleurs. Les CT étaient l'instrument privilégié pour organiser l'occupation d'une entreprise face à des licenciements, pour prendre des mesures de contrôle ouvrier face au sabotage économique et, initialement pour engager des luttes sur les salaires et le temps de travail. Face à l'approfondissement de la crise économique, au travers de coordination par branches ou intersectorielle , elles offraient un cadre organisationnel adéquat pour traduire une partie des revendications ouvrières. Par contre, les CM trou-

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vèrent leur élan initial dans l'organisation de l'occupation de logements. Une fois confrontées à un approfondissement de la crise sociale et aux limitations objectives de ce type de solution à la crise structurelle du logement, s'exprima brusquement l'impossibilité de résoudre ces questions (approvisionnement, transport, logement)

sans passer à un niveau qualitativement supérieur de centralisation. Vu la dispersion objective et le développement fortement inégal des CM, l'inexistence d'une force révolutionnaire assez puissante stimulant un tel mouvement, l'instrumentalisation des CM par des organisations centristes ou réformistes dans un sens sectaire et non pas dans la perspective d'une unification des masses laborieuses, cette transcroissance ne pouvait pas se produire. Les limites du mouvement spontané des masses se sont imposées antérieurement et plus brutalement sur le terrain des CM que des CT. Le cadre même de leur naissance, comme les fonctions différentes qu'elles remplissent l'expliquent. Dès lors, au moment d'un certain recul du mouvement de masse, il n'est pas étonnant que les CM soient les premières frappées. Les CT, quant à elles, restent la plupart du temps en place, bien que dans des entreprises du Nord elles marquent le pas. Mais le projet réformiste de leur faire subir une reconversion syndicale acquiert plus de poids. Ce n'est que si elles jouent un rôle concret dans l'organisation de la réplique des travailleurs à la politique du pouvoirque les révolutionnaires pourront défendre leur autonomie et stimuler un nouveau développement. Outre cette différenciation accentuée entre CT et CM, dans la phase actuelle de défense des acquis se renforce logiquement le rôle des organisations syndicales qui se sont formées parallèlement aux organisations propres des travailleurs. Le développement du mouvement syndical combine trois aspects : la syndicalisation de secteurs qui ne pouvaient pas l'être sous le régime de Caetano (services publics, enseignants); l'élargissement de la syndicalisation par profession et la naissance de syndicats par branche et entreprise (CTT-poste, chimie, métallurgie, construction civile). Sur le plan syndical, l'emprise des réformistes est très largement majoritaire et s'est renforcée après le 25 novembre. L'attaque économique du gouvernement (gel des salaires au moment d'une hausse importante des prix, suspension jusqu'au 29/2/1976 des contrats pour 759 000 travailleurs, dont 250 000 de la construction civile et 250.000 de la métallurgie) vise donc au niveau où la réponse ouvrière est fortement conditionnée par la politique des directions réformistes. Or, la direction du PS soutient les mesures d'un gouvernement au sein duquel il possède des positions prépondérantes. Cette orientation ne pour -ra se déployer sans qu'elle suscite des tensions accrues dans les rangs du PS, d'autant plus que l'insertion dans l'Intersyndicale de divers syndicats contrôlés par des membres du PS pose avec acuité à la fois la question de la politique gouvernementale et de la riposte des travailleurs. Dans diverses sections du PS de la région de Lisbonne (Moscavide, Amadora), comme sur le plan syndical, s'exprime une opposition naissante à la politique de la direction social-démocrate.

Le PCP, quant à lui, tout en se distanciant des positions prises par le pouvoir, n'indique aucune voie concrète pour battre en brèche cette attaque contre les conquêtes des travailleurs. Reprenant le thème du "vaste front anti-fasciste"', il ne manque pas de lancer des attaques contre l'extrême-gauche, comme il le fit après l'assassinat de quatre militants par la GNR lors de la manifestation devant la prison de Custoias. Il renonça même à toute mobilisation sérieuse contre cette première attaque criminelle de l'ancienne police de Salazar. La manifestation du 17 janvier, convoquée au stade du ler mai par les syndicats de la région de Lisbonne, contrôlés largement par le PCP, traduisait fort bien la situation. Plus de 40 000 travailleurs se mobilisèrent. Durant deux heures, les dirigeants syndicaux leur infligèrent de longs discours sans jamais indiquer comment répliquer aux mesures provocatrices gouvernementales. Au long des discours les travailleurs s'en allaient. A la fin, un peu plus de 10 000 votèrent la motion réclamant la suppression de la suspension des contrats. Si cette manifestation ne représente pas une très vaste mobilisation du prolétariat de la capitale, elle ne manifestait pas moins le potentiel important de combativité qui existe dans les rangs ouvriers et qui s'affirme avec plus de netteté dans certains secteurs, comme la construction civile par exemple. Mais, après la période de montée quasi-ininterrompue du mouvement de masse, face aux échéances qu'impose aux travailleurs l'application du plan d'austérité, surgit avec force le manque d'une direction. Durant 120 minutes, les dirigeants syndicaux ne dire jamais si oui ou non il fallait engager un mouvement de grève pour faire reculer le gouvernement ! Or, les rapports de force, les expériences et les instruments dont dispose la classe ouvrière offrent la possibilité d'une riposte décidée à une attaque brutale du VIème gouvernement. La tâche prioritaire des révolutionnaires consiste à mettre en avant des mots d'ordre unificateurs qui doivent servir d'instrument pour la réalisation, dans la lutte, du front unique le plus large possible contre la réaction économique et politique. Dans ce sens, la manifestation de l'UDP, le 16 janvier, faite sous le couvert des "organes de volonté populaire", participe d'une politique criminelle de division. Son échec - - elle ne réunit que 3 000 manifestants -- traduit avant tout le sentiment unitaire qui se renforce dans les rangs ouvriers et qui condamne de telles opérations. Toute prolongation du délai de la riposte ouvrière, ne serait-ce que d'un secteur important comme la construction civile, risque de renforcer l'emprise des réformistes, de vider les organes autonomes de leur contenu, d'approfondir le développement inégal entre le prolétariat de la ceinture industrielle de Lisbonne, les travailleurs agricoles de l'Alentejo et le reste de la classe ouvrière. La bourgeoisie pourrait tenter de faire un nouveau pas dans on offensive en mettant à profit les élections. Dans les semaines à venir, le test des rapports de forces entre les deux classes fondamentales va se réaliser. 17/1/1976

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