Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VIETNAM

De la libération à la réunification

· Inprecor (première série) n° 42, 22 janvier 1976 · p. 20-24 · 4 172 mots

Indochine Chine

Le 30 avril 1975, le dernier G.I. américain quittait, sous la poussée des forces du GRP, le Vietnam. Salgon devenait Ho Chi Minh-Ville. Il n'aura fallu que 6 mois pour que cette dernière accueille la "Conférence consultative politique'' qui devait décider des étapes ultimes de la réunification du pays. Vingt ans après la date prévue par les Accords de Genève de 1954, des élections auront lieu pour élire une assemblée nationale unique. La tenue de la Conférence consultative, du 15 au 21 novembre 1975, aura aussi été l'occasion de confirmer certains des traits essentiels de la révolution vietnamienne. Le rapport principal y est présenté par Truong Chinh, membre du Bureau Politique du Parti des Travailleurs du Vietnam (P. T. V.N. ) et chef de la délégation de la R.D. V. N. Deux thèmes dominent son intervention : la nécessité de l'achèvement rapide de la réunification étatique et l'engagement de tout le pays dans la voie socialiste. Il prononce un véritable discours-programme qui reprend solennellement le leitmotiv des déclarations des dirigeants du P. T. V.N. : le lien entre la libération nationale, la réunification et la transcroissance socialiste de la révolution vietnamienne: "Après avoir reconquis l'indépendance, notre pays peut choisir l'une des deux voies: ou bien passer par l'étape transitoire conduisant au socialisme ou bien suivre la voie du développement capitaliste... La nôtre, c'est celle qui conduit au socialisme... seul ce système-ci nous créera l'unité complète que ce soit sur le plan politique ou économique, culturel ou social. Cependant, cela ne nous a pas empêchés d'examiner la question: le Sud devrait-il oui ou non poursuivre pendant un certain temps la révolution nationale, démocratique et populaire avant de passer à la révolution socialiste ?... Nous avons estimé que ce sursis de temps n'était pas nécessaire. En effet, après l'effondrement du régime néo-colonialiste américain, la population ne peut s'arrêter sans se trahir mais a besoin de passer à la révolution socialiste... Et dans le même temps,il lui faut traverser un certain nombre de phases pour parachever les tâches de la révolution nationale, démocratique et populaire... C'est l'esprit de la ' révolution ininterrompue ' du léninisme que le P. T. V.N. a préconisé au peuple vietnamien pour entreprendre les deux révolutions (nationale, démocratique et populaire, et socialiste) avec la particularité de passer directement de la première à la seconde sans s'arrêter à l'étape de développement capitaliste. 11

PIERRE ROUSSET

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Le Sud-Vietnam est certes loin d'avoir achevé la réforme agraire (la distribution des terres à ceux qui les travaillent) et l'éradication totale du pouvoir des féodaux et compradors. Mais précisant le sens de son analyse, Truong Chinh ajoute que le Sud "ne doit pas attendre que soient accomplies toutes les tâches de la révolution nationale, démocratique et populaire pour entamer la révolution socialiste et l'édification du socialisme. " (''Nouvelles de la R. D. V. N. " du 25.11.75). La transcroissance s'impose comme une nécessité pour l'achèvement même des tâches de la libération nationale. C'est la deuxième fois - la première datant de 1954 -que la lutte de libération au Vietnam vient confirmer cette loi de la révolution coloniale. La leçon est ici exemplaire, l'héritage de la guerre américaine compliquant apparemment la solution du développement économique. Le legs américain L'héritage de l'Oncle Sam est en effet peu enviable. Dans sa débâcle, il aura certes doté le nouveau Vietnam révolutionnaire d'un armement qui en fait la troisième puissance militaire asiatique après la Chine et l'Inde: 1200 à 1500 tanks, 400 à 500 avions de combat, 2 à 3000 pièces d'artillerie à longue portée, un système ultra-moderne de radar et de transmission, le complexe naval et aérien de la baie de Cam Ranh... Les Américains ont dû aussi laisser pour 12 milliards de dollars d'investissements industriels et d'infrastructure économique, selon Wilfred Burchett dans la "Far Eastern Economic Review (F. E. E. R) du 10 octobre 1975 : une entreprise de fibres polyester et un abattoir dernier cri, une entreprise pharmaceutique qui devrait permettre de combler presque entièrement les besoins du pays, une branche textile d'une capacité de 250 à 300 millions de mètres... Les problèmes n'en sont pas moins considérables.

- Les ravages physiques de la guerre aérienne dans les campagnes ont été terribles. Pour le GRP " 43% (13. 000 km2) de plantations et de vergers ont été irrémédiablement détruits ainsi que 44% (25.000 km2) de la richesse forestière du pays" (F.E. E. R du 7.11. 1975, p. 14). En 1965, il y avait 34. 000 hectares de plantation de sucre, il en restait 12000 en 1972. Le Sud-Vietnam exportait pour 48 millions de dollars de caoutchouc en 1960 et pour 5, 6 millions en 1973. D'une région exportatrice de riz, le Sud est deve-

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nu importateur. Les buffles d'eau, indispensables à l'agriculture étant devenus la cible des stratèges américains, ils sont passés de 820. 000 en 1963 à 420.000 en 1973.

- La transformation de la structure sociale du pays a été une conséquence de ces destructions du milieu rural: 5 à 10% de la population urbaine au début de la guerre française, majorité en 1975. Salgon approche alors les 4 millions d'habitants. Sur cette masse de population, il n'y a qu'environ 300. 000 travailleurs d'entreprises, dont 60. 000 dans le textile. Par contre, à la libération, il y aurait eu environ 3, 5 millions de chômeurs, soit 1, 5 million de chômeurs du temps de Thieu, 1, 5 million d'hommes de troupes de l'armée et de la police fantoche démobilisés, 500. 000 prostituées, trafiquants ou personnes dont les ressources dépendaient directement de la présence US. (F. E. E. R du 10.10.1975).

- Enfin, sur le plan industriel, la dépendance de l'économie néo-coloniale était totale. Matières premières et énergie étaient largement - sinon totalement - importées. C'était le cas du coton, pour les usines textiles, l'essence... et l'électricité était souvent produite au moteur diesel. La structure de la population universitaire héritée du régime fantoche est révélatrice de la gravité du problème posé par la déformation du développement social sous l'impact de l'emprise impérialiste: sur 98.546 étudiants, 29. 905 étaient inscrits en Droit, 26.673 en Littérature, 260(!) en Agriculture et... O dans les études vétérinaires et les forêts. (F.E. E.R. du 7.11. 1975). Les premières mesures du GRP (telles les distributions gratuites de riz aux nécessiteux) ne pouvaient qu'être des palliatifs temporaires. Il fallait s'attaquer aux racines du mal. Il était social. Trois campagnes Trois grandes séries de mesures - dans le domaine socio-économique - ont été prises.

- Le mouvement de retour à la terre. Le Vietnam ne peut maintenir une population "urbaine" parasitaire sans commune mesure avec son industrialisation. Les projets du GRP sont ambitieux, il espère, semble-t-il, le retour à la terre de plus de 3 millions de personnes (chiffre du "Bulletin d'information du GRP"' du 21. 6. 1975). L'espace ne manque pas et les anciens paysans ont été incités à regagner leur village (quand il existait encore) ou des "zones pionnières" complètement réaménagées. Le mouvement de retour a néanmoins été lent du fait des destructions dues à la guerre et du nombre de mines et d'obus qui interdisent le travail des champs, d'une part. Mais probablement du fait de la pesanteur sociale de la population "semi-urbanisée", d'autre part. Environ 100.000 départs par mois actuellement. Le progrès de la production agricole n'en semble pas moins important, aidé par la mise en place "d'équipes d'entraide mutuelle"

et de coopératives de matériel et d'engrais. Le Sud-Vietnam serait à la veille de pouvoir exporter de nouveau du riz, du moins en petite quantité. Quant au Nord, moins riche que le Sud, il a atteint l'objectif moyen de 5 tonnes de paddy (riz non décortiqué) par hectare et par an et a engagé une campagne de production hivernale: il s'agit grâce à l'utilisation de variétés de riz de courte durée d'évolution de coincer une récolte de farineux, légumes ou plantes industrielles entre les deux récoltes de riz annuelles (printemps et automne).

- Briser la spéculation. Une série de mesures ont été prises pour assurer un contrôle du pouvoir révolutionnaire sur la masse monétaire et les prix. Une banque nationale unique a été constituée, les capitaux privés déposés dans les sont contrôlés. Mais la masse des possédants avait retiré ses valeurs des banques avant la libération de Salgon - un total d'environ 150. 000 millions de piastres aurait quitté les banques selon Nayan Chanda (F. E. E. R. du 3.10. 1975). Le GRP décidait alors d'une mesure radicale. Le 22 septembre une réforme monétaire était annoncée: une nouvelle piastre - valant 500 fois l'ancienne - était distribuée. Chacun devait changer la totalité de ses liquidités dans la journée auprès de fonctionnaires agréés. Les liquidités étaient ainsi recensées. De plus, l'entièreté des grosses sommes n'était pas rendue immédiatement en nouvelles piastres. Un plafond de valeurs disponibles par mois et par individu étant fixé, le surplus éventuel était stocké par l'administration qui le redistribuait les mois suivants. Le pouvoir révolutionnaire prenait par là le contrôle d'une importante masse monétaire et rendait plus difficiles les mouvements spéculatifs qui alimentaient l'inflation sur les marchés saigonnais.

- "Abolir la classe des compradors". Cette opération financière ne fut probablement que partiellement efficace et certaines fortunes auraient pu être dispersées entre plusieurs mains. Mais une campagne plus ample était engagée. L'objectif: briser la puissance de la bourgeoisie "compradore".C'est cequ'expliquait Huynh Tan Phat président du GRP dans une interview donnée à Wilfred Burchett: "Nous avons de nombreuses difficultés et nos ennemis les ont exploitées pour semer la dissenssion et diriger le mécontentement contre nous à travers les prix et la pénurie de produits alimentaires. Nous devons admettre que nous n'avons pas de réelle organisation pour diriger les affaires économiques... Tout était dans leurs mains (des Chinois compradors). Ils ont brisé les marchés, créé artificiellement la pénurie et donné un mouvement ascendant à la spirale des prix, et nous ne pouvions pas y faire grand chose. Ils contrôlaient tout... Evidemment, il était de l'intérêt des compradors de voir l'échec de notre régime et ils rêvaient même probablement de la possibilité qu'il soit remplacé par un régime réactionnaire..." (F.E. E. R du 10.10. 1975). Le 10 septembre, le GRP. publiait une déclara -

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Usa politique économique qui annonçait sa volonté de "punir sévèrement les bourgeois compradors" et que ceux d'entre eux "qui se sont livrés à la spéculation pendant la guerre, se sont appuyés sur les impérialistes américains et associés aux chefs de l'administration et de l'armée fantoche et qui se sont enfuis à l'étranger ou restent encore dans le pays, tous leurs biens seront gérés par l'Etat... " ("Bulletin d'information du GRP" du 21.9.1975). A la suite de la publication de cette déclaration, des manifestations de masse sont organisées, auxquelles participent nombre de travailleurs chinois de Cholon. Des stocks de marchandises cachées étaient alors découverts: 4 millions de mètres de soie et de coton chez le "roi du textile", La Nghia, des stocks considérables de cigarettes Bastos chez le "roi du tabac" Siou Phong... La fortune du "roi du riz"' Ma Hi était inventoriée et estimée, après deux jours de travail, à environ 400 millions de dollars US. Grâce à la mise en vente de ces stocks, le prix sur le marché de nombreuses marchandises s'est effondré de 30 à 50%... L'urgence de la réunification Si la déclaration du 10 septembre du GRP initiait la campagne contre les "compradors", elle offrait simultanément l'aide de l'Etat aux "bourgeois nationaux, petits industriels, artisans et petits commerçants". L'explication avancée de cette mesure est simple. Le nouveau pouvoir a déjà bien du mal à prendre en charge la gestion des biens passés sous contrôle d'Etat ou des comités de travailleurs. La machine productive doit absolument être remise en marche (ce serait, fin 1975, le cas pour 50% des entreprises environ). La qualification technique des industriels qui sont restés au Vietnam est irremplaçable en l'Etat actuel des choses. Il n'existe aujourd'hui aucune chiffre synthétique qui permette d'avoir une idée précise du développement des divers secteurs économiques. Il y en a actuellement cinq au Sud-Vietnam : secteur d'Etat, secteur coopératif, secteur mixte Etat-privé, secteur privé, secteur artisanal. En fait, la polarisation de classe semble bien s'être opérée dès le 30 avril: si la grande majorité des techniciens serait restée, 70% des industriels et des directeurs et administrateurs se sont en -fuis à l'étranger à l'approche des forces du GRP. Pour l'essentiel, le capital privé se concentre dans des petites entreprises (10 à 50 travailleurs allant parfois jusqu'à quelques centaines). Il se trouve doublement contrôlé: par les "syndicats libérés" d'une part qui ont connu une très grande extension et par l'Etat qui organise l'approvisionnement en matières premières et l'écoulement des marchandises et qui peut donc dicter les choix de production. Les Compagnies d'assurances privées ont par ailleurs subi en octobre le même sort que les banques précédemment. Fin septembre, les listes de prix imposés sont publiées et le contrôle sur le commerce extérieur confirmé.

Le sort des investissements étrangers n'est pas encore clarifié - au moins pour les capitaux non américains -comme dans les plantations françaises. Ils sont cependant de fait sous contrôle des comités de travailleurs et du GRP et l'on peut prévoir le cours à venir. L'Etat prendra leur direction effective, mais passera des accords spécifiques avec les gouvernements ou firmes impérialistes qui le voudront bien. Le Vietnam tient à diversifier ses échanges, ne serait-ce que pour assurer un minimum d'indépendance. Le choix du P. T. V. N. diffère ici radicalement de celui des "Khmers rouges": "Nous ne sommes pas intéressés par l'autarcie économique, déclare Huynh Tan Phat, et nous n'avons pas l'intention de mener une politique de portes closes en ce qui concerne les investissements étrangers' (F.E. E.R. du 10.10.1975). La politique pétrolière du GRP est probablement significative de ses choix. Le 6 août, il a réaffirmé que "tout accord signé avec l'administration Nguyen Van Thieu sur la prospection et l'exploitation des ressources naturelles au Sud-Vietnam, dont le pétrole, était nul et non avenu. Maintenant (...) le GRP décide d'entreprendre la recherche et l'exploitation du pétrole au Sud-Vietnam. Les gouvernements et compagnies pétrolières étrangères qui veulent y prendre part, y compris les compagnies ayant même auparavant de telles activités au Sud-Vietnam, sont tous bien accueillis par le GRP..." ("Bulletin d'Information du GRP" du 1. 9.75). A condition toutefois que les nouveaux accords soient sous contrôle du GRP et à l'avantage du Vietnam. Il n'en reste pas moins que les demi-mesures s'avèrent insuffisantes. La Radio à Salgon continue à dénoncer l'action des "compradors" et spéculateurs qui provoquent l'instabilité des prix du marché. Des erreurs d'importance ont été commises: le pouvoir révolutionnaire a fait brutalement monter le prix du riz en septembre pour satisfaire la demande paysanne. Il a alors provoqué un violent mécontentement à Salgon et a da, le 6 octobre faire son auto-critique publique et revenir aux barêmes antérieurs. L'existence de deux monnaies (le dong au Nord et la piastre au Sud) crée des difficultés monétaires, des inquiétudes quant à la valeur de la piastre et favorise la spéculation. Un plan de 5 ans a été mis au point au Nord qui doit commencer à prendre effet cette année. Il concerne aussi le Sud et réclame un gouvernement unique pour être appliqué.. "Aujourd'hui, déclarait la radio, plus vite la réunification nationale sera accomplie, plus tôt seront créées les conditions pour que le marché du Sud-Vietnam écrase les vestiges d'une économie délabrée et moribonde. L'unification du pays créera aussi les conditions pour que les marchés du Nord et du Sud échangent des produits provenant des deux zones, se complètent mutuellement et créent un marché prospère et stable. " (Nayan Chanda, F.E. E. R du 5.12. 1975). Et la radio du GRP d'insister sur les erreurs et les difficultés qui se sont accumulées du fait d'un manque de planification... qui ne peut se concevoir qu'avec

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Mais l'urgence de la planification - donc de l'unification - découle autant d'objectif à longs termes que des problèmes immédiats. Selon le directeur de la collection des "Etudes vietnamiennes", Nguyen Khac Vien, "on peut espérer que dans à peu près 15 ans, aux environs de 1990, la première étape, celle de la mécanisation, aura été achevée, et que le pays sera capable d'affronter l'étape de l'automation et de la cybernétique, dont les premiers éléments sont déjà en place. Dans environ 30 ans, le pays aura rattrapé le niveau scientifique et technique mondial". (Malcom Salman. F.E. E.R. du 12.12. 1975). La crise sociale et économique née de la victoire pousse le Sud à parcourir à marches forcées le chemin suivi au Nord après 1954 vers la socialisation. Malgré le maintien d'un secteur privé industriel et les délais qui seront respectés dans l'agriculture avant d'aborder la réforme socialiste, la dynamique de révolution permanente domine l'évolution du Sud-Vietnam. Mais l'échéance de la réunification constitutionnelle ne concerne pas que la partie méridionale du pays. Au sortir de la guerre, le Nord tente de passer de son côté à la grande production socialiste, et ce aussi bien dans le domaine agricole qu'industriel. Des coopératives de grande envergure sont mises en place, les entreprises, dispersées du fait des bombardements, sont partiellement concentrées à nouveau. Les frontières provinciales sont remodelées. En elle-même, la réunification gouvernementale pose peu de problème. Elle est déjà substantiellement réalisée - depuis, en fait, le 30 avril. Truong Chinh le reconnaissait dans son rapport à la Conférence consultative: "A présent, les deux zones du Vietnam sont réunifiées sur plusieurs plans... en ce qui concerne la direction de la révolution: les populations du Nord et du Sud ont toujours été dirigées par un seul parti marxiste-léniniste... " "La tâche qu'il faut imtionale sur le plan de l'Etat pour officialiser la réunification de notre peuple". Mais cette "officialisation" est l'occasion de se poser le problème du régime politique et constitutionnel du Vietnam unifié. Là encore, Truong Chinh note la dynamique en cours: "réunifier le pays formellement sur le plan de l'Etat... cela signifie aussi unifier les régimes politiques et sociaux, c'est-à-dire les structures économiques, les rapports de production, la composition sociale, l'organisation étatique, la Constitution et la législation, la culture et l'idéologie. " ("'Nouvelles de la R. D. V.N." du 25.11.1975). Malheureusement, si sur le plan économique la dynamique de la réunification est purement révolutionnaire - en ce qu'elle accélère le bouleversement des rapports de production au Sud et élargit considérablement l'assise de la planification - elle est plus ambivalente sur le plan politique. Elle assure à la fois l'écrasement des forces de restauration capitalistes et le triomphe des forces prolétariennes, 'et offre un cadre institutionnel aux déformations bureaucratiques de la révolution au Sud-Vietnam. L'appareil politique de la bourgeoisie et de l'impérialisme a été détruit au Sud-Vietnam au moment de la libération. Il n'a pu résister à la destruction de l'Etat fantoche et à l'élimination des alternatives néo-coloniales à Thieu du type de celle que défendait le "Gros Minh". Il n'existe aucune formation politique qui représente réellement la bourgeoisie (étant entendu que l'Association des industriels du FNL ne le fait pas...). Les seules forces organisées susceptibles de la représenter indirectement seraient les milieux religieux et avant tout la hiérarchie catholique. Mais elle semble actuellement neutralisée - le GRP évitant soigneusement de heurter les sentiments religieux - tandis que les sectes Hoa-Hao et Cao-Dai paraissent divisées par le succès de la révolution. La puissance politique du P. T. V.N. est attesté par la décision même qu'il a prise de ne pas réprimer les anciens collaborateurs. L'hégémonie du Parti communiste vietnamien est solidement assise, l'ensemble du mouvement ou -vrier salgonnais s'est réorganisé au sein des "syndicats libérés", les diverses organisations de l'ex-troisième composante populaire ont intégré les formations correspondantes du F.N. L. L'infrastructure, enfin, des comités populaires se met en place partout. L'Etat bourgeois néo-colonial a été détruit au profit d'un Etat ouvrier en constitution. Et les anciens soldats de l'armée fantoche qui ont pris le maquis contre le nouveau pouvoir - estimés à 10 ou 12. 000 - ne peuvent changer grand chose à cela. Il est même peu probable qu'ils résistent durablement aux opérations lancées contre eux. Mais la faiblesse relative de la révolution vietnamienne transparait dans la libération même de Salgon. Il n'y a eu ni "prise purement militaire" de la ville, ni soulèvement généralisé. Les comités ouvriers et syndicats clandestins ont occupé les entreprises avant la libération finale, apparemment le 29, et ont évité ainsi leur destruction. Selon Huynh Van Tam, dirigeant des syndicats, un plan de sabotage du parc industriel avait en effet été mis au point par les Américains. (Voir F.E. E. R du 10.10. 1975). Mais si l'organisation ouvrière du PC a pu protéger l'appareil de production, il n'a pas pu faire plus. Aujourd'hui, il semble que la plupart des "comités populaires" de la région salgonnaise soient dirigés par des cadres locaux, clandestins, anciens prisonniers... Mais la R. D. V.N. a dû envoyer plusieurs milliers de cadres au Sud pour aider à la mise en place de l'appareil de gestion. Malgré la répression, le P. T.V.N. aura réussi à maintenir la continuité de son action et de son implantation urbaine. Le pourrissement du régime fantoche et l'ébranlement de la domination américaine aura également eu lieu de "l'intérieur", à Salgon, Mais, grâce notamment à l'ampleur des moyens utilisés, la politique néo-coloniale U.S. aura marqué des points importants. Avec la libération, il n'y aura pas eu de montée révolutionnaire de masse qui fasse surgir d'authentiques comités de type soviétistes. Les comités populaires, pour nom-

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bre d'entre eux, sont nés après le 30 avril. En conséquence, les rapports entretenus par le P. T. V. N. avec les masses n'ont pas été bouleversés. Ils combinent une implantation populaire très profonde avec un mode de direction paternaliste. Le débat sur les rythmes et les modalités de la réunification est à ce titre significatif. Il n'a eu lieu qu'au sommet du Parti et de l'Etat. Puis la décision a été présentée à la Conférence consultative d'abord, puis au Congrès des représentants de la population du Sud-Vietnam, qui s'est tenu du 20 au 30 décembre 1975, ensuite. Ce rapport ambivalent du parti aux masses reflète d'abord la faiblesse sociale de la révolution vietnamienne - majorité paysanne et population ur banisée fort peu prolétarienne. Mais la ligne du Parti s'y est adaptée au lieu de la combattre. Plus grave, le modèle institutionnel véhiculé par le communisme vietnamien est celui que lui a transmis le Komintern stalinisé. Les termes du débat pourraient être posés plus clairement quand le projet de Constitution unique pour le Vietnam sera connu. Mais il y a beaucoup de chances pour qu'il ressemble à celle en vigueur au Nord, qui avance une conception monopartiste de l'Etat, monolithique du Parti et qui sépare soigneusement l'organisation des comités populaires locaux de l'Assemblée nationale, élue sous une forme "classique" qui interdit d'en faire l'émanation directe de structures soviétistes. La même ambivalence, enfin, se retrouve dans la politique internationale du P. T. V. N. Il cherche à assurer l'indépendance de son orientation et affirme de nettes divergences avec le Kremlin comme - de façon encore plus évidente - avec Pékin. Il fait appel aux peuples d'Asie du Sud-Est pour qu'ils se saisissent du "moment favorable" ouvert par la victoire de la révolution indochinoise. Il souligne à maintes reprises la portée mondiale de la défaite impérialiste d'avril 75. Plus, la révolution vietnamienne joue un rôle de ferment révolutionnaire actif dans la région et tout particulièrement en Thallande. Mais le P. T. V. N. voit aussi dans le mouvement communiste mondial "officiel" - stalinien et maoiste - la réalité du mouvement ouvrier. Il agit en son sein. Et s'il soutient contre la Chine la révolution portugaise, "critère de l'internationalisme", le M. P. L. A. angolais, le Front Polisario, il peut aussi qualifier - discrètement - Indhira Gandhi de progressiste. Diplomatie soviétique oblige. La dynamique révolutionnaire de la lutte du peuple vietnamien est loin d'être épuisée, bien au contraire elle reste très profonde. Mais elle se heurte au double problème de la conception de l'Etat -c'est-à-dire au problème de la démocratie socialiste - et de l'internationalisme qui est celle du P. T. V. N. Ces questions ne peuvent être éludées. Des réponses qui leur sont apportées dépend pour une part l'évolution future de la révolution vietnamienne, En retour, les difficultés même de la phase de transition au socialisme soulignent leur actualité. La reprise, depuis la victoire d'avril, des mises en garde de la direction du Parti contre les "attitudes bureaucratiques" comme les tensions maintenant ouvertes entre le Vietnam et la Chine, en témoignent. "Inprecor" y reviendra. Aujourd'hui, cependant, la réunification, le bouleversement des rapports de production en cours au Sud-Vietnam, les transformations engagées au Nord après l'arrêt de l'escalade américaine assurent la poursuite de la poussée révolutionnaire au Vietnam. Le grave déséquilibre dans lequel la résistance victorieuse des peuples d'Indochine a placé l'impérialisme mondial au moment où se dessine une nouvelle vague de luttes de classes internationale, l'onde de choc due à la débâcle américaine dans toute la région, le processus conséquent de recomposition du mouvement révolutionnaire en Asie du Sud-Est, font toujours des révolutions vietnamiennes et indochinoises un exemple et un stimulant.

VIVE

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