Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

L'offensive du pouvoir contre le mouvement des soldats

· Inprecor (première série) n° 42, 22 janvier 1976 · p. 24-26 · 1 694 mots

France Syndicalisme

Voici un mois et demi que le gouvernement a déclenché une répression sans précédent contre le mouvement des soldats et les secteurs du mouvement ouvrier qui lui apportent leur soutien. C'est le 26 novembre dernier, en effet, que le Premier ministre Jacques Chirac annonçait devant l'Assemblée nationale l'ouverture d'une enquête par la Cour de Sûreté de l'Etat. Aujourd'hui, le nombre des inculpés s'élève déjà à 48 et dix d'entre eux sont toujours incarcérés dans diverses prisons de la région parisienne. Parmi les inculpés on compte 14 soldats et de nombreux responsables locaux de la CFDT, dont Gérard Jussiaux, responsable de l'Union locale CFDT de Besançon, membre du Parti socialiste unifié et l'un des principaux animateurs de la lutte

Page 25

des Lip en 73; les autres inculpés sont des militants syndicalistes dont certains venaient d'être libérés de leur service militaire, litants d'organisation d'extrême-gauche, dont Armand Creus, membre du Comité Central de la Ligue communiste révolutionnaire. 50 inculpés-10 emprisonnés Les militants inculpés sont accusés pour la plupart d'avoir participé à l'activité de comités de soldats, ou de les avoir soutenus; pour d'autres ils sont détenus sans autre raison que leur appartenance politique; c'est notamment le cas de notre camarade Armand Creus. Malgré le zèle déployé par le juge Gallut, responsable de l'enquête, malgré l'ampleur du dispositif policier mobilisé depuis plusieurs mois, malgré les interrogatoires de dizaines de soldats et de civils

:-

France

LOFFENSIVE

DU POUVOIR

CONTRE

LES COMITES

DE

SOLDATS

PACO ROBS et les mesures d'intimidation, de l'avis unanime des avocats de la défense, les dossiers sont vides. Rien ne justifie le recours à la Cour de Sûreté de l'Etat, qui est une juridiction d'exception, spécialement créée par de Gaulle en 1963 pour mener la lutte contre l'OAS et dont les partis de l'Union de la gauche et les syndicats réclament la dissolution. L'accusation "d'entreprise de démoralisation de l'armée" lancée par le gouvernement pour justifier la répression actuelle n'est étayée par aucun élément sérieux, La campagne d'intoxication qui a accompagné le début de l'enquête présentait les militants des SUV venus en France faire une série de meetings de solidarité avec la révolution portugaise, comme de dangereux conspirateurs venant enseigner aux soldats français les techniques de la subversion. Dans le même ordre d'idées, la presse bourgeoise a dénoncé le soutien apporté par des organisations d'Allemagne de l'Ouest, notamment nos camarades du GIM, à la lutte des soldats français qui font leur service militaire dans ce pays. Mais l'enquête n'a pas plus révélé de complot international que d'entreprise de subversion de l'armée. Le développement des comités de soldats Les raisons réelles de l'offensive lancée par le pouvoir, et qu'il semble prêt à poursuivre en s'efforçant de mettre de plus en plus directement en cause les organisations engagées dans un soutien actif à la lutte des soldats en premier lieu, le PSU et la LCR, se trouvent donc ailleurs: il s'agit d'abord de briser le mouvement de masse qui se développe dans l'armée depuis deux ans et que les maigres réformes successives des ministres des Armées et la répression quotidienne dans les casernes n'ont pas réussi à désamorcer. Pour atteindre cet objectif, il fallait non seulement passer à un niveau supérieur de répression contre les soldats, mais aussi s'en prendre directement aux secteurs du mouvement ouvrier qui leur apportaient leur soutien. C'est ce qui explique l'opération politique dans laquelle s'est engagé le pouvoir en prenant le risque d'attaquer directement la CFDT en perquisitionnant ses locaux et arrêtant certains dans des villes de province (Bordeaux, Besançon, Chaumont...). L'ampleur des moyens mis en jeu et des risques encourus par le gouvernement sont à la hauteur de l'importance de l'enjeu. Le pouvoir est en effet confronté à une crise sans précédent de l'institution militaire. Cette crise s'exprime d'abord par l'entrée en lutte de la masse des soldats. Le coup d'envoi en a été donné en juin 1974, avec la publication de "l'Appel des cent" : ce manifeste signé publiquement par cent soldats et adressé aux candidats à la Présidence de la République, reprenait l'essentiel des revendications mises en avant par les soldats: libre choix de la date et du lieu d'incorporation; suppression des incorporations au-delà des frontières; arrêt des brimades de toutes sortes; véritable droit aux permissions; solde égale au SMIC; droit d'information, d'expression et d'organisation dans les casernes... En quelques mois, malgré la répression immédiate contre les premiers signataires, près de 5000 soldats signent l'Appel: il devient le manifeste de lutte de la masse des appelés. Les comités de soldats se multiplient alors dans les casernes: contraints à la clandestinité, ils regroupent une minorité de soldats mais gagnent bientôt la confiance de la masse des appelés en se faisant les porte-parole de leurs revendications et en organisant leurs luttes. Ac-

Page 26

tuellement, il y a près d'une centaine de comités de soldats. Malgré la répression sévère et les difficultés liées à la rotation continuelle du contingent, ils arrivent dans la majorité des cas à sortir un journal de caserne à peu près régulier Dans la foulée de l'Appel des cent, les luttes dans les casernes se sont multipliées: sous des formes spectaculaires d'abord, avec les manifestations de soldats à Draguignan, à Karlsruhe (en Allemagne fédérale), à Nancy, à Verdun...; avec la présence de soldats en uniforme dans les manifestations ouvrières le ler mai à Paris, mais aussi par des actions collectives dans les L'essor de ce mouvement de masse suffisait en lui-même à inquiéter le pouvoir, d'autant plus que les concessions faites sur certaines revendications (augmentation de la solde, amélioration du régime des permissions; autorisation d'une partie de la presse ouvrière dans les casernes) n'ont fait que renforcer la combativité des appelés. Mais ce qui a précipité l'offensive du pouvoir, c'est la volonté de bloquer avant qu'il ne soit trop tard la jonction de plus en plus étroite entre le mouvement de soldats et le mouvement ouvrier. Depuis plus d'un an, en effet, un certain nombre de structures syndicales, à la CFDT surtout, mais aussi à la CGT, se sont engagées dans un soutien direct à la lutte des soldats, notamment en prêtant des locaux pour leurs réunions et en assurant la publication de leurs journaux de caserne. De plus, par leur travail de masse conséquent, les comités de soldats ont su gagner à leur lutte un nombre croissant de militants ouvriers: militants syndicaux, membres des Jeunesses communistes et des Jeunesses socialistes ont rejoint la lutte engagée par les militants révolutionnaires, en contribuant à faire des comités de soldats de véritables organismes unitaires et de masse. Les comités de soldats avaient mis à l'ordre du jour la tenue d'assises nationales avec le soutien du mouvement ouvrier, afin d'élaborer une nouvelle plate-forme et d'avancer dans la bataille pour le syndicat de soldats. En effet, de plus en plus, la question du droit d'organisation est au centre des revendications de la masse des soldats :loin de se complaire dans la clandestinité, ils demandent que leur soient reconnus tous les droits en tant que travailleurs et en premier lieu le droit de s'organiser librement pour défendre leurs revendication. La majorité des comités de soldats s'est prononcée ainsi pour un syndicat de soldats, soutenu par les syndicats ouvriers. Le PC, le PS et la CGT continuent à rejeter cette revendication, bien qu'elle rencontre un écho de plus en plus large parmi les travailleurs comme en témoignent les récentes prises de position de la CFDT en faveur d'un tel syndicat. Il était donc clair pour le pouvoir qu'il n'avait plus le choix qu'entre des concessions réelles au mouvement des soldats, notamment le droit d'organisation, ou une répression brutale. Il a opté pour cette deuxième voie, quitte à accompagner son offensive actuelle de quelques concessions. Les réactions du mouvement ouvrier Une telle attaque, d'autant plus qu'elle visait directement un des principaux syndicats ouvriers, la CFDT, appelait une riposte unitaire immédiate de l'ensemble du mouvement ouvrier. Il n'en a rien été. Arguant de prétextes inadmissibles, le PC, le PS, et la CGT se sont refusés à toute riposte unitaire, laissant la CFDT descendre seule dans la rue après les arrestations de certains de ses dirigeants et la perquisition de ses locaux. Le secrétaire général de la CGT, Georges Séguy, s'est illustré à cette occasion par une déclaration qui fera date : "Nous ne sommes pas des inconditionnels de la solidarité syndicale". En fait, le PC comme le PS ont immédiatement battu en retraite face à l'offensive du pouvoir sur un terrain où ils se sentent en porte à faux: ils ont fait chorus dans la dénonciation de l'antimilitarisme et se sont préoccupés d'abord de se démarquer sur tous les terrains de l'action des organisations révolutionnaires, en les désignant par là-même comme cible privilégiée aux attaques du pouvoir. Ils ont condamné les comités de soldats, qu'un nombre croissant de leurs militants avaient pourtant rejoints dans la dernière période, en leur opposant des commissions de concertation dans les casernes, où des délégués élus des soldats siègeraient au côté des représentants de la hiérarchie militaire. Le pouvoir a donc la voie libre pour déployer son offensive en profondeur. C'est ce qui lui permet de continuer à multiplier les inculpations, alors que les dossiers sont vides, et de garder en prison des militants qui ne sont rien d'autre que des otages. Il est grand temps de stopper la répression. Face à la démission de la plupart des organisations ouvrières, un "comité national pour la libération des soldats et militants emprisonnés" a engagé la riposte sur la base où l'unité d'action sans exclusive était possible dès le départ: libération immédiate de tous les emprisonnés et arrêt des poursuites; dissolution de la Cour de Sûreté de l'Etat; soutien à la lutte des soldats pour leurs droits démocratiques, notamment le droit d'organisation. L'enjeu est d'importance pour le mouvement ou -

Best en question actuellement, ce sont les possibilités de lutte des soldats, c'est-à-dire leur possibilité de faire valoir leurs droits en tant que travailleurs sous l'uniforme, de s'opposer au rôle qu'entend leur faire jouer le pouvoir et à l'utilisation de l'armée contre les travailleurs. C'est en fin de compte, comme le rappelle l'écrasement de la classe ouvrière chilienne en septembre 1973, les possibilités même de victoire du socialisme qui sont en jeu.

Le 15 janvier 1976

Une erreur sur cette page ?