Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SUD-MOLUQUES

Derrière la révolte des Sud-Moluquois

· Inprecor (première série) n° 43, 5 février 1976 · p. 26-29 · 1 614 mots

LA

REVOLTE

NATHAN WEINSTOCK Pendant quelques jours, les Pays-Bas ont connu un climat d'état de siège. En violation flagrante de la Constitution des Sud-Moluquois ont été "éloignés" de force de leurs lieux de séjour sur ordre de la police. Les actualités télévisées ont été soumises à la censure préalable, les photographes de presse contraints de remettre leurs films, une région entière soumise à une véritable occupation militaire. Ajoutez-y la clameur de la droite exigeant l'adoption de mesures draconiennes pour combattre le "terrorisme", les rumeurs relatives à la mise en oeuvre de plans de crise dans le style du trop connu "Plan Prométhée" qui a servi de scénario au coup d'Etat des militaires grecs en 1967. Il est clair, au vu de cette situation, que l'action du commando sud-moluquois a offert à la bourgeoisie hollandaise l'occasion de préparer psychologiquement et matériellement l'opinion publique à la mise en place d'un Etat fort. Or, ces évènements surviennent au moment où l'économie des PäysBas est frappée par la crise mondiale du système capitaliste et, fort significativement, à l'heure où le gouvernement s'apprête à expulser un nombre important de travailleurs im-

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migrés. Dans ce climat-là, marqué par une recrudescence du racisme populaire avivé par la campagne anti-immigrés menée par des journaux tels que le "Telegraf" au sujet de l'afflux d'immigrés en provenance de Surinam, les évènements qui ont eu lieu prennent une résonnance sinistre. L'affaire des Sud-Moluquois venait à point pour servir de répétition générale aux partisans de la manière forte au sein de la bourgeoisie. Or, ce qui retient l'attention, particulièrement dans l'affaire de Beilen, c'est que la préparation minutieuse et parfaitement réussie de la prise d'otages contraste avec la faiblesse du "message" auquel l'action terroriste devait servir de support. L'action quasi-militaire a parfaitement abouti mais au niveau politique, abstraction faite de l'impact sur l'opinion publique, on dénotait presque une absence totale de programme politique. Pour comprendre ce décalage, il faut revenir en arrière et étudier la genèse de ce mouvement mal connu des Moluquois du Sud. Cet historique permet de comprendre l'arrière-plan colonial qui éclaire le problème des Sud-Moluquois et d'illustrer comment leut sort confirme que la répression dans les colonies prépare l'assaut contre les droits démocratiques dans la métropole. Au depart, un problème de Harkis Le déracinement des Sud-Moluquois trouve son origine dans la colonisation des Indes néerlandaises et spécialement dans l'Me d'Amboine. C'est en effet depuis l'époque de la Compagnie des Indes orientales que date l'exploitation des Sud-Moluquois (le commerce des épices) et plus particulièrement la pénétration capitaliste et occidentale dans l'archipel. Il en est résulté la formation d'une culture particulière combinant des traits traditionnels et des modèles culturels d'importation. Les Amboinais christianisés, dont le particularisme a été soigneusement entretenu de fer de lance au colonialisme hollandais. C'est en leur sein qu'ont été recrutées les troupes de choc indigènes de la répression coloniale (la KNIL). Ils ont été l'instrument des boucheries coloniales sur l'ensemble de l'archipel indonésien. Déracinés par rapport à leur milieu d'origine, aliénés par rapport aux masses indonésiennes musulmanes, les Amboinais protestants devinrent dépendants de la puissance coloniale. La participation des "fidèles" sud-moluquois à la répression militaire du nationalisme indoné-

DES SUD-

MOLUQUOIS

sien après 1945 a achevé de les compromettre aux yeux des masses. Pris au dépourvu par le retrait des forces armées hollandaises et la dissolution des troupes coloniales (la KNIL), ils constituèrent avec les complicités que l'on devine un éphémère Etat néo-colonialiste, la Republik Maluku Selatan (RMS - République des Moluques du Sud). Les militaires sud-moluquois stationnés à Java entendaient rejoindre la RMS. Mais entretemps, La Haye avait conclu un modus vivendi avec le régime Sukarno. On ne pouvait démobiliser les forces de la KNIL à Java où elles risquaient d'être lynchées. La nouvelle politique hollandaise excluait qu'elles fussent admises à rejoindre Ceram, dans l'Archipel des Moluques, pour y poursuivre le combat contre la République indonésienne La difficulté fut résolue de manière typiquement coloniale. Les troupes de la KNIL furent embarquées sur des navires hollandais, désarmées de force et déportées aux Pays-Bas où l'on ne trouva rien de mieux que d'héberger les ex-combattants sud-moluquois et leurs familles dans d'anciens camps nazis.

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SUD-MOLUQUES Ici commence le drame des Sud-Moluquois. Ils étaient totalement coupés de l'archipel des Moluques où la R. M.S. avait connu une fin sans gloire et sans laisser de regrets. Ils se retrouvaient parqués administrativement dans des conditions effroyables dans des camps désaffectés d'abord, dans des ghettos érigés à leur intention ensuite. Leur amertume bien compréhensible prenait la forme d'une aspiration intense à réaliser le rêve parfaitement artificiel de la R. M.S. (Les camps juifs pour "personnes déplacées" après 1945 ont servi aussi en leur temps de serres chaudes pour la diffusion de l'idéologie sioniste). Ce messianisme lalc trouvait d'ailleurs des encouragements précis dans la droite hollandaise qui ne désespérait pas d'exacerber le séparatisme dans l'Irian occidental, les fles Moluques et ailleurs pour entrainer la chute de Sukarno ou, tout au moins, affaiblir le régime indonésien. Parqués dans leurs quartiers, centrés sur l'idéal de la R. M.S., les Sud-Moluquois se retrouvent parfaitement déplacés par rapport à la communauté hollandaise. L'ambiance rigide et militaire qui imprègne les familles où la puissance paternaliste se colore d'un climat de "sous-off", achève de désorienter les jeunes. Ces derniers sont rejetés par la population (les Sud-Moluquois sont encore plus impopulaires que les immigrés du Surinam), privés de la nationalité néerlandaise (les parents tenaient à leur nationalité fictive sud-moluquoise), et cherchent des compensations psychologiques dans l'agressivité, la criminalité, les comportements suicidaires, les réactions de fuite (la nostalgie de la R. M.S. ressemble quelque peu à un rêve éveillé). Lorsque le putsch des généraux renverse le régime Sukarno dans un bain de sang sans précédent, les aspirations séparatistes des Sud-Moluquois perdent tout intérêt pour la droite hollandaise. Mais il ne suffit pas de congédier le Maure qui a fait son travail pour en être débarrassé. Plus de 30.000 Sud-Moluquois croupissent dans leurs quartiers, se raccrochant avec une frénésie tragique à leur R. M.S. mythique. Les jeunes étouffent, coincés entre le passéisme réactionnaire et autoritaire des parents et l'hostilité de l'entourage hollandais. Ils ne sont plus d'humeur à suivre docilement leur modèle. Ils souffraient de cette situation pénible. Ils avaient vécu avec amertume les dispersions forcées, la privation de pension militaire subie par leurs pères, la répression brutale des révoltes des camps d'internement pour Moluquois. Ils vivaient à leur tour la répression coloniale. La révolte vient de loin Cette frustration collective explose dans l'occupation du domicile de l'ambassadeur indonésien à Wassenaar en 1970. (D'autres actions spectaculaires ont suivi). Mais cette action n'est pas seulement une rupture avec la passivité. Elle ne se comprendrait pas sans les répercussions au sein de la communauté sud-moluquoise de la campagne politique menée par la gauche hollandaise contre le régime Suharto. Ainsi, l'apparition de l'activisme politique des jeunes Sud-Moluquois, s'explique par une curieuse combinaison de nostalgie coloniale et de sensibilité à la montée de la révolution coloniale! Ainsi, E. Virecht (De Groene Amsterdammer, 19.12. 1970), souligne que les Sud-Moluquois manifestent une mentalité "pouvoir noir". En prison, les jeunes militants sud-moluquois demandent à lire E. Cleaver, Che Guevara et Mao. En 1971, les militants libérés fondent avec d'autres jeunes Sud-Moluquois un Front de libération sud-moluquois qui met l'accent sur leur particularisme de groupe et appelle les masses indonésiennes et hollandaises à les rejoindre dans une lutte commune anti-impérialiste et anti-capitaliste contre le régime Suharto et le gouvernement néerlandais, pous la libération des Moluques du Sud, mais aussi pour la libération de tous les peuples d'Indonésie (cf. De Groene Amsterdammer, 18.12. 1971).

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L'irruption sur la scène politique hollandaise des Sud-Moluquois a entrainé une répression sévère. La police matraque sauvagement les manifestations et les distributeurs de tracts. Des razzias policières menées à la pointe de la balonnette ont lieu dans leurs quartiers, notamment à Isseloord. La découverte d'un projet d'enlèvement de la reine achève de semer la panique au sein des forces de l'ordre. Lorsque 5000 Moluquois se réunissent pour commémorer le 25° anniversaire de la République mort-née des Moluques du Sud, 2650 policiers sont sur les dents, les hélicoptères surveillent le rassemblement. Le bouclage des quartiers moluquois par les policiers accompagnés de chiens policiers et équipés de blindés sont devenus chose courante -Ulster aux Pays-Bas. Bref, un véritable état de guerre au sein de leurs quartiers et qui se déroule dans l'indifférence générale.

coracastane de presse mernatanal bimensuel n 40 41 18 décembre io économie capitaliste internationale

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FRANGE: reprise pro-

bable sur fond de crise amérique centrale, brésil, états-unis

Voilà la toile de fond du terrorisme sud-moluquois. Ajoutons que ce mouvement hybride a été sensible à la "rentabilité" des actions terroristes des Palestiniens du point de vue de l'impact sur les mass-media. Reste à voir si la combativité des Sud-Moluquois et leur frustration collective sont susceptibles d'être insérées dans la lutte de classes aux Pays-Bas, si leur disponibilité pour l'action révolutionnaire peut être canalisée par l'avant-garde révolutionnaire vers des objectifs réalistes, si leur mouvement peut s'articuler sur la réalité indonésienne et ou hollandaise. Ceci suppose évidemment au préalable que s'amorce en leur sein une prise de conscience critique du caractère a-historique et profondément réactionnaire de l'aspiration à voir (re)naitre la R, M,S.

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