G. FONTAINE Quelques mois seulement après la victoire décisive des peuples d'Indochine, une nouvelle brèche vient de s'ouvrir au flanc de la domination impérialiste en Asie du Sud-Est. A travers la lutte de libération nationale du peuple de Timor c'est même l'un de ses principaux bastions dans la région, à savoir l'Indonésie, qui est touché. Jus -qu'à l'invasion ouverte de la partie orientale de l'ile par les parachutistes indonésiens le 7 décembre dernier en réponse à la proclamation de la République démocratique et populaire de Timor Oriental, les évènements survenus dans cette petite colonie portugaise située aux confins de l'archipel de la Sonde et de l'Australie avaient suscité bien peu d'intérêt dans l'arêne politique internationale. Sans doute, l'arriération et l'isolement de l'ile y étaient-ils pour quelque chose ainsi que le black-out imposé par la dictature salazariste. Mais même après le 25 avril 1974 et l'éveil à la vie politique de l'ile,
Get l'Australie, les deux pays intéressés au premier chef par l'avenir de Timor, préférèrent agir en sous-main pour faire prévaloir leurs intérêts. Pourtant la solidarité avec la lutte du peuple de Timor impose aujourd'hui que ce complot du silence soit brisé; de même les tâches de tout mouvement de solidarité ne peuvent-elles être déduites que d'une analyse approfondie de la dynamique du processus social et politique engagé. La conquête portugaise L'ile de Timor fut "découverte" par les Portugais au début du XVI° siècle. Dès cette époque, le commerce du bois de santal qui était auparavant orienté en direction de la Chine attira les convoitises portugaises. La Hollande chercha bientôt à chasser les Portugais de toutes leurs colonies asiatiques. La lutte pour le contrôle de Timor et de ses richesses engagée en 1613 allait durer trois siècles. Dans cette lutte les portugais s'appuyèrent sur les Topasses (ou Portugais noirs) groupe de métis qui acquit bientôt une redoutable force commerciale et militaire. Les Topasses, basés dans le port de Lifau, contrôlaient le commerce du bois de Santal. Ils réussirent à obtenir l'allégeance de la
VERS
UNE LUTTE
PROLONGEE?
plupart des livrais (chefs indigènes) de l'ile et ainsi à asseoir la domination portugaise en échange du maintien de leurs privilèges commerciaux. De larges parties de l'ile restèrent cependant hors du contrôle portugais ou hollandais. Au gré d'alliances fluctuantes, une multitude de royaumes éphémères furent consttitués: ceux qui pouvaient organiser le travail et livrer le bois jusqu'à la côte gagnaient un quasi-monopole pour acquérir des biens manufacturés et surtout les armes importées dans l'fle. Le commerce commença à décliner au 18° siècle car le bois, la principale ressource, venait à s'épuiser. Au début du 20° siècle, la domination coloniale finit par se stabilier. Après un conflit frontalier d'un siècle avec les Hóllandais, les Portugais purent enfin mettre sur pied des structures administratives et militaires dans toute la partie orientale de l'ile. L'occupation japonaise au cours de la seconde guerre mondiale laissa le pays complètement exangue. La capitale, Dili, fut rasée. Quarante mille Timorais furent tués au cours des combats et le reste de la population connut la famine. Au cours des trente années qui suivirent, le colonialisme ne fit rien pour sortir Timor de la misère et de l'arriération. Les stuctures économigues Le Portugal avait bien été un des pionniers de l'expansion coloniale européenne mais son déclin fut très rapide. Prisonnier de ses liens commerciaux avec l'Angleterre, il ne connut pas le développement industriel des autres pays d'Europe. Les grands propriétaires fonciers éclipsent la bourgeoisie commerciale en tant que classe dominante et la paralysie de la petite industrie empêcha le colonialisme portugais de se transformer en impérialisme moderne. La caractéristique principale de ce colonialisme désuet fut de s'appuyer sur le travail forcé au lieu de créer un prolétariat autochtone. A côté de l'esclavage direct (encore pratiqué récemment), l'impôt annuel, souvent payé en nature, imposé à tous les habitants mâles de l'ile constituait le principal instrument d'exploitation. L'économie de marché n'a donc pénétré que superficiellement les structures précapitalistes de Timor. L'immense majorité de la population est
EPHILIPPINES 2MALAISIE SABAH: EBRUNEI :SINGAPOUR:
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(BORNÉO) Balikpapar SULAWESI = BILLIT ON P -Makassar EMADURA AEVE -SUMBA engagée dans des activités agricoles de subsistance. A cause de l'emploi des techniques traditionnelles, notamment la culture itinérante sur brûlis (ladang) et d'instruments archalques la productivité du travail est extrèmement basse. La malnutrition est très répandue et la famine menace constamment la population. Au début des années 70, Timor montre tous les symptômes du sous-développement: elle exporte des produits agricoles et importe des biens manufacturés. Il n'existe presque aucune industrie dans l'ile. Celle-ci dépend même d'un seul produit pour survivre: les recettes de son commerce extérieur proviennent pour 90% du café en 1971. Cependant, le niveau des exportations est largement insuffisant pour combler le déficit du commerce extérieur. Timor est un fardeau pour les Portugais qui, pourtant, ont toujours dépensé le moins possible pour cette colonie. Les forces sociales en présence Les quelques investissements réalisés, notamment l'aménagement du port de Dili, sans parler de la construction d'un somptueux aéroport international à Baucau la secondle ville du pays n'ont eu pour bénéficiaires que les planteurs de café et de coprah ainsi que les commerçants chinois. Mais ils n'ont pas touché les Timorais: en 1973, 40% de la production de café est aux mains d'une seule firme portugaise, le reste étant contrôlé par les Chinois. Les 25 plus grosses entreprises sont toutes chinoises à l'exception de deux qui sont portugaises. Enfin, sur un total de 300 magasins, seulement un ou deux sont aux mains de Timorais. Tout le commerce aussi bien extérieur qu'intérieur est dominé par la communauté chinoise forte de 10.000 âmes et politiquement liée à Talwan. Quant à la classe ouvrière timoraise elle n'existe qu'à l'état embryonnaire. Elle est composée principalement de chauffeurs, dockers, travailleurs de la construction et cle l'industrie légère (torréfaction et emballage du café). Malgré sa faiblesse, elle va pourtant jouer un rôle impor-
INDONESIE 9 kilomètres 500 Bitung -CERAM DE L'OUEST TRIAN
-TIMOR
AUSTRALIE, tant après le 25 avril 1974, tout comme la petite bourgeoisie urbaine (employés administratifs, instituteurs, diplômés sans emploi), Après s'être d'abord appuyée sur les chefs traditionnels (livrais), le colonialisme portugais a en fait créé au début du siècle une nouvelle élite pour répondre à ses besoins en cadres administratifs et militaires subalternes et propager les valeurs coloniales. Des collèges religieux furent ouverts pour former ces "letrados" issus pour la plupart des familles des "livrais' et mieux armés pour défendre l'ordre portugais. Scolarisation et mouvement national Ce fut seulement dans les années 60, qu'ayant tiré les leçons de la révolte avortée impulsée en 1959 par des militaires indonésiens réfugiés à Timor après l'écrasement dans la région de Viqueque de la République indépendante des Sud-Moluques, les colonialistes portugais commencèrent à réviser leur politique. Cette révolte qui eut un écho profond dans la population timoraise survenait à l'heure où de nouveaux mouvements de libération engageaient la lutte dans les colonies africaines du Mozambique, de l'Angola et de la Guinée-Cap Vert, Les Portugais tentèrent alors de former une nouvelle élite néo-coloniale et ouvrirent bientôt de nombreuses écoles primaires, un lycée ainsi qu'une école technique à Dili et un séminaire à Dare. Cette scolarisation nouvelle et relativement massive, même si elle avait pour but d'inculquer à la jeunesse de Timor "l'amour du Portugal", même si elle bannissait complètement la culture et la langue de Timor eut néanmoins de profondes répercussions, Ceux qui sortaient des écoles secondaires avec un diplôme en main et ne faisaient pas partie des quelques dizaines de jeunes, qui, ces dernières années, purent partir poursuivre des études supérieures à Lisbonne, se retrouvaient le plus souvent au chômage ou pourvus d'un emploi très mal rémunéré et n'ayant aucun rapport avec leur qualification, Ainsi naquit le terreau d'un mécontentement sur lequel allait mûrir le développement du mouvement nationaliste.
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SARAWAK
TIMOR Quant aux cadres de ce mouvement, ils sont bien souvent des étudiants qui, partis à Lisbonne, acquirent une conscience politique au travers de la crise du régime fasciste portugais et au contact des partisans des mouvements africains de libération. Revenus dans leur pays, le bilan de quatre siècles de colonialisme portugais était facile à tirer pour ces jeunes à la veille du 25 avril 1974: Le revenu annuel par habitant était alors estimé à 1000 escudos, soit à peu près 42 dollars US, sans doute le chiffre le plus bas pour toute l'Asie du Sud-Est. Malgré les progrès de la scolarisation, 90% de la population restait analphabète. La tuberculose et la malaria faisaient des ravages constants et le taux de mortalité infantile, en l'absence de toute statistique de l'Organisation Mondiale de la Santé qui s'était toujours vue refuser l'entrée du pays, était estimé à 50%. Les effectifs des services sanitaires étaient en effet réduits à 20 médecins dont 12 dans la capitale, Dili) pour 650. 000 habitants. Enfin, il n'existait aucun réseau de communication en dehors des quelques kilomètres de route construits dans et autour de Dili. Le coup d'Etat et la création de l'u.D.T. Lorsque se produisit le coup d'Etat du 25 avril à Lisbonne, aucun bouleversement notable n'eut lieu dans l'administration coloniale de l'ile. Timor Oriental préoccupait peu le nouveau gouver -nement portugais. Les agents de la police politique (la DGS) furent bien rappelés en métropole, les partis politiques furent bien autorisés à se former, mais il ne survint aucune explosion comparable à celles qui secouèrent bientôt le Portugal. Aucun mouvement nationaliste clandestin n'émergea immédiatement. C'était là le prix à payer pour l'arriération extrêmedu pays et son isolement quasi-total du monde extérieur. Le gouvernement de Timor resta en place plusieurs mois encore, tout comme Magiolo Gouveia le chef de la police, ainsi que Costa Mouzinho maire de Dili et ancien représentant de la colonie au parlement fasciste de Lisbonne. Pourtant, d'un jour à l'autre toute l'élite de l'administration portugaise devint démocrate. Elle forma bientôt l'Union Démocratique de Timor (UDT) qui prit Costa Mouzinho comme vice-président et Lopez da Cruz, un ancien des guerres africaines, comme président. L'UDT acquit immédiatement l'appui d'une grande partie des fonctionnaires et des chefs de villages car ceux-ci ne devaient leurs privilèges et leur pouvoir qu'à la présence portugaise. De même, elle obtint rapidement le soutien des propriétaires des plantations de café et de toute la bourgeoisie commerçante chinoise. Le programme politique de l'UDT était clair: revendiquer "la promotion accélérée, à l'ombre du drapeau portugais, du développement culturel, social, économique et politique" de l'île et "l'auto-détermination pour le peuple timorais, orientée vers une fédération avec le Portugal, avec une étape intermédiaire pour atteindre l'indépendance", rentrait directement en écho avec les projets néo-colonialistes de Spinola. L'UDT, malgré sa politique ouvertement réactionnaire remporta pourtant quelques succès à sa naissance. Elle les devait à la passivité des masses paysannes timoraises, fruit de leur oppression séculaire et surtout à ses appuis multiples dans l'appareil d'Etat. Mais bientôt cette domination fut remise en question par le développement du mouvement nationaliste. La naissance du FRETILIN Les traditions de lutte anti-colonialiste à Timor remontent à 1912, année où les Portugais prirent enfin le contrôle de toute la partie orientale de l'ile. Le dernier acte de cette conquête fut l'écrasement de la révolte lancée par un chef tribal Don Boaventura. Celui-ci réussit à unir toutes les tribus contre les Portugais et à les chasser pour un temps de l'intérieur du pays. Les insurgés animèrent pendant 2 ans un mouvement de résistance armée dans le district de Manu-Fahi, dans le sud-ouest de l'ile et vinrent même porter le combat jusque dans les rues de Dili. Mais le mouvement animé par les livrais (chefs de village) finit par être écrasé au prix de 5000 morts. Au cours de la deuxième guerre mondiale, alors que les troupes japonaises et les commandos australiens se livraient un combat sans merci pour le contrôle de l'ile, on vit naître parmi les Timorais un profond mouvement nationaliste pro-japonais. Mais bientôt la démagogie raciste anti-blanche perdit son effet face à la réalité du pillage pratiqué par l'impérialisme nippon. Enfin, même si la révolte de 1959 avait pour but, aux yeux de ses initiateurs, des militaires indonésiens réfugiés, de créer à Timor une base de subversion contre le régime de Sukarno, elle semble bien avoir rencontré un écho réel dans le peuple timorais. Malgré ces traditions, il n'existait pourtant aucune organisation nationaliste clandestine à la veille du 25 avril 1974. Un petit noyau de jeunes timorais ayant reçu une certaine éducation se réunissait néanmoins depuis quelques temps pour discuter du nationalisme et de l'avenir du pays. Parmi ces jeunes se trouvaient Nicolau Lobato et José Ramos Horta. Ce dernier avait en 1970 été envoyé en exil pour rééducation au Mozambique. Travaillant comme journaliste et cameraman à des reportages sur la guerre, il tira vite de précieuses leçons de la lutte menée par le FRELIMO. En 1974, au cours d'un voyage à Darwin, Horta fit, sans penser qu'elles seraient publiées, des déclarations ta-
pageuses à un journaliste australien qui s'empressa de les reproduire dans le "'Northern Territory News". L'administration coloniale lui donna alors le choix entre la prison et l'exil. Ses valises pour Darwin étaient prêtes lorsque survint le coup d'Etat à Lisbonne. Immédiatement après le 25 avril éclata la première grève de l'histoire de Timor. Elle fut lancée à Dili, la capitale, par les employés de l'administration coloniale. José Ramos Horta et ses camarades aidèrent le mouvement à l'organiser en lançant le Comité de défense du travail. La grève qui s'était étendue à toute la ville fut bientôt victorieuse et fit croitre les salaires des petits employés jusqu'à 25 escudos par jour à Dili et 20 escudos dans le reste de l'ile. L'augmentation était de 50%. Le Comité de défense du travail qui connut d'emblée un grand succès dans l'embryon de classe ouvrière existant à Dili disparut pourtant bientôt, Ses principaux animateurs s'étaient en effet engagés dans la construction d'un nouveau parti: l'Association social-démocrate de Timor (ASDT) et y consacraient toutes les forces. Une figure populaire, Xavier de Amaral, diplômé du séminaire jésuite de Macao, devint le président du Parti. Produit de la première rencontre entre les aspirations nationalistes de la jeunesse timoraise et l'éveil du mouvement ou -vrier urbain, l'ASDT n'avait pas de réelle homogénéité. Des courants aussi bien nationalistes bourgeois que réformistes chrétiens et même quelques éléments révolutionnaires avaient présidé à sa naissance. Le mouvement payait le prix de l'isolement international de Timor pendant des décennies, tout comme l'absence d'une vie culturelle ou politique propre à l'ile. Les révolutions chinoises ou indochinoises y étaient restées sans écho. Et le mouvement communiste le plus puissant d'Asie jusqu'en 1965, celui d'Indonésie, n'avait jamais fécondé Timor Oriental, pourtant à ses portes. Ce fut donc partiellement en Australie, mais surtout auprès des mouvements de libération des colonies portugaises d'Afrique que les militants de l'ASDT allèrent chercher des références. A partir du 25 avril, les journaux de Lisbonne qui commençaient à analyser ces luttes furent lus avec avidité, tout comme les rares ouvrages d'Amilcar Cabral apportés dans leurs bagages par des soldats timorais revenus d'Afrique. Durant l'été 1974, quelques étudiants revenus de Lisbonne pétris de ces idées exercèrent une profonde influence sur la direction de l'ASDT. Le mouvement qui avait déjà acquis une profonde audience dans les principales villes (Dili et Baucau) auprès des travailleurs comptait déjà un millier de membres. Mais son influence dans les campagnes restait très réduite et instable face à celle de l'UDT. Sous la pression des éléments rentrés récemment du Portugal et profondément influencés par les succès des mouvements africains de libération, l'ASDT réunie en assemblée générale le 12 septembre 1974, décida d'abandonner la construction d'un parti politique de style européen et de se transformer en Front révolutionnaire pour l'indépendance de Timor Oriental (FRETILIN). Son programme expliquait: "Il est nommé Front parce qu'il appelle à l'unité de tous les patriotes timorais... Actuellement, Timor Oriental est une colonie et en tant que colonie l'objectif immédiat et unique est la lutte pour l'indépendance nationale et la libération du peuple. Il est révolutionnaire parce qu'il cherche à modi -fier à transformer, à révolutionner les vieilles structures qui sont héritées de 500 ans de colonialisme... L'indépendance est la seule voie vers le progrès et le développement réel du peuple de Timor Oriental!! De plus, il appelait déjà contre les projets spinolistes à "la prévention active du néo-colonialisme", Dès sa naissance, le FRETILIN connut un développement spectaculaire. Son premier meeting public à Dili le 20 septembre 1974 rassembla 20.000 personnes. En un mois il revendiquait 80.000 membres. Les raisons de ce succès, il fallait les chercher dans le travail concret entrepris par les cadres du Front: lutte contre l'analphabétisme, promotion de la langue et de la culture timoraises, création de brigades sanitaires et enfin aide aux paysans pour la mise sur pied de coopératives agricoles. L'action du FRETILIN et l'évolution des rapports de forces Fin 1974, des officiers du MFA portugais arrivèrent au Timor et y présentèrent un programme de "dynamisation culturelle" et un modèle de décolonisation progressive avec mise en place d'un gouvernement de coalition à l'image de ce qui était tenté en Angola. Le FRETILIN refusa la mise en place du Conseil gouvernemental en décembre, arguant du trop grand nombre de membres pressentis qui avaient collaboré avec l'ancienne administration salazariste; mais il intervint activement dans les équipes de "dynamisation". Le 21 juin 1975 un gouvernement de coalition FRETILIN-UDT-Portugais voyait le jour. L'UDT tirait les leçons de l'échec du projet spinoliste au Portugal même et des premiers contacts entre les gouvernements australiens et indonésiens; elle affirme plus clairement l'objectif de l'indépendance. Le FRETILIN espère pouvoir s'appuyer sur le représentant portugais et assurer l'aboutissement du processus de déclonisation et éviter l'isolement international. Chacune des parties concernées - - les deux formations timoraises et le Portugal - - avait un tiers des sièges au gouvernement de coalition. Mais derrière cette unité apparente la confrontation entre les organisations se pour -suivait à crotre et il recrutait d'anciens mem- En fait, l'influence du FRETILIN conbres de l'UDT. Ses dirigeants sillonnaient les
TIMOR campagnes. Dès décembre 1974, il avait publié en Portugais et en Tetum (la principale langue locale) sa plateforme; il créait deux écoles centrales d'alphabétisation sur le modèle de "conscientização" du Brésilien Paolo Freirei; de nombreuses autres écoles étaient formées dans les villages avec l'aide de cadres du FRETILIN. Enfin des premières coopératives de production étaient mises en place dans la région de Bazaar Tete. Profitant de son audience dans les écoles secondaires, le FRETILIN impulsa la création de l'UNETIM (Union nationale des étudiants de Timor) chargée d'accélérer le processus de "décolonisation de la culture". Pendant ce temps là, l'UDT se révélait incapable d'engager une action populaire. L'un des élements de sa base sociale commençait à se désagréger. De nombreux marchands chinois se préparaient à quitter l're, espérant notamment pouvoir s'installer en Australie. L'UDT était d'ailleurs amenée à défendre un programme de "promotion des compradores timorais". Cette dégradation continuelle des rapports de forces est probablement l'un des facteurs essentiels qui a amené l'UDT à changer une nouvelle fois de politique. De nombreux appuis internationaux lui semblaient acquis : une visite apparemment fructueuse avait été organisée en Indonésie. Le gouvernement portugais revenait, lors d'une conférence tenue à Macao à la mi-juin en l'absence du FRETILIN, sur ses promesses d'indépendance. Le gouverneur MFA. Lemos Pires, prenait dès lors clairement fait et cause pour l'UDT et des contacts importants étaient pris avec de possibles investisseurs étrangers. Le 1l août, l'UDT déclenchait un coup d'Etat. La direction du FRETILIN se repliait dans les collines avoisinant Dili; elle tentait des derniers contacts avec les Portugais pour ranimer l'expérience du gouvernement de coalition; puis elle lança un appel aux forces timoraises dans l'armée portugaise. La réalité des rapports de forces apparaissait alors. La très grande majorité de ces troupes se ralliait en effet au mouvement nationaliste et en quelques jours les membres de l'UDT étaient arrêtés ou refoulés au-delà de la frontière indonésienne. Le changement amorcé au Timor Oriental s'accélérait avec l'échec du coup d'Etat de l'UDT et la politique du FRETILIN se radicalisait à nouveau. L'administration portugaise quittait définitivement l'fle. Détail symbolique de ce que fut la colonisation : le dernier médecin de l'Ile partait avec elle. Les forces du FRETILIN connaissaient une croissance importante, et les éléments d'une nouvelle administration commençaient à se mettre en place : comités regroupant des cadres du Front, de l'armée et des représentants de l'UNETIM, de l'organisation féministe OPMT (organisação popular de mulheres de Timor - organisation populaire des femmes du Timor) et des associa-
Des antennes médicales de fortune étaient implantées dans les villages. Des expériences de travail collectif naissaient dans l'agriculture. Le Docteur José Gonçalves prenait la direction de l'économie; de nouvelles terres défrichées et la construction de coopératives permettaient à une partie de la population de Dili de quitter la capitale pour aider à la production alimentaire. Le gros des commerçants chinois étant parti, le FRETILIN commença à organiser le commerce et à frapper une monnaie. En l'absence de tout représentant portugais, la souveraineté du gouvernement de Lisbonne était néanmoins toujours garantie par le FRETILIN. Le drapeau portugais continuait à flotter sur les bâtiments administratifs. toute cette période le FRETILIN espérait encore en effet éviter l'isolement international et affirmait sa volonté de coopérer avec les membres de l'ASEAN (Association des nations du Sud-est asiatique) en demandant à l'Australie et au Portugal de garantir l'accès de l'île à l'indépendance. Le 28 novembre, au fait des préparatifs d'invasion en cours à Djakarta, le FRETILIN déclare finalement l'indépendance et fonde la République populaire du Timor Oriental. Francisco Xavier do Amarale en sera le premier président. Nicolau Lobato devient Premier ministre et José Samos Horta ministre des Affaires étrangères. Le 7 décembre, l'invasion indonésienne massive commençait. L'invasion indonésienne et l'enjeu international Dès les premiers succès du FRETILIN I'Indonésie avait engagé une violente campagne au nom de l'anti-communisme. Depuis longtemps, Djakarta convoitait les richesses de Timor Est, souvent encore inexploitées. Surtout la réalisation de l'indépendance pour la partie orientale de l'ile était considérée comme une sérieuse menace. Elle pourrait stimuler des mouvements de libération parmi de nombreuses populations de l'archipel Indonésien (notamment en Nouvelle-Guinée et dans les fles Moluques). Enfin, la République populaire du Timor Oriental pourrait servir de refuge pour nombre d'organisations luttant contre le régime de Suharto et favoriser une levée des masses dans la partie occidentale de l'ile. Pour Djakarta, la décolonisation signifiait l'assimilation de Timor Est à l'Indonésie. Déjà en février-mars 1975, il avait été question de l'envoi d'un corps expéditionnaire indonésien. Mais le gouvernement de Djakarta et l'Etat-major de l'armée semblent avoir été divisés quant à la politique à suivre. L'invasion de la République populaire est en effet lourde d'inconvénients. Sur place, les troupes d'intervention risquent d'être engluées dans une guerre de guérilla sans fin. Elles sont mal préparées à cette tâche. L'armée qui a écrasé
le mouvement ouvrier indonésien et perpétré les massacres de 1965 est une armée de police, habituée à stationner dans les villes, vivant de la corruption, mais qui n'a jamais pu pacifier intégralement les confins de l'archipel. La situation internationale de l'Indonésie est alors délicate. Le scandale de la compagnie pétrolière nationalisée Pertramina, la recherche urgente de nouveaux investissements étrangers, la relance de la campagne de défense des prisonniers politiques qui croupissent toujours dans les prisons de Suharto, les premières réactions du mouvement ouvrier australien; tout cela rendait l'intervention massive et directe du pouvoir central javanais peu souhaitable. Le général Murtopo, chef du "projet d'acquisition du Timor Oriental' chercha en conséquence à agir de l'intérieur du pays. L'instrument privilégié utilisé par l'Indonésie au Timor Oriental fut d'abord l'APODETI (Association démocratique et populaire du Timor), mouvement fantoche qui défendait le rattachement à l'Indonésie. Elle publiait un journal en langue indonésienne, encore moins parlée que le Portugais au Timor. Dépourvue de toute base sociale dans le pays, l'APODETI ne put jamais jouer de rôle important. Devant sa faillite Djakarta sonda l'UDT, puis, après l'échec de sa tentative de coup d'Etat favorisa la création d'un bloc de quatre organisations : l'APODETI, deux groupuscules inactifs, le KOTA et le Trabaista, et l'UDT (ou du moins ce qui en restait : une partie de ses dirigeants était emprisonnée à Dili d'autres avaient fui en Australie). Ils fondèrent le mouvement révolutionnaire anti-communiste (MRAC). L'Indonésie les aida à entreprendre des incursions militaires au Timor Oriental. Sans succès. L'avortement de ces tentatives de main mise en douceur sur le pays, le développement considérable du FRETILIN et le cours radical de sa politique décidèrent Dajakarta à opter pour l'invaLe contexte mondial le lui permettait. Ford, à son retour de Chine, réaffirma à la veille du déclenchement de l'invasion - alors qu'il se trouvait dans la capitale indonésienne - l'importance stratégique de cette région du monde pour les USA. Alors que les préparatifs de l'invasion de Suharto étaient connus, le discours de Ford revenait à cautionner l'invasion contre-révolutionnaire. Le Portugal allait certes protester contre la violation de sa "souveraineté". . Mais il ne pouvait ni ne voulait faire plus. Le gouvernement avait clairement signifié qu'il ne soutiendrait en aucun cas le FRETILIN. Dès septembre 1974, à l'occasion d'une rencontre entre Suharto et le Premier ministre australien d'alors, Gough Whitlam, l'Australie avait implicitement reconnu le bien-fondé des prétentions indonésiennes. La proximité de l'ile de l'Australie et les intérêts pétroliers engagés fai-
Horta, le principal dirigeant du FRETILIN saient passer la "stabilité régionale" avant toute autre considération. Malgré le désir du gouvernement australien de ne pas soutenir officiellement l'entreprise militaire. Ces considérations avaient déjà pesé lors de la tentative de coup d'Etat de l'UDT en août 1975. Les services spéciaux et plusieurs consortiums internationaux avaient en effet poussé l'UDT à rompre la coalition avec le FRETILIN. La crise politique qui éclatait en Australie en novembre-décembre 75 allait affaiblir encore plus la position du FRETILIN. Le renversement du gouvernement travailliste allait faire porter l'attention de la population sur les nouvelles échéances électorales et affaiblir de beaucoup l'intensité du mouvement de solidarité. La venue au pouvoir du parti libéral n'était pas sans conséquence. Les politiques en la matière des deux formations, travailliste et libérale, n'étaient pas divergentes, mais le précédent gouvernement était plus susceptible de ressentir la pression du mouvement ouvrier ou les clivages qui commençaient à traverser le parti travailliste sur la question du Timor. Le FRETILIN n'était pas sans soutien international; mais de peu d'efficacité immédiate. Le Mozambique aura été le premier Etat à le reconnaitre comme "représentant authentique" du peuple du Timor en septembre 1975. Depuis, le mouvement nationaliste avait connu plusieurs succès auprès des pays dits "'non alignés"'. Après le déclenchement de l'invasion, la R.P. de Chine, le Viet-Nam, la Corée du Nord, l'URSS allaient déclarer leur soutien au FRETILIN. L'association des nations du Sud-est asiatique, pour sa part, se rangea clairement du côté de Djakarta. Le conflit au Timor Oriental a pris une nouvel-
TIMOR le dimension : il dessine pour la première fois depuis avril 1975 les nouveaux découpages politiques en Extrême-orient après la défaite de l'impérialisme US en Indochine. Mais l'éloignement du Timor, la facilité pour l'Indonésie d'en organiser le blocus maritime, les difficultés apportées par le gouvernement australien aux activités d'aide compliquent l'organisation d'un soutien matériel efficace, sans même revenir sur la politique des directions chinoise et soviétique. Dans ce contexte, le vote d'une résolution à l'ONU en décembre, condamnant l'entreprise de Djakarta et demandant le retrait des troupes indonésiennes était de peu d'incidence. Vers une lutte de longue durée? Il serait faux de conclure pour autant que la défaite du FRETILIN est proche. Le premier bilan qui peut être tiré des actions en cours le montre. Dili et Baucau, les deux principales villes ont certes été conquises en quelques heures par les forces de Suharto. Mais le FRETILIN semble y garder des réseaux actifs. Ses troupes se sont repliées et agissent dans les collines immédiatement environnantes. Une partie notable de la côte et, certaines agglomérations restent sous contrôle du FRETILIN. L'utilisation des principales voies de communication par les troupes indonésiennes n'est même pas assurée. pertes de Djakarta en hommes sont lourdes (elles se comptent au moins en nombreuses centaines et peut-être en milliers). Le corps expéditionnaire a dû être fortement renforcé. De 2 000 il a nettement dépassé les 10 000 hommes aujourd'hui. Il y a peu de chance que cela suffise. Le FRETILIN a montré la réalité de son
La nature du terrain et la rareté extrême des voies de communication sont favorables à l'organisation d'une guérilla difficilement réductible. Actuellement les deux tiers du territoire semblent toujours être sous contrôle du FRETILIN. C'est donc probablement vers une lutte prolongée que les combats vont évoluer. Elle posera au FRETILIN le problème des limites actuelles de son programme. Il a déjà da radicaliser à plusieurs reprises son action pour s'assurer le soutien populaire face à l'UDT. Il a da abandonner ses espoirs - ou illusions ? - envers l'appui à la décolonisation et à l'indépendance qu'il attendait de l'Australie et du Portugal. Il sait qu'il doit compter avant tout sur sa propre lutte et que l'aide extérieure sera tardive et limitée. Dans ce combat il se trouvera confronté à un double problème : celui de réformes sociales, agraire et urbaine, autrement profondes que celles entreprises jusqu'à maintenant; et celui de l'élargissement régional de la lutte. La situation au Timor occidental, ancienne colonie hollandaise, aujourd'hui sous la botte de la dictature de Diakarta, d'où est organisée pour une large part l'intervention indonésienne, ne peut être ignorée. La capacité du FRETILIN de résister victorieusement et du -rablement à l'invasion peut dépendre à terme de cet élargissement de la lutte. Son programme actuel a toujours évité consciemment de répondre à cette question. Mais si l'évolution de la situation assigne au FRETILIN de nouvelles tâches, qu'il n'est pas encore préparé à assumer, elle fait porter au mouvement ouvrier international une lourde responsabilité. L'importance du mouvement de solidarité se manifeste en Australie avec
Les traditions acquises lors des luttes de solidarité envers les peuples indochinois se sont réveillées à cette occasion. convergente a été menée par de nombreux syndicats, les associations étudiantes, des mouvements de soutien, des groupes religieux et des organisations politiques de gauche et d'extrême-gauche. Les manifestations, occupations de locaux indonésiens et actions de solidarité concrètes n'ont pas été les seules à être organisées. Des mouvements de boycott se sont déclenchés, les plus importants au lendemain du 7 décembre. Le syndicat des travailleurs des docks (Waterside Workers Union) de Sydney a appelé au boycott de tous les navires à destination de l'Indonésie; les travailleurs des usines gouvernementales d'aviation, qui fabriquent les avions "Sabre", ont interdit l'envoi à Djakarta du matériel militaire qu'ils produisent. sieurs vols de la compagnie aérienne indonésienne furent bloqués par le syndicat des transports de Sydney. Le syndicat des employés des industries de la viande (Meat Industries Employees Union) ont organisé le boycott de l'envoi de viande en Indonésie. Si l'ensemble de ces actions ne permit pas un boycott total, elles furent néanmoins très importantes et ont surtout indiqué la voie à suivre. La lutte du peuple du Timor Oriental réclame une solidarité internationale NOTA: De nombreux documents et informations reproduits dans cet article sont tirés de : "Portuguese Timor" par Grant Evans, New Left Review n° 91, mai-juin 1975 et "Timor, Freedom caught between the power" par Denis Freney, Spokesman Books, Nottingham 1975. et "The Timor Story", Helen Hill, publié par le Timor Information Service, Australie -1976