Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER URSS

Bilan du brejnevisme

Inprecor (première série) n° 47-48, 1er avril 1976 · p. 23-28 · 4 405 mots

URSS et Russie Stalinisme

Quel sens peut-on donner à un bilan du brejnevisme, alors qu'à travers le XXV° Congrès du PCUS, Brejnev apparait comme le "chef incontesté", aux mérites cent fois rappelés par les délégués. Pourtant, si l'on analyse ce qui s'est passé ces dix dernières années, cette position de force de l'équipe Brejnev apparait comme paradoxale, dans la mesure où le bilan est loin d'être positif. Plus précisément, si l'on compare le bilan de la période 1964-1976 avec celui de la période khroutchevienne, qui s'était terminée par l'éviction de

Khroutchev, les échecs qui avaient servi de prétexte à l'élimination de Khroutchev se retrouvent en grande partie aujourd'hui, et pourraient justifier tout aussi bien la mise à la retraite de Brejnev. Les raisons de la destitution de Khroutchev sont bien connues : 1) Situation difficile du point de vue économique, en particulier dans l'agriculture, qui avait provoqué des tensions sociales croissantes. 2) Revers au niveau de la politique internationale : l'affaire des fusées à Cuba en est l'événement le plus marquant. 3) Premier éclatement du mouvement commu-

,niste international, avec la rupture consacrée avec la Chine. Sur ces trois points, le bilan de Brejnev n'est pas très différent : 1) Difficultés économiques importantes : de nombreux objectifs du IX° plan quinquennal n'ont pas été atteints, en premier lieu dans le secteur B (celui des biens de consommation); quant à l'agriculture, malgré les efforts considérables déployés depuis 1965, en particulier au niveau des investissements, elle connait aujourd'hui une de ses crises les plus graves avec la récolte catastrophique de céréales de 1975. 2) Du point de vue international, la situation est plus nuancée. La victoire du MPLA en

Angola a permis de faire oublier certains échecs antérieurs, comme au Moyen-Drient. 3) Aggravation de la crise du mouvement communiste international. Les rapports avec la

Chine n'ont pas été normalisés, et les rapports avec les "gros" PC occidentaux se sont rapidement détériorés; la conférence des PC qui devait, au départ, se réunir avant le

XXV° Congrès, n'est plus qu'une échéance vague et lointaine. Au niveau économique, les sovnarkhozes mis en place sous Khroutchev sont supprimés et l'autorité toute puissante des ministères fédéraux est rétablie. Le blocage de la réforme économique, comme nous le verrons ci-dessous, témoigne également de cette politique de centralisation à outrance, qui apparait aux yeux des principaux dirigeants comme la seule à meme de garantir leur pouvoir. Le deuxième volet de cette politique de stabilisation de la bureaucratie va être la répression, en premier lieu contre l'opposition démocratique de l'intelligentsia, qui s'est développée à partir du XX° Congrès et des illusions qu'il avait pu faire naltre quant à une réforme réelle de la bureaucratie qui aurait été prête à s'engager dans la voie d'une démocratisation progressive de la société. L'échec partiel du mouvement de l'opposition démocratique, autrement dit du mouvement de l'intelligentsia, et dont les raisons ne doivent pas être cherchées uniquement dans la politique de répression des organes du KGB, est égale-

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URSS ment un des facteurs qui ont permis cette stabilité de la bureaucratie durant la période brejnevienne. Pour comprendre les raisons de cet échec partiel de l'opposition et l'évolution d'une partie communiste i importante des dissidents sur des positions de plus en plus ouvertement anticommunistes, il est important de rappeler les origines politiques du mouvement et les objectifs qu'il s'était fixé. Comme nous l'avons dit, le mouvement pour les libertés démocratiques a été essentiellement le fait de l'intelligentsia. Ce fait va marquer considérablement le mouvement, tant au niveau de ses objectifs que de ses modes d'action. Ce mouvement prend son origine à la fois dans un sursaut moral et individuel contre le retour aux violations systématiques par la bureaucratie de sa propre légalité - relance des procès politiques, des licenciements pour raisons d'opinion, etc., et la volonté manifes -tée par la bureaucratie de blanchir Staline de tous ses crimes - et dans les espoirs réformistes qu'avait fait naitre le XX° Congrès. En mettant en avant essentiellement les revendications de liberté de presse, de parole, de réunion, l'intelligentsia va, de fait, défendre en premier lieu ses aspirations en tant que couche sociale cherchant à obtenir une amélioration de sa situation dans la société soviétique. Face à la bureaucratie qu'elle estime totalement incapable, il s'agit de revendiquer pour "les meilleurs", "les plus capables" de pouvoir participer réellement à la marche de la société. Ce caractère "élitiste" du mouvement de l'opposition intellectuelle se traduit, entre autres, par le fait que d'autres revendications susceptibles de rallier au mouvement des couches plus larges de la population (comme la revendication sur le droit de grève) n'ont pas été reprises par l'opposition intellectuelle. Certains des passages de l'interview de Jaurès Medvedev que nous publions dans ce même

'illustrent par des exemples très concrets cette coupure entre le mouvement de l'intelligentsia et les autres couches de la population. Chacun sait la manière dont la bureaucratie a choisi de répondre aux revendications sur les libertés démocratiques : elle les a considérées comme une attaque directe contre son monopole du pouvoir. Pour elle, toute concession introduit une dynamique incontrôlable, comme l'a montré la période antérieure. Aussi, la bureaucratie va passer très vite d'une répression sélective - la première année qui suit la chute de Khroutchev est une période relativement "libérale" - à une répression de plus en plus brutale et systématique, surtout après les événements de Tchécoslovaquie en 68. Le développement des internements dans les hôpitaux psychiatriques spéciaux témoigne de cette volonté de casser à tout prix le mouvement. Mais la répression aussi brutale qu'elle ait été ne suffit pas à expliquer la crise actuelle de l'opposition. L'absence de tout mouvement de masse pendant cette période a renforcé l'isolement de l'intelligentsia dans sa lutte contre la bureaucratie. Cet isolement de l'intelligentsia est à la fois subjectif et objectif. Subjectif au sens où l'intelligentsia n'a rien fait pour élar -gir le mouvement par le contenu des revendications avancées. "Nous avons nos problèmes, qu'ils (les ouvriers) résolvent les leurs, comme les ouvriers polonais en 70", a pu écrire un oppositionnel. La faiblesse du courant marxiste dans le mouvement d'opposition démocratique, comme l'a encore une fois souligné Pliouchtch dans différentes interviews, n'a pu que renforcer cette tendance. Il importe de souligner que les éléments les plus progressistes de l'opposition, Grigorenko, Iakhimovitch, Kosterine, Pliouchtch ont compris l'importance d'un relais de masse au mouve-" ment et se sont engagés très tôt dans un appui total au mouvement des Tatars de Crimée, qui apparaissait comme le seul mouvement d'une réelle ampleur de masse durant toute cette période. Cet isolement subjectif de l'opposition intellectuelle est également le résultat de la théorisation de la passivité apparente de la classe ouvrière durant les années 60. Enfin, il faut rappeler que toute la politique de la bureaucratie vise consciemment à dresser les différentes couches de la société les unes contre les autres. Le vide politique intérieur dans lequel s'est développé le mouvement de l'intelligentsia explique qu'une partie de ses membres, face au mur de répression que lui offrait la bureaucratie, ait été tentée de chercher à l'extérieur des frontières de l'Union soviétique le relais qu'elle ne voyait pas à l'intérieur : c'est ce qui explique, au moins partiellement, les appels d'un Sakharov et d'autres dissidents au Congrès américain pour faire pression sur la bureaucratie soCe rapide bilan ne permet pas de comprendre la position de force de Brejnev aujourd'hui, alors que Khroutchev avait été écarté sur la base d'un bilan guère plus négatif.

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Brejnev au 25° congrès du PCUS La différence entre la période Khroutchev et la période Brejnev doit, nous semble-t-il, être recherchée ailleurs, dans la situation interne de la bureaucratie. En effet, l'élimination de Khroutchev met un point final à une période par -ticulièrement mouvementée de l'histoire de la bureaucratie. Cette période qui suit la mort de Staline, est marquée par toute une série de soubresauts : affaire du groupe "antiparti", XX° Congrès et la dynamique qu'il déclenche, dynamique qui dépassait très rapidement les limites prudentes dans lesquelles la bureaucratie souhaitait le maintenir. De plus, la réforme du Parti en novembre 1962, avec sa division en branches agricoles et industrielles, la politique de "renouvellement systématique" des cadres provoque un profond mécententement des bureaucrates moyens qui voient remis en cause une des choses à laquelle ils tiennent le plus : la stabilité d'emploi, avec toutes les prérogatives et les privilèges que cela implique. A celà viennent s'ajouter les attaques publiques fréquemment lancées par Khroutchev contre les responsables du Parti. Tout cela crée un profond mécontentement au sein de la bureaucratie qui voit de plus en plus en Khroutchev un apprenti sorcier de la déstalinisation, avec ses initiatives désordonnées. Son éviction est donc clairement marquée par la volonté de rétablir un pouvoir sans failles, plus collectif, de la bureaucratie, et d'éviter toute crise ouverte. Et de fait, la période 1964-1976 apparait comme une période de relative stabilité dans la bureaucratie - il suffit de rappeler que les premiers limogeages au sommet datent de 72 et se sont déroulés "en douceur". Il est important d'analyser les facteurs qui ont permis cette stabilité, la seule volonté des bureaucrates ne pouvant l'expliquer. L'analyse de ces différents facteurs montre que cette stabilité n'a été obtenue que grâce à une politique au jour le jour, une politique de "stagnation"', qui n'a en rien résolu les contradictions fondamentales du régime, mais qui, au contraire, les a exacerbées. De plus, les différents facteurs qui ont permis cette stabilité sont en train de s'épuiser; de ce point de vue, le XXV° Congrès, même s'il ne saurait être considéré comme une échéance, ouvre une période de transition qui risque de voir la fin brutale de la stabilité-stagnation qui caractérise la période Brejnev.

La situation politique

intérieure Au niveau politique, trois facteurs essentiels permettent de comprendre la stabilité de la période Brejnev : - le blocage de la déstalinisation - l'échec partiel du mouvement de l'opposition démocratique - la passivité de la classe ouvrière La volonté de mettre un terme à la crise interne de la bureaucratie et de redonner ainsi au Parti sa façade monolithique qui préside à l'éviction de Khroutchev va se traduire par toute une série de mesures. Ainsi, la réforme du Parti de 1962 est annulée et les bureaucrates des échelons intermédiaires retrouvent la stabilité de l'emploi qui leur est si chère. La politique de plus en plus ouverte de réhabilitation de Staline, qui se manifeste très vite après la chute de Khroutchev, traduit non pas tant l'amour immodéré des dirigeants pour Staline - la plupart ont commencé leur carrière dans les années 30 et ont, à un moment ou à un autre, tremblé pour leur peau - que la volonté de stopper une dynamique qui leur parait incontrôlable : ils avaient clairement compris que la critique continue de Staline ne pouvait que déboucher rapidement sur une critique plus radicale encore, celle des héritiers de Staline. La remise en cause de la déstalinisation vise avant tout à réaffirmer la justesse de la ligne du Parti pendant toute la période des années 30 et 40. Pour réaffirmer le caractère intangible du Parti, il est nécessaire de faire retomber une lourde chappe de plomb sur un problème dont la dynamique antibureaucratique apparait de plus en plus clairement aux bureaucrates, au fur et à mesure que les masses s'approprient ce problème. Cette volonté de rétablissement de l'ordre bureaucratique s'est également traduite par un renforcement de la politique de centralisation à tous les niveaux. Centralisation au niveau de la politique des nationalités non-russes, où les mini-concessions khroutcheviennes sont très vites remises en cause : la politique sous Brejnev va consister en une reprise en main systématique des partis nationaux (ukrainien, géorgien, azerbaldjan), afin de couper court à toute tendance à l'autonomisation. Cette politique de contrôle renforcé et de russification s'accompagne, à partir de 1965, d'une répression très dure à l'égard des mouvements nationaux, en Ukraine tout particulièrement. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer l'éviction de Chelest et de Mjavanadze, respectivement membres du PC ukrainien et du PC géorgien.

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URSS Femmes posant des briques à

Novosibirsk Cette analyse de l'opposition démocratique ne doit pas faire oublier l'importance qu'elle revêt. D'une part, c'est la première fois depuis l'écrasement de l'Opposition de Gauche à la fin des années 20, que la lutte contre l'arbitraire bureaucratique revêt une telle ampleur. Non seulement le mouvement s'est donné une certaine cohésion, mais aussi, à travers les textes du Samizdat, il a permis un large échange d'idées, quelles que confuses qu'elles puissent être, hors du cadre sclérosé de la pensée bureaucratique officielle. Ce processus de repolitisation est en soi un phénomène extrêmement important. D'autre part, il faut souligner l'importance de la lutte pour les libertés démocratiques qui, en Union soviétique, revêt un caractère particulièrement explosif. Ces revendications sont et demeurent des revendications essentielles de la lutte antibureaucratique. Plus fondamentalement, il ne s'agit pas ici de peser les mérites et les défauts de l'opposition en lui opposant une opposition marxiste-révolutionnaire structurée - hélas, encore imaginaire -, mais de comprendre comment tant dans son idéologie, son action et sa crise actuelle, l'opposition est le reflet plus ou moins direct de la réalité sociale et politique de l'URSS dans les quinze dernières années. L'évolution de l'opposition et les clivages qui se sont manifestés en son sein ne sont nullement stables et définitifs. Ils sont avant tout la conséquence du blocage de la situation objective et de l'impossibilité où s'est trouvée l'opposition intellectuelle à mordre réellement sur la réalité sociale et politique. La fin de la passivité de la classe ouvrière et le développement d'un large mouvement antibureaucratique peut être l'occasion, comme le montre l'expérience en Pologne et en Hongrie (1956), et en Tchécoslovaquie (1968), d'un processus de clarification et de radicalisation d'au moins une partie importante de l'intelligentsia. La passivité des masses soviétiques, de la classe ouvrière en premier lieu, est également la cause et la conséquence de la stabilité dont a réussi à bénéficier la bureaucratie soviétique. Il importe de bien comprendre ce que nous entendons par passivité de la classe ou -vrière d'une part, les raisons de cette passivité d'autre part. En parlant de passivité, nous ne nions pas l'existence d'un profond mécontentement, qui a parfois pris la forme de grèves et de manifestations de rue, comme à Dniepropetrovsk et Dnieproderzinsk en 72 et

73 (cf. Holubenko : la classe ouvrière soviétique, Critique Communiste No. 3); mais ce mécontentement se traduit essentiellement par des formes de résistance (collective ou individuelle) au niveau de l'entreprise : absentéisme, mobilité, faible productivité du travail; autrement dit, la classe ouvrière n'a pas encore fait, en tant que classe, sa réapparition sur la scène politique. Cette passivité s'explique, semble-t-il, non seulement par des traits permanents de la société soviétique sous le règne de la bureaucratie : politique systématique de dépolitisation, d'atomisation et de répression menée par les bureaucrates, mais aussi en partie conjoncturelles, c'est-àdire par un certain nombre de concessions économiques de la part de la bureaucratie, suite à la période de profondes tensions sociales qui avait précédé l'éviction de Khroutchev. Ces concessions économiques sont liées, surtout dans les années 65-70 à la croissance relativement plus rapide du secteur B (biens de consommation), qui est, pour une large part, liée aux premiers effets du lancement de la réforme économique. Parallèlement, durant ces mêmes années, les salaires connaissent une progression relativement rapide (+ 26 % de 66 à 70), alors que la productivité ne progresse que très lentement. L'incapacité de la bureaucratie à assurer la poursuite, dans les années 70, de la croissance du secteur B, et le freinage tout aussi net de la croissance des salaires créent aujourd'hui les conditions pour une remontée importante des tensions sociales, qui peut déboucher sur une crise ouverte. Comme nous le verrons ci-dessous, la distorsion entre les besoins des masses soviétiques et la capacité de la bureaucratie à les satisfaire, distorsion qui apparalt très clairement au travers des résultats du IX ° Plan qui vient de se terminer, ne peut que s'aggraver dans les années à venir, si l'on en croit les objectifs fixés par le prochain plan quinquennal. La politique économique de Breinev La lecture du tableau donnant les résultats et les objectifs des trois derniers plans quinquennaux permet d'avoir une première idée des difficultés économiques auxquelles se trouvent confrontés aujourd'hui les dirigeants du Kremlin. En dehors du ralentissement général de la croissance de l'économie soviétique, ce tableau met en évidence les principaux points d'achoppement et les facteurs potentiels de crise : l'agriculture et le secteur des biens de consommation (secteur B), avec les conséquences directes sur le niveau de vie des masses soviétiques. Les objectifs du IX • Plan quinquennal, qui s'est achevé en 1975, témoignaient de la volonté de la bureaucratie d'assurer le développement prioritaire du secteur B sur le secteur A. C'était le premier plan qui marquait une rupture avec la logique traditionnelle du développement prioritaire du secteur des moyens de production.

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(Les pourcentages indiquent des taux de croissance sur les cinq années)

VIII PLAN (1966-70) Résultats Secteur A 51 % Secteur B 50 Productivité 32 Agriculture 23 Salaires 26 Revenu/Hab. 33 Les résultats témoignent d'un échec patent : 37 % au lieu des 49 % prévus à l'origine. L'échec est de taille. Les raisons de cet échec ont été analysées à plusieurs reprises dans Inprecor (1). Aussi, nous nous contenterons de les rappeler brièvement ici :

- la crise permanente de l'agriculture, que les efforts considérables entrepris depuis 1965 (investissements, améliorations du niveau de vie des kolkhoziens), n'ont pas résolu, comme en témoignent les récoltes particulièrement catastrophiques de 72 et 75. L'industrie légère, et en particulier l'industrie alimentaire, subit directement les contrecoups de la situation catastrophique de l'agriculture.

- L'hypercentralisation, qui est le trait caractéristique de la gestion bureaucratique de l'économie, tend à favoriser le développement du secteur A.

- L'action de groupes d'intérêts, internes à la bureaucratie, qui se sont constitués autour du développement prioritaire du secteur A '("'les dévoreurs d'acier', pour reprendre l'expression de Khroutchev). Le problème de la croissance du secteur B, de manière à assurer une certaine croissance du niveau de vie des masses soviétiques est un souci permanent des bureaucrates depuis la mort de Staline, qui comprennent que sinon ils risquent de se trouver confrontés à une montée rapide du mécontentement des masses soviétiques. Mais, en même temps, le développement de ce secteur implique des choix qui risquent de remettre en cause le contrôle absolu de la bureaucratie sur le fonctionnement de l'économie. Ce qui s'est passé avec la réforme économique de 65 est significatif de ce point de vue : l'élaboration de la réforme économique, qui impliquait le retour à certains mécanismes du marché, devait permettre une progression plus rapide du secteur des biens de consommation. Et, comme nous l'avons indiqué ci-dessus, c'est ce qui s'est passé dans les années 68-70. Mais le minimum de décentralisation des décisions au niveau de l'entreprise est apparu très vite comme nourrissant des tendances centrifuges contradictoires avec le contrôle absolu que les bureaucrates veulent conserver sur l'économie. La réponse à cette contradiction fut l'enterrement de la réforme. Lors du plénum de décembre 1969, Brejnev réaffirme, contre les "gestionnaires", le rôle

RESULTATS ET OBJECTIFS DES PLANS QUINQUENNAUX

IX PLAN X° PLAN

(1971-1975) (1976-80) Objectifs Résultats Objectifs 46 % 46 % 38-39 % 49 37 26-28 39 34 30-34 22 13 14-17 22 20 16-18 31 24 20-22 dirigeant du Parti dans l'économie. La clef des problèmes est présentée comme résidant dans un renforcement de la discipline du travail. L'importation massive de technologie occidentale - et des recettes de la psycho-sociologie américaine - constitue le deuxième volet de cette politique. Les appels à la discipline et à l'efficacité vont se traduire en premier lieu par une subordination croissante des salaires à l'accroissement de la productivité. Par contre, l'efficacité au niveau des mesures adoptées est pour le moins discutable, comme le montrent les résultats du dernier Plan. Ce qui n'empêchera pas Brejnev, dans son rapport au XXV° Congrès, de blanchir le Parti de toute responsabilité dans la faillite actuelle, en rejetant, une nouvelle fois, la responsabilité sur les "gestionnaires" qui ont si mal appliqué la juste ligne économique ! L'échec partiel du IX° Plan quinquennal place la bureaucratie devant un certain nombre de choix : - poursuite ou non de l'effort considérable entrepris dans l'agriculture; - continuation ou non des importations massives de technologie occidentale, ce qui signifie un renforcement de la dépendance économique à l'égard du marché mondial; de plus, étant donné la structure des échanges EstOuest, la crise en Occident risque d'avoir de sérieuses conséquences sur la poursuite des échanges; - developpement rapide ou non du secteur des biens de consommation. Le rapport de Kossiguine au XXV° Congrès, où sont présentés les principaux objectifs du prochain plan, montre que par rapport au plan précédent, il n'y a pas de rupture tondamentale sur les deux premiers points : la politique d'investissements massifs dans l'agriculture est reconduite; quant aux rapports avec le marché mondial, si un ralentissement est prévisible, il ne semble pas que les dirigeants du Kremlin aient aujourd'hui la possibilité de remettre en cause cette dépendance. Le fait le plus marquant du prochain plan - et il est difficile de parler sur ce point d'innovation -est le retour au développement prioritaire du secteur A, qui se voit fixer un taux de croissance relativement fort : 38 à 42 %, alors que le taux de croissance du secteur B est fixé entre 26 et 28 %. De plus, conséquence des difficultés agricoles, cette croissance du sec-

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URSS teur B semble reposer essentiellement sur le développement de la production de biens de consommation de moyenne durée et longue durée : électro-ménager, télévisions, automobiles, etc. Par contre, il ne semble pas que des progrès sensibles doivent être enregistrés dans le domaine de l'industrie alimentaire, en particulier du fait de sa dépendance particulièrement étroite de la situation agricole. Ainsi, la production de viande, jusqu'en 1980, restera au niveau de celle de 1975 (autour de 15 millions de tonnes). Quant aux salaires, leur rythme de croissance sera à l'image de celui du secteur des biens de consommation, et même nettement inférieur, dans la mesure où la croissance prévue n'est que de 16 à 18 %. Une fois encore, la bureaucratie cherche à résoudre ses difficultés économiques sur le dos des travailleurs.

La fin de la stabilité ?

Ce bilan rapide de la politique menée par les dirigeants du Kremlin durant ces douze dernières années a essayé de mettre en évidence les raisons profondes de cette stabilité dont ils ont bénéficié. La position de force de Brejnev au XXV° Congrès témoigne du fait que le mattre d'oeuvre de cette politique a relativement bien réussi dans les objectifs qu'il s'était fixés. Mais les raisons profondes de cette stabilité semblent aujourd'hui sur le point de s'épuiser, malgré l'image que s'efforce de donner à l'extérieur la bureaucratie. En effet, comme nous avons essayé de le montrer, cette stabilité masque en fait une profonde fragilité, dans la mesure où elle n'a été que le résultat du contournement des contradictions fondamentales de la société bureaucratique, contournement mené avec un certain brio, il faut le reconnattre. Cet épuisement des raisons profondes de la stabilité se manifeste à différents niveaux :

- le vieillissement de l'équipe dirigeante actuelle en est un symbole. Même si la maladie de Brejnev n'est, apparemment, plus d'actualité, l'âge canonique de la plupart des dirigeants pose objectivement le problème de la succession, si ce n'est celui de leur départ. Le fait que les ancêtres du Politbureau (Pelche - 78 ans, Souslov - 75 ans) restent en place témoigne de la crispation des différents courants face aux problèmes que soulève tout renouvellement de l'équipe dirigeante. Les problèmes de succession voient généralement la cristallisation des fractions et des cliques, dans la mesure où cela est lié à un rééquilibrage des différents groupes d'intérêt et des féodalités au sein de la bureaucratie - la "colonisation"' du PC ukrainien par des bureaucrates de confiance de Brejnev suite à l'éviction de Chelest en est un exemple.

- La bureaucratie n'a répondu aux exigences de démocratisation émanant de l'intelligentsia que par la répression. Une telle réponse ne saurait être efficace qu'à court terme; on ne résoud pas un problème en mettant dans des camps ou des hôpitaux psychiatriques spéciaux ceux qui le posent. L'importance des luttes menées dans les camps sur le statut de prisonniers politiques et pour une amnistie générale témoigne, d'une manière quelque peu paradoxale, de la permanence aigue du problème.

- Au niveau national, le renforcement de la politique de centralisation et de russification à outrance, doublée d'une répression très dure des différents mouvements d'opposition nationale, ont là encore obtenu des résultats à très court terme. En fait, cette politique n'a fait que renforcer les revendications nationales qui apparaissent aujourd'hui comme une des contradictions les plus explo-

- La gestion bureaucratique de l'économie manifeste clairement sa faillite dans les objectifs du prochain plan, qui consacre à nouveau la vieille logique stalinienne du développement prioritaire du secteur A teur B. Les conséquences de cette politique sur le niveau de vie des masses, qui est promis à une quasi-stagnation pour les cinq années à venir, risquent de susciter des tensions sociales toujours plus fortes et déboucher sur une remontée brusque du mouvement des masses. Tous les facteurs que nous venons d'énumérer sont des facteurs de déséquilibre au sein même de la bureaucratie, dans la mesure où les problèmes de succession risquent de se poser dans une période d'intenses tensions sociales et nationales. Cela peut amener à la cristallisation de fractions toujours plus irréductibles et à une lutte ouverte au sein de la bureaucratie. La stabilité de la direction actuelle, qui est à la fois cause et conséquence de l'absence de mouvements de masse importants, risque de prendre fin de façon assez brutale. La capacité qu'aura la bureaucratie à assurer dans le calme la période qui s'ouvre présuppose le maintien de l'équilibre actuel des forces politiques et sociales. Transition-stagnation, car on ne peut être que sceptique quant à la possibilité qu'aurait la bureaucratie de désamorcer les contradictions trop longtemps accumulées, par une libéralisation calculée. En tout cas, rien ne permet de penser qu'elle soit prête à s'engager sur cette voie qu'elle sait, par expérience, dangereuse. Fin de la période brejnevienne ? Certainement. Même s'il est encore difficile de prévoir les échéances, qui dépendent, en premier lieu, de la remontée à plus ou moins court terme du mouvement des masses qui bouleversera toutes les données de la situation. NOTE (1) cf. Inprecor No. 26, No. 37; IV° Internationale No. 7-8 (octobre 73)

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