ci-dessous ont été écrits avant la dernière reprise des combats au Liban. Le premier, un bilan général de la guerre civile, conclut qu'en aucune manière la guerre civile n'est terminée, les raisons du conflit se maintenant. Deux d'entre elles - la au sein de la Résistance palestinienne et le sentiment de frustration dans la gauche libanaise -sont à la racine des affrontements en cours, les plus violents jusqu'alors. Au début de mars, quand l'intervention de l'Armée de libération Palestinienne (ALP) , basée en Syrie fit cesser temporairement les combats, le gouvernement libanais dut faire face à une série de crises; avant tout la rebellion dans l'armée dirigée par Ahmed el-Khatib, l'officier qui avait "déserté" et avait fondé l' Armée du Liban arabe, rejoint depuis par presque 70% des effectifs de l'armée libanaise. Le gouvernement se divisa sur la question de comment répondre à la rébellion. Le dirigeant musulman Rachid Karamé, président du Conseil des ministres, se déclara en faveur d'une amnistie générale afin de neutraliser la rébellion. Camille Chamoun, le ministre de l'Intérieur d'extrême-droite, réclama la traduction devant les tribunaux militaires des rebelles. La révolte de Khatib reçut le soutien tacite mais effectif du Fatah qui vit là le moyen de contrer le renforcement du contrôle syrien sur l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Le problème de l'armée était aggravé par la situation économique désastreuse, l'exacerbation des tensions sociales et l'intransigeance politique de la direction chrétienne maronite qui continuait à refuser toute concession politique. résultat général était l'absence de toute direction. La voie était libre pour une tentative bonapartiste. Une telle opération fut mise en action le 11 mars par le général Aziz Ahdab qui mobilisa les troupes sous son commandement à Beyrouth et réclama la démission de Suleiman Frangié, le président de la République, trême-droite. Vers midi le lendemain, 12 mars, le pronunciamiento de Ahdab semblait avoir acquis des chances de succès. Une majorité des forces politiques dans le pays s'était ralliée à lui ; la direction syrienne laissa parattre son soutien tacite à cette initiative. Et même la majorité des maronites n'osait pas s'opposer ouvertement à Ahdab. Cependant, Ahdab insistait sur le maintien de son "coup" dans la légalité. Il ne fit aucune tentative pour expulser Frangié par la force et se limita à réclamer sa démission; le Parlement se réunit et 66 députés (une majorité des 2/3) vota une résolution demandant à Frangié de se retirer. Frangié refusa et Ahdab temporisa en accordant au Président le temps de répondre. Les 2000 hommes, sous le commandement de Frangié furent mobilisés pour la défense du Palais et Frangié lança un appel à l'opinion publique chrétienne afin de la rallier. Cette manoeuvre réussit. Rejeté par la droite maronite, Ahdab était obligé de se tourner vers la gauche, et il devait tomber pratiquement dans les bras de Khatib, ce qui produisit par la suite la coupure avec la droite. L'opération bonapartiste était ainsi réduite à néant et la voie était libre pour une nouvelle confrontation militaire entre les Phalanges, le Parti national libéral de Chamoun, et les éléments favorables à Frangié dans l'armée d'une part et d'autre part la résistance palestinienne, la gauche libanaise et les forces regroupées par Khatib. Une fois cette nouvelle polarisation acquise, le régime syrien s'est trouvé pris dans une délicate situation et dut changer de ligne. A l'origine, Damas s'était prononcé en faveur de l'opération Ahdab comme moyen de mettre un terme à la rébellion armée. L'axe central de la politique syrienne étant de restaurer "l'ordre" au Liban afin d'obtenir sa reconnaissance par l'impérialisme comme force politique dirigeante dans la région. En conséquence, les dirigeants syriens craignaient toute nouvelle confrontation. En plus, ils étaient préoccupés par toute reprise des combats qui se solderait par une victoire de la gauche et entrainerait un affaiblissement de leur position. En même temps, une manifestation du potentiel militant représenté par les masses syriennes elles-mêmes mettrait le régime syrien dans une situation où il ne pourrait agir de front contre la gauche libanaise. Damas se trouvait ainsi coincé. Le 16 mars, les dirigeants syriens firent savoir qu'ils étaient opposés à l'initiative de Ahdab et proposèrent un compromis : la "réactivation" du Cabinet Karamé, l'amendement de la Constitution pour permettre l'élection avancée d'un nouveau président (le mandat de Frangié s'achève en septembre prochain) fournissant un moyen à Frangié de s'en aller tout en sauvant la face et l'adoption par le Parlement d'un projet constitutionnel syrien pour diriger le Liban de l'après-guerre civile. Simultanément, les Syriens envoyèrent l'ALP dans le sud du pays pour çontrer Khatib; la Salka, organisation palestinienne sous la direction de la Syrie, intervint pour empêcher les manifestations anti-Frangié à Nabaa, l'un des principaux quartiers musulmans de Beyrouth. Mais les choses avaient été trop loin. La gauche libanaise sous la domination croissante de Kamal Joumblatt, rejetta le plan syrien. Le 20 mars., le camp opposé à la réaction lança une offensive
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LIBAN militaire. Le 21 mars, les Phalanges étaient boutées hors de l'Hôtel Holiday, un bâtiment de 26 étages d'où elles pouvaient tirer au mortier et au bazooka sur les communautés musulmanes en toute impunité depuis le début de la guerre civile. Le lendemain, Frangié tomba d'accord pour la tenue d'élections présidentielles anticipées au Parlement et accepta que soit accordée l'amnistie aux militaires rebelles. Mais il refusa encore de partir. Le camp opposé à la réaction rejeta le plan. Le 25 mars, Frangié dut quitter le Palais présidentiel et se réfugia à Jounié, un village chrétien au nord de Beyrouth. La reprise des combats a déjà provoqué des changements importants de la configuration politique du pays. Dans le camp réactionnaire, le poids des Phalanges s'est accru, car le retrait de Frangié du Palais présidentiel laisse Pierre Gémayel, chef des Phalanges, seul dirigeant central du camp de la réaction. Dans le camp opposé à la réaction, le déclin du prestige de la Syrie est manifeste. Le 22 mars, le Front populaire de libération de la Palestine a publié un communiqué exigeant l'exclusion de la Salka de l'OLP. Et en fait, la Salka a perdu rapidement un grand nombre des Libanais qu'elle avait recrutés dans les périodes antérieures. Les 7000 hommes sous le commandement de Joumblatt sont entrés dans la bataille sur une grande échelle pour la première fois, renforçant encore davantage le poids déjà important de Joumblatt au sein du camp opposé à la réaction. Joumblatt a déclaré que les combats en cours ne cesseraient pas tant que les phalangistes n'auront pas été repoussés hors de leurs positions fortes dans le quartier des grands hôtels. En même temps, les Syriens poursuivent leurs tentatives de médiation. Il est cependant très peu probable que les avantages militaires obtenus par le camp opposé à la réaction aboutissent à autre chose qu'au renforcement en sa faveur du rapport de forces dans des négociations ultérieures avec le camp de la réaction, qui se tiendront avec la médiation de la Syrie. Ni Joumblatt, ni les dirigeants de l'OLP n'ont en vue des changements politiques ou sociaux fondamentaux. En l'absence d'une direction alternative les combats en cours ne seront qu'un prélude aux prochaines négociations ou aux prochaines réformes politiques mineures. Mais le rôle actuel joué par les Syriens, simultanément à l'approfondissement des divisions au sein de la résistance palestinienne, transforme le rapport de forces au détriment du régime syrien, et accroit les possibilités d'intervention des forces révolutionnaires. • • •
Patrouille de l'ALP à Beyrouth la guerre civile un bilan
S. JABER Dix mois d'affrontements dont cinq mois de guerre civile quasi-ininterrompue, près de 13.000 morts (un habitant sur 200 !), plusieurs dizaines de milliers de blessés, des pertes évaluées à 10 milliards de dollars, soit le double environ du revenu national, des dizaines de milliers de sans-abri, des milliers de familles ayant perdu tous leurs biens et ressources, le quart de la population réfugié à l'extérieur du pays; ce sont quelques aspects de la guerre civile qui vient récemment de se conclure au Liban et qui est sans doute l'une des plus atroces de l'histoire moderne. Cette violence du conflit libanais, ce défoulement irrationnel d'instincts de destruction et de vengeance dont personne ne soupçonnait l'intensité, ces échanges de massacres collectifs, ces exécutions sommaires, parfois accompagnées d'atrocités indescriptibles, ôtant la vie à des êtres humains dont le seul tort dans la plupart des cas était de porter sur leur carte d'identé une mention d'appartenance confessionnelle différente de celle des tueurs, tous ces faits ont montré quel degré peut atteindre la barbarie des hommes dans une société capitaliste qui est pourtant une des plus "civilisées" du Tiers-Monde!
Mais au-delà de telles considérations, une question s'impose : quell est la raison de ce déchal-
You plutôt quelle en est la raison prinpale émergeant de cet enchevêtrement de contradictions et de conflits que révéla la guerre civile libanaise et qui dérouta bien des obserUne guerre confessionnelle ? Au niveau le plus apparent, le plus superficiel, la guerre civile libanaise était une "guerre de religion", une guerre confessionnelle; c'est d'ailleurs l'interprétation préférée de la presse sioniste et pro-sioniste qui vit dans les événements du Liban la confirmation de la nécessité d'un Etat juif et la réfutation de la possibilité d'une coexistence pacifique inter-communautaire. Il est vrai, soit dit en passant, que les références d'Arafat, leader de l'OLP, au "modèle libanais' avaient été tournées en ridicule par la guerre civile. Mais si celle-ci a prouvé l'inanité du modèle en question, elle a également montré, à l'encontre des allégations sionistes, combien peu religieuses étaient les guerres confessionnelles. La première grande guerre confessionnelle au Liban remonte au XIX° siècle: en 1860, un conflit opposa les chrétiens maronites et les musulmans druzes, deux communautés minoritaires qui s'étaient réfugiées dans la montagne libanaise; ce conflit tombait à point: il interrompit un processus de révolution démocratique enclenché par une insurrection collectiviste antiféodale de paysans maronites en 1858 qui avait tendance à se généraliser; il justifia le débarquement au Liban des troupes de Napoléon III... En suscitant un conflit entre deux communautés qui avaient jusqu'alors coexisté dans l'harmonie, les féodaux maronites et druzes voyaient leur autorité réaffirmée ; la France trouvait un prétexte pour asseoir son influence dans la région, s érigeant en protectrice des maronites catholiques) alors que la Grande-Bretagne allait s'assurer l'amitié des druzes. Ainsi dès le départ, la création d'antagonismes confessionnels apparaissait pour ce qu'elle était en fait: une illustration de cette devise politique classique, "diviser pour régner" Quand la France s'empara de la Syrie à la suite des accords franco-britanniques de partage des territoires de l'Empire ottoman, consécutifs à la première guerre mondiale, elle la découpa en cinq états, dont celui du Grand-Liban, sur une base confessionnelle. L'Etat libanais ainsi créé et que la France détacha des autres états syriens, était découpé de manière à regrouper une faible majorité de chrétiens requiérant une protection étrangère constante pour maintenir leur prépondérance dans le système politico-confessionnel qui régissait l'Etat. L'indépendance du Liban en 1943 s'accompagna d'un compromis (sous patronage britannique) entre musulmans et chrétiens, entre bourgeois musulmans et bourgeois chrétiens, en fait, les premiers abandonnant la revendication de l'unité syrienne et arabe soutenue par les masses musulmanes et une partie des masses chrétiennes, les seconds déclarant se passer de la protection étrangère, Le régime politique fondé sur la répartition confessionnelle des postes du pouvoir fut confirmé pour le Liban indépendant. Cette histoire de conflits et de compromis confessionnels allait stabiliser une idéologie, le confessionnalisme, qui imprégnera l'évolution politique du Liban: en 1958, une guerre civile opposa une fraction pro-impérialiste des chrétiens au mouvement de masse anti-impérialiste, recoupant dans une certaine mesure les clivages confessionnels ; la récente guerre civile s'inscrit dans cette continuité historique. Il ne fait pas de doute que le confessionnalisme ait été la motivation idéologique principale, un des principaux combustibles de la guerre civile au Liban; le rôle qu'y a joué la haine confessionnelle n'est pas à démontrer. Mais que l'idéologie n'est pas faiseuse d'histoire, le confessionnalisme ne peut nullement être considéré comme la cause réelle du conflit libanais. Et de même que les armes ne tuent pas toutes seules, la haine confessionnelle n'explose pas spontanément comme un tonnerre dans un ciel Une guerre de classes ? Une autre interprétation, de gauche celle-ci, a vu dans la guerre civile libanaise une guerre de classes. A l'appui de cette thèse qui croit déceler la nature profonde du clivage confessionnel au Liban, il y a le fait que la fraction maronite de la bourgeoisie libanaise est majoritaire et que les régions plus pauvres du pays sont majoritairement musulmanes, chiites plus précisément. Ce constat explique indéniablement que la dynamique de la lutte du camp musulman est, de manière très générale, plus progressiste que celle du camp chrétien. Mais ceci ne signifie nullement que chacun de ces deux camps est un camp de classe opposé à l'autre. Si la lutte des classes est universelle dans les sociétés de classes, elle n'est pas toujours exprimée dans tout conflit: il existe aussi des luttes entre fractions d'une même classe non seulement à la base des conflits (les origines sociales des combattants)-ce qui est évident-mais aussi au sommet. C'est le cas du conflit libanais où à la tête de chaque camp se trouvent des représentants de la bourA la tête du camp réactionnaire, "maronite", se trouvent deux grands partis bourgeois réactionnaires : le parti des Phalanges (Kataeb) d'origine, de structure et d'idéologie semi-fascistes et confessionnelles, lié à la grande bourgeoisie compradore et connu pour être directement
LIBAN à la solde de l'impérialisme américain; le Parti National Libéral (PNL) de Chamoun (1), parti de la grande bourgeoisie compradore, lié àl'impérialisme anglo-saxon et à certains régimes réactionnaires arabes. Dans le même camp, de groupes et groupuscules réactionnaires et ultra-réactionnaires, représentant un courant petit-bourgeois plébéien réactionnaire soutenu par le bas-clergé maronite et qui étend son influence jusque dans les rangs des deux grands partis bourgeois. Le camp réactionnaire regroupe les quartiers chrétiens de la capitale, Beyrouth, quartiers bourgeois et petit-bourgeois, et de la banlieue populaire, petite-bourgeoisie moyenne et pauvre et salariés; des régions rurales chrétiennes dont certaines sont peuplées par une petite-bourgeoisie paysanne aisée, d'autres par une paysannerie modeste et pauvre avec présence d'un prolétariat agricole. Le camp anti-réactionnaire est beaucoup plus hétérogène politiquement: s'exprime au nom de ce camp un cartel des bourgeois et notables musulmans, la fraction musulmane de la bourgeoisie libanaise, grande et moyenne, que l'on peut qualifier politiquement de modérée et timidement réformiste dans la mesure où la bourgeoisie musulmane a intérêt à modifier l'équilibre confessionnel du pouvoir présentément à son désavantage ; ce bloc est soutenu par le cartel des organisations dites progressistes regroupant des organisations nationalistes petites-bourgeoises implantées dans la petite-bourgeoisie musulmane sunnite des villes côtières, et dont le nationalisme est imprégné de confessionnalisme, ainsi que les staliniens : le PCL et son alliée l'OACL (2). Le lien entre les deux cartels est assuré par le dirigeant du second et membre du premier: Jounblatt, dirigeant bourgeois réformiste du Parti Socialiste Progressiste, qui est aussi un ex-féodal et un leader confessionnel de la communauté druze minoritaire dans l'Islam libanais. Ce camp regroupe les quartiers musulmans bourgeois et petit-bourgeois de la capitale et les villes côtières musulmanes (Tripoli et Salda), et les quartiers populaires musulmans chiites de la banlieue de Beyrouth, quartiers peuplés de couches petites-bourgeoises pauvres et de prolétaires, et terrain privilégié d'action de la gauche ouvrière, ainsi que des régions rurales moyennes et pauvres majoritairement chiites. Ce tableau serait tout-à-fait incomplet si on omettait la Résistance palestinienne, partie essentielle du conflit, et dont le rôle prédominant est la meilleure preuve de ce qu'au-dessus des antagonismes confessionnels ou sociaux libanais, la guerre civile au Liban s'insère pleinement dans le conflit du Proche-Orient. La nature réelle du conflit La récente guerre civile libanaise s'est déroulée dans un champ politique profondément modifié depuis 1968 par l'apparition et le développement de la Résistance palestinienne sur le territoire libanais. Ce développement entrait en contradiction avec deux catégories d'intérêts convergents : les intérêts de la bourgeoisie compradore libanaise, dans la mesure où le pouvoir de l'Etat bourgeois était contre-balancé par l'apparition d'un autre centre de pouvoir incarné par les organisations armées de la Résistance, et dans la mesure où la dynamique anti-impérialiste de la lutte nationale palestinienne menaçait à terme l'ensemble de l'édifice socio-économique libanais ; et surtout, les intérêts de l'impérialisme américain et de son bastion sioniste, le développement de la Résistance Palestinienne étant le principal facteur qui contrecarra la victoire sioniste-impérialiste de Juin 1967. La bourgeoisie libanaise (unanime au départ), l'impérialisme américain, l'Etat sioniste, tous trois avaient donc intérêt à écraser la Résistance palestinienne. Dès mars 1968, à la suite de la bataille de Karameh en Jordanie, il devint évident que la répression de la Résistance palestinienne devait être le fait des armées arabes, l'intervention sioniste renforçant au contraire la montée du mouvement de masse anti-impérialiste. Cette tâche fut remplie avec le succès que l'on sait par l'armée de Hussein en Jordanie en 1970-71. Au Liban, une tentative analogue menée par l'armée libanaise en 1969, à deux reprises, s'était soldée par un échec flagrant pour deux raisons : la faiblesse de l'armée libanaise (moins de 15.000 soldats) et l'insurrection des masses musulmanes libanaises, traditionnellement nationalistes et anti-impérialistes, en solidarité avec la Résistance palestinienne (ces masses se sentent beaucoup plus représentées par la Résistance palestinienne que par l'armée libanaise). Les affrontements se soldèrent par les fameux accords du Caire (début 1970) qui consacraient la légitimité de la présence palestinienne armée sur le territoire libanais tout en délimitant les zones où les Fedayines pouvaient agir (le"Fatah Land"). Ayant accédé au pouvoir en 1970 en tant que représentant de la bourgeoisie, le président Frangié allait essayer de rebâtir un Etat fort en profitant du reflux de la Résistance palestinienne après sa défaite en Jordanie. En tandem avec le président du Conseil (sunnite) Salam, Frangié essaiera de restaurer l'autorité de l'Etat contre les masses libanaises d'abord. Ce cours se traduisit par une répression brutale des luttes sociales qui fit des victimes dans les rangs ouvriers et paysans ; l'Etat fort s'imposait progressivement. Mais ces efforts furent interrompus par l'opération réalisée à Beyrouth par un commando sioniste en avril 1973 et qui réussit à assassiner trois dirigeants de la Résistance palestinienne: en réaction à l'inaction de l'Etat face à l'agression, 250.000 manifestants accompagnèrent les trois dépouilles dans un cortège funèbre armé et fortement anti-gouvernemental. Frangié était acculé à agir vite sous peine de voir tous ses efforts autoritaires ruinés.
En mai 1973, l'armée libanaise affronta une nouvelle fois la Résistance palestinienne, à une plus grande échelle cette fois-ci. L'entreprise fut un demi-échec militaire, aucune des deux forces n'avait remporté de victoire; de plus, les masses musulmanes menaçaient de se mobiliser à la rescousse de la Résistance. Les accords de Melkart (3) mirent fin aux affrontements après la médiation des états arabes; ces accords limitaient la liberté de déplacement des Fedayines interdisant leur apparition en armes hors des camps de réfugiés, sauf dans les zones frontalières ; ils prévoyaient aussi le recensement et le regroupement de l'armement lourd dans les camps situés près des villes libanaises. Mais ces accords ne furent pas mis en pratique, le rapport de forces établi ne permettant pas au pouvoir libanais de les imposer. Frangié allait changer de tactique : il essaiera de freiner la montée du mouvement des masses en ayant recours à la collaboration des réformistes ; des ministres dévoués à Joumblatt feront partie des gouvernements d'après mai 1973. Parallèlement, il favorisera l'entrainement et l'armement des milices du parti phalangiste, contribuant à créer une véritable "Résistance libanaise" c'est-à-dire un contre-poids paramilitaire à la Résistance palestinienne. Enfin l'armée était renforcée et engagée dans des opérations de chasse aux hors-la-loi destinées à redorer son blason en tant que restauratrice de la loi et de l'ordre. 1975 allait voir le cours des choses se précipiter... D'une part, l'impérialisme américain avait décidé de frapper un grand coup, de réaliser un pas décisif vers la mise en exécution de sa version du réglement politique du conflit arabo-israélien; ce sera l'année de l'accord du Sinal. Ceci impliquait une nouvelle tentative de jugulation de la Résistance palestinienne sur son terrain d'action principal: le Liban; dès janvier 1975, le chef des Phalanges, Gémayel, fera des déclarations fracassantes contre la Résistance palestinienne, rompant brutalement avec les rapports "amicaux" de l'année précédente. D'autre part, l'insurrection de Salda allait révéler la gravité de la situation: cette ville du Sud du Liban était en effervescence par solidarité avec des pêcheurs de la ville luttant contre l'établissement d'un monopole capitaliste de la pêche. L'armée, sur la lancée de ses opérations de rétablissement de l'ordre bourgeois, fut chargée d'intervenir: il en résulta des victimes parmi les manifestants de Salda. La ville s'insurgea ses habitants armés dressèrent des barricades à ses différentes entrées ; des militants de la base de la Résistance palestinienne en provenance d'un camp de réfugiés proche, se joignirent à l'insurrection. L'Etat dat reculer. L'heure était venue de frapper le grand coup, aussi bien du point de vue de la fraction réactionnaire dominante de la bourgeoisie libanaise, que du point de vue de l'impérialisme américain.
Le parti des Phalanges, instrument de ces intérêts combinés, allait intervenir. Le plan était assez simple : par Phalanges interposées, il fallait provoquer un conflit armé entre Palestiniens et Chrétiens libanais ; l'armée s'imposerait alors comme arbitre, s'emparerait des rênes du pouvoir pour s'abattre sur la Résistance et la juguler. Tel fut le but visé par le massacre phalangiste du 13 avril 1975... Ce n'est qu'à la lumière de ce contexte historique et régional qu'il est possible de comprendre la guerre civile du Liban : il s'agissait d'abord et avant tout d'un affrontement entre l'impérialisme américain d'une part, par le truchement des milices réactionnaires chrétiennes, et l'axe SyrieOLP d'autre part, auquel s'allia la bourgeoisie musulmane ainsi que l'ensemble des organisations anti-impérialistes libanaises. L'enjeu réel du conflit dépassait les frontières libanaises : il s'agissait d'une lutte entre deux formules différentes du réglement du conflit israélo-arabe, la formule soutenue par l'impérialisme et le sionisme voulant écarter la Résistance palestinienne du réglement et imposer Hussein; et la formule défendue par la Syrie et l'OLP, insistant sur la nécessité d'une participation de l'OLP, en tant que représentante des Palestiniens, au réglement. Et c'est un compromis entre l'impérialisme américain et la Syrie qui mettra fin à la guerre civile. Les étapes du conflit
Le 13 avril 1975, les milices réactionnaires tendent une embuscade à Beyrouth à un cartransportant des Palestiniens de retour d'un meeting du Front du Refus : 27 personnes tuées de sang-froid, Très vite l'affrontement se généralise ; les militants de la Résistance palestinienne s'en prennent partout aux locaux et magasins appartenant à des Phalangistes. Déjà les affrontements prennent une allure confessionnelle: palestiniens contre chrétiens libanais. Les ministres phalangistes réclament l'instauration de l'état d'urgence. Le chef du gouvernement, un musulman sunnite réformiste, refusera d'entrer dans le jeu. Un cessez-le-feu sera conclu.
En mai, le gouvernement est acculé à démissionner ; le champ deviendra libre. Les affrontements reprennent, provoqués par les réactionnaires, et le 23 mai au soir est annoncée la formation d'un gouvernement militaire en exécution du plan réactionnaire. Le pouvoir mise sur la peur de la population. En fait, une insurrection généralisée des quartiers et régions musulmans aura lieu : non au gouvernement militaire! Les bourgeois musulmans effrayés par l'insurrection, craignant que sa dynamique n'aille dans un sens anti-capitaliste vu le rôle qu'y joue la gauche, tiendront leur première réunion générale (Joumblatt y participe) ; ils demanderont la démission du gouvernement militaire et désigneront Karamé, leader de l'opposition bourgeoise, pour la formation du nouveau gouvernement. Frangié se pliera, son plan ayant de nouveau échoué.
LIBAN
Il ne se tiendra pas battu pour autant : Frangié mettra une série d'obstacles pour entraver la formation du gouvernement Karamé. La tension monte : en juin, les affrontements reprennent à nouveau, la mobilisation est générale. Finalement un sommet de réconciliation des bourgeois musulmans et maronites aura lieu; le gouvernement qui en résultera est nettement réactionnaire dans sa composition : Chamoun y détient le portefeuille de l'Intérieur. La trêve durera tout l'été. Cet accord avait été réalisé avec l'aide d'une médiation syrienne, inaugurant l'intervention ouverte des dirigeants syriens dans le conflit du Liban.
L'été avait été une période de préparation générale: tous les partis, toutes les tendances, tous les groupes s'étaient entraînés et armés. Lenombre de combattants disponibles dans chaque camp était multiplié. Les réactionnaires s'étaient intensément préparés pour revenir à la charge. En septembre les affrontements reprendront de nouveau dans une escalade continue de la violence et de l'hystérie confessionnelle. De septembre à janvier 1976, la guerre civile sera quasi-ininterrompue. L'offensive réactionnaire semble avoir opté pour une guerre prolongée ; elle marquera certains points minimes en faisant intervenir l'armée dans certaines régions, mais il s'agit d'interventions prudentes obtenues au prix d'une réforme de l'armée satisfaisant la bourgeoisie musulmane (participation accrue d'officiers musulmans à la direction de l'armée) et de la démission forcée de l'ancien chef de l'armée, fieffé réactionnaire. • Fin novembre, un nouveau cessez-le-feu est subitement proclamé : un message de Frangié et un autre de Karamé sont diffusés, appelant à la réconciliation nationale. La médiation de Couve de Murville, délégué par Giscard d'Estaing, n'y est pas pour beaucoup malgré les apparences (4). En fait, il semble qu'un accord soit survenu entre Américains et Syriens sur les grandes lignes d'un compromis à mettre en place: la Syrie s'engage dans le cadre de cet accord à rétablir un Etat fort au Liban, les Américains acceptent le principe d'une participation de l'OLP sous certaines conditions au réglement israélo-arabe. Cet accord sera traduit par deux faits :
Damas invitera une délégation phalangiste à s'entretenir avec les dirigeants syriens; plus important sera le vote américain le 30 novembre en faveur de la résolution du Conseil de Sécurité de l'ONU liant la reconduction du mandat des casques bleus dans le Golan syrien occupé à la discussion du problème palestinien à l'ONU, le 12 janvier, en présence de représentants de l'OLP. Israël fulminera.
Mais le 6 décembre, le jour même de la visite phalangiste à Damas, les combats reprennent, déclenchés par un vaste massacre exécuté par les milices réactionnaires. Derrière la "spontanéité' de ce nouveau déchaînement de violence, sous prétexte de représailles contre l'assassinat de quatre chrétiens, se dissimule en fait une manoeuvre des réactionnaires: devant l'inéluctabilité du compromis, ils chercheront à créer les conditions de concessions maximum de leurs adversaires, leurs adversaires libanais pour commencer. Pour cela un moyen: le chantage à la partition. Les milices réactionnaires exécuteront une série d'opérations tendant à la partition du Liban. Celle-ci n'est pas directement visée par les états-majors réactionnaires: elle signifierait la ruine pour la bourgeoisie compradore maronite, courtier de l'Occident auprès des pays arabes. Il s'agit plutôt d'effrayer la bourgeoisie musulmane, le chan tage s'avérera payant: fin décembre, un projet de réforme politique élaboré par la Syrie est annoncé. Il s'agit de réformes ridiculement insignifiantes : essentiellement, l'élection du président du Conseil par le Parlement alors qu'il était désigné par le président de la République; la répartition à égalité des sièges parlementaires entre musulmans et chrétiens alors que la règle était de 5 contre 6 en faveur des chrétiens. La bourgeoisie musulmane et le cartel de la gauche rechigneront, mais sans pouvoir refuser le projet. • Satisfaits - relativement - quant au réglement interlibanais, les réactionnaires passeront au deuxième aspect du réglement : la Résistance palestinienne. Après avoir proclamé que leur lutte était contre les Palestiniens musulmans et chrétiens, les réactionnaires organisent début janvier un blocus autour du camp palestinien de Tell Zaatar. Les combats reprennent. Les milices réactionnaires occuperont un autre camp, celui de Dbayé, proie aisée et camp de réfugiés chrétiens, expliquant à posteriori le sens de la déclaration réactionnaire. Puis ce sera le tour du quartier des Abattoirs, habité par des squatters en provenance de Syrie pour la plupart. En riposte, les forces communes de la Résistance palestinien-
ne et des organisations libanaises occuperont le village chrétien Damour, s'y comportant d'une manière presque identique à celle des réactionnaires. • Fin janvier, Kissinger est à Moscou : un accord est manifestement conclu entre l'impérialisme américain et les bureaucrates du Kremlin sur le Proche-Orient... L'Armée de Libération Palestinienne (ALP) pénètre au Liban : il s'agit de forces régulières palestiniennes stationnées en Syrie, dépendant en principe de l'OLP, mais en fait de l'armée syrienne. Ni l'impérialisme américain, ni les dirigeants sionistes ne protesteront: l'ALP n'intervient pas en fait en tant que force d'appoint au camp anti-réactionnaire mais en tant que force de répression manipulée par la Syrie pour imposer l'''ordre" dans les régions musulmanes Elle intervient avec la bénédiction de l'impérialisme. Le sens de l'accord final La visite de Frangié à Damas, le 14 février dernier, est venue sceller l'accord intervenu. Les grandes lignes de cet accord et les voies de son application, telles qu'elles se profilent, peuvent être ainsi définies : • La Syrie s'engage, par l'ALP interposée, à imposer progressivement un retour à la normale dans les zones musulmanes: interdiction de circuler en armes, démantèlement des barricades, répression du pillage, des meurtres, des enlèvements. Ce faisant, la Syrie permet à l'état bourgeois libanais de se reconstituer (l'appareil avait atteint une décomposition quasi-totale) et l'aide dans cette voie. • Une réforme politique insignifiante est mise en place, histoire de renforcer les fondements du futur Etat fort. • La Syrie se charge, toujours par le truchement de l'ALP ainsi que par la Salka, organisation palestinienne d'obédience syrienne, d'imposer l'application des accords du Caire (1970) et de Melkart (1973), ce qui représenterait un important pas en arrière de la Résistance palestinienne au Liban. Il est même possible que l'ensemble des forces armées palestiniennes soit intégré à l'ALP... • Ensuite, un gouvernement palestinien "en exil" serait formé, où une résistance jugulée participerait au côté de notables dévoués à Hussein. Ce gouvernement serait membre d'une fédération tripartite, Syrie-JordanieOLP dont les structures sont déjà prêtes : la Syrie est en voie d'union avec la Jordanie ; un commandement unifié syro-palestinien existe, d'autre part. Cette fédération négocierait avec l'Etat sioniste pour le retrait israélien de Cisjordanie, donnant lieu à la création d'un Etat croupion palestinien fédéré à la Syrie et à la Jordanie et sous leur double contrôle. Il s'agit en somme d'un compromis syro-américain concernant le réglement du conflit israélo-arabe. Les réactionnaires libanais voient leurs désirs comblés, à la différence près - et elle est de taille - que leurs objectifs seront atteints grâce au pouvoir syrien. Le futur Etat fort libanais reposera sur deux jambes : l'impérialisme américain et le régime syrien. D'ores et déjà, la Syrie indique certains aspects qu'elle veut donner à l'Etat dont elle est la tutrice : peu de temps après une déclaration du ministre syrien des Affaires étrangères sur la "trop grande" liberté de la presse au Liban, les locaux de deux journaux anti-syriens (plus ou moins liés à l'Irak) étaient attaqués et incendiés par la Salka... Le régime syrien est le principal bénéficiaire de la guerre civile libanaise: il s'est imposé à l'impérialisme américain comme interlocuteur privilégié pour le réglement du conflit israélo-arabe ; il s'est imposé comme garant principal de l'ordre au Liban; et il en résulte qu'il a imposé comme jamais auparavant sa tutelle a On ne peut dire pour autant que la guerre civile libanaise soit terminée; plusieurs sources de conflit demeurent: les présidentielles américaines de cette année peuvent apporter des surprises; la situation interne en Israël ne permet pas encore au pouvoir sioniste de participer sans problèmes au réglement prévu; la situation au sein de la Résistance palestinienne peut évoluer : aujourd'hui le Front du Refus ne se manifeste guère, mais par contre l'appareil du Fatah a commencé une lutte en sourdine contre la tutelle syrienne, qui pourrait redéfinir les alliances au sein de la Résistance; la bourgeoisie musulmane libanaise ainsi que le cartel de la gauche se sentent trop frustrés et manifestent de plus en plus leur mécontentement, obligeant la Syrie à recourir à ses moyens de persuasion; la lutte pour la prochaine présidence libanaise peut s'envenimer : l'accord avec la Syrie aurait prévu le soutien syrien au candidat du groupe Frangié (Lucien Dahdah) au grand mécontentement de l'opposition; enfin, les masses libanaises peuvent entraver la reconstitution de l'Etat fort: leur désarmement, par exemple, ne sera pas aisé. La tâche actuelle de l'avant-garde au Liban est précisément d'impulser un mouvement autonome des masses laborieuses, pour empêcher qu'une nouvelle fois les bourgeois de tous bords et les dirigeants syriens ne réalisent leurs objectifs sur le compte des masses, sur le compte de milliers de travailleurs et de combattants, victimes de l'aveuglement confessionnel.
5 mars 1976 (1) ancien président de la République de 1952 à 1958, fit appel aux Marines américains en 1958 (2) Organisation de l'Action Communiste au Liban, d'origine centriste, stabilisée sur la ligne du PCL (3) nom de l'hôtel où furent signés les accords. (4) il semble même que les Américains aient voulu prendre les Français de court. P
LIBAN note sur le "confessionnalisme" "Confessionnalisme" est la traduction la plus proche de l'arabe taa'ifiya, qui est dérivé de taa'ifa, qui veut dire secte, culte ou confession Dans le contexte du Liban actuel, confesionnalisme se réfère au partage des postes dans l'appareil d'Etat selon des quotas par religion. En 1943, quand le Liban est devenu un Etat indépendant, un "Pacte national" put être conclu qui institutionnalisait le confesionnalisme. En premier lieu, cela signifiait que les sièges au Parlement (55 à l'époque) étaient répartis entre chrétiens et musulmans (les deux religions les plus importantes) sur la base de 30 sièges pour les chrétiens et 25 pour les musulmans. La proportion a été respectée depuis lors, le nombre de sièges au Parlement a toujours été un multiple de 11ce qui permet de conserver la proportion constante de 6 à 5. Plus tard cependant, le système fut quelque peu affiné à cause du large éventail de sectes qui existent, dont aucune ne représente une majorité de la population. Le Parlement actuel qui comporte 99 sièges est divisé comme suit: 30 maronites (chrétiens), 20 sunnites, (musulmans), 19 schiites (musulmans) 11 Grecs orthodoxes, 6 Grecs catholiques, 6 Druzes, 4 Arméniens orthodoxes, 1 Arménien ctaholique, 1 protestant, et un siège "variable" habituellement occupé par un juif ou un membre d'une autre secte chrétienne. De plus, le président de la République est toujours un maronite; le président du Conseil des ministres est un sunnite; le président de la Chambre des députés est un Schiite; le vice-président du Conseil est un Grec orthodoxe. La distribution des ministères est supposé suivre en gros la même répartition confesionnelle que le Parlement, et tous les postes de l'appareil d'Etat sont sensés être répartis de même. Les maronites sont une secte catholique fondée par un moins syrien au 5è siècle. Les sunnites (de sunna, tradition), sont les adhérents de l'Islam "orthodoxe". Les schiites (de Shi' ati - Ali, "faction d'Ali") représentent le groupe minoritaire le plus important du monde musulman, environ 10% de tous les mulsulma à l'heure actuelle (ils sont en majorit" en Irak et en Iran). Les racines de cette secte plongent dans la première grande guerre civile du monde musulman, au milieu du lè siècle Ali était le 4è Calife ou successeur de Mahommet). Les druzes sont une secte musulmane qui naquit au début des années 1000; ils sont concentrés exclusivement au Liban. Il est à peine nécessaire de souligner le caractère obscurantiste et réactionnaire du système confessionnel, la preuve la plus claire en est fournie par les crises et les guerres institutionnelles et confessionneles incessantes qui ont marqué l'histoire du pays.*
S.JABER mobilisation populaire et intervention de la gauche
L'armée sioniste est une armée réactionnaire, soit, mais une armée "populaire"; les armées des régimes arabes ne le sont pas. Sans trop exagérer, il est possible d'affirmer que le même paradoxe se retrouve dans la guerre civile libanaise: la mobilisation populaire réalisée dans le camp réactionnaire était bien plus effective que celle du camp adverse. Ce fait en soi est un constat de la faillite des forces dominantes dans le camp anti-réactionnaire et plus particulièrement des forces de la gauche libanaise. La mobilisation populaire dans le camp réactionnaire Les milices réactionnaires libanaises ne sont pas des armées de mercenaires même si elles ont eu recours aux services de mercenaires pour les tâches d'encadrement technique et d'entrai -nement. Il est impossible de nier le fait que la droite réactionnaire au Liban a pu bénéficier d'un réel soutien de masse; ce soutien s'explique mais ne peut être démenti. Son explication
réside dans la profonde motivation idéologique, psychologique même des masses chrétiennes maronites ; l'explication sociologique n'est que partiellement vraie.
Les masses maronites sont profondément motivées par leur confessionnalisme: il ne s'agit pas tant d'un fanatisme "religieux" que d'un particularisme prononcé, une mentalité de ghetto, le sentiment d'une minorité vivant au sein d'un entourage qu'elle perçoit comme étranger et hostile. Certains groupuscules d'extrême- droite qualifient même ce particularisme de
"nationalisme' en élaborant une théorie de la "nation libanaise" soit-disant laique, mais qui cache très mal en fait ses fondements confessionnalistes. Le confessionnalisme maronite est historiquement combiné avec une attitude pro-occidentale ; son intensité n'est pas constante : il a connu des hauts et bas au gré del'évolution politique du Liban et de la région arabe. Un fait est certain : le confessionnalisme maronite a été avivé par la fraction maronite de la bourgeoisie compradore libanaise chaque fois que les luttes sociales au Liban ou les luttes nationales anti-impérialistes dans la région arabe ont connu une montée. Ce confessionnalisme trahit d'ailleurs parfaitement sa nature a-religieuse, politiquement réactionnaire: un grand héros des chrétiens maronites a toujours été le roi Hussein de Jordanie, descendant pour -tant de la famille du prophète de l'Islam. Aujourd'hui Sadate a pris sa place... Ce confessionnalisme, du point de vue sociologique, correspond bien sûr aux intérêts bourgeois déjà cités mais aussi aux intérêts de certaines couches petites-bourgeoises aisées effrayées par la dynamique des luttes sociales et nationales, notamment par les réformes agraires entreprises par les régimes nationalistes arabes. Pour le reste, pour le prolétariat et les couches petites-bourgeoises maronites pauvres, le confessionnalisme n'est autre qu'une idéologie dominante dont la domination est facilitée par le confessionnalisme opposé des masses musulmanes et par l'absence d'une gauche capable de promouvoir une réelle conscience de classe, différente des compromis idéologiques staliniens. Ainsi, le confessionnalisme maronite a été considérablement renforcé par la tournure confessionnaliste des représailles de la Résistance palestinienne à la suite du massacre phalangiste du 13 avril 1975 qui mit le feu aux poudres. Ce type de représailles ne distinguant pas entre phalangistes et chrétiens eut pour résultat direct de multiplier, en un laps de temps très court, par dix ou même plus, l'influence phalangiste parmi les maronites. Bénéficiant du soutien de masses convaincues d'être représentées par eux, les partis bourgeois réactionnaires maronites - et surtout le parti des Phalanges - ont su parfaitement organiser ce soutien et l'entretenir; ils ont su, sur la base de l'idéologie confessionnaliste, créer le cadre d'une mobilisation populaire effective et efficace; ils ont su transformer la sympathie, la solidarité des masses maronites avec leur combat réactionnaire en une réelle force de frappe; ils ont su, dans une très large mesure, utiliser toutes les disponibilités. Les partis réactionnaires ont, en effet, édifié un important réseau de services sociaux: assistance aux nécessiteux, enseignement, dispensaires et ambulances, système d'approvisionnement, services d'hygiène, etc. Ils ont organisé une propagande idéologique intense : tracts, publications diverses, brigades de sonos, meetings explicatifs (le plus souvent dans les églises le dimanche après la messe), etc. Ils ont largement profité des diverses formes de services que la population était prête à leur fournir: des plats cuisinés destinés aux combattants à la participation militaire des volontaires, hommes et C'est dire que la droite réactionnaire libanaise a fait preuve de beaucoup d'intelligence; elle a pris garde de ne jamais s'opposer, ou presque, aux initiatives et aux formes d'organisation spontanées de certains groupes de la population qui, il est vrai, abondaient dans le sens de l'idéologie réactionnaire dominante. La situation dans le camp adverse était tout Camp anti-réactionnaire et mobilisation populaire Dans ce camp-ci, la force dominante - militairement - était la Résistance palestinienne. Or, déjà, à l'intérieur des camps de réfugiés, le type de rapports qu'entretiennent les organisations de la Résistance palestinienne avec la population sont éminemment bureaucratiques : ceux d'un appareil d'Etat bourgeois, dans un régime nationaliste en pays colonial, un appareil d'Etat en quête de territoire ...A fortiori, il va de soi que les rapports entretenus par les organisations de la Résistance palestinienne avec la population des régions et quartiers libanais furent bureaucratiques ; il est même possible de qualifier ces rapports de substitutionnistes. Les organisations de la Résistance palestinienne ne cherchèrent pas réellement à encadrer une contribution de masse au combat: d'une part, en raison de leur incapacité "congénitale" à susciter une véritable mobilisation populaire; mais aussi, délibérément, en alléguant leur nature d'organisations palestiniennes, attribuant la tâche de l'encadrement des masses libanaises aux organisations libanaises, ce qui en soi dénote la conception que se font les bureaucrates de la Résistance palestiniennes de leur rôle à l'égard des masses arabes. Ceci alors que la Résistance palestinienne, loin d'être une force d'appoint minoritaire à une majorité de combattants libanais, était au contraire la force militaire principale du camp anti-réactionnaire. Bien plus, une grande partie des
LIBAN combattants de la Résistance palestinienne était recrutée parmi les libanais; la proportion de ces derniers avait d'ailleurs augmenté dans la dernière période de la guerre civile sous l'effet conjugué du chômage forcé et de l'attrait des salaires payés par certaines organisations de la Résistance palestinienne (le SMIG libanais parfois, pour un "boulot" insignifiant). C'est ce type de relations que la Résistance palestinienne avait en priorité avec la population libanaise: une relation de recrutement, sur une base bien plus matérielle qu'idéologique. Le choix que la Résistance palestinienne offrait à cette population était en somme le suivant : adhérer individuellement aux organisations palestiniennes ou rester chez soi en spectateur du combat en cours où la Résistance palestinienne se chargeait de défendre les régions musulmanes. L'adhérent, lui, perdait son identité d'habitant de quartier ou de région, était politiquement désinséré de son lieu d'habitation pour se fondre dans la masse "professionnelle" de la Résistance palestinienne. Evidemment, les masses musulmanes n'étaient pas indifférentes pour autant au combat en cours : de même que les masses maronites étaient motivées par leur confessionnalisme, cette idéologie imprégnait aussi les milieux musulmans, avec un contenu politique différent; ici, le nationalisme arabe correspondait largement aux aspirations des couches populaires et petites-bourgeoises; l'hostilité à l'armée et à la grande bourgeoisie maronite avait des origines de classe évidentes, bien que déviées dans un sens confessionnel. Ces masses ne pouvaient donc qu'appuyer la Résistance palestinienne, mais cet appui chaleureux et enthousiaste au début, avait progressivement diminué d'intensité pour frôler l'indifférence ou la saturation dans certains milieux vers la fin de la guerre civile. Les organisations les plus "populaires", les mieux implantées dans le camp anti-réactionnaire étaient les organisations nationalistes petites-bourgeoises des quartiers sunnites des villes libanaises ("'Nassériens indépendants"', "24 octobre", etc.), ceci dans la mesure où ces organisations traduisaient le mieux l'idéologie dominante. Par contre, les staliniens étaient eux, pour ainsi dire, assis entre deux chaises... Les staliniens dans la guerre civile : respect de la tradition D'une part, les staliniens (le PCL et son satellite l'OACL) ne se confondaient pas pleinement avec le courant confessionnaliste musulman dans la mesure où leur idéologie démocrate même leur impose une profession de foi lalque; mais, d'autre part, ils ne se distinguaient pas fondamentalement de la bourgeoisie musulmane : complètement suivistes à l'égard de Joumblatt, bourgeois réformiste et leader confessionnel musulman druze, ils constituaient les éléments de poids d'une chorale "de gauche" qui apportait son soutien à la grande bourgeoisie musulmane, soutien timidement critique, il Le seul et unique programme avancé par les staliniens au cours de la guerre civile était le "programme de la réforme nationale" de l'ensemble de la "gauche", réformiste comme son nom l'indique, mais différemment de ce que l'on peut penser : dans un contexte globalement démocratique, ce programme présente des revendications qui ne représentent en fait que l'intérêt de la bourgeoisie musulmane : élection du premier ministre par le parlement, équilibre national (comprendre : confessionnel) dans la direction de l'armée etc. Dans le sillage de Joumblatt, les staliniens apportèrent leur soutien à Karamé, candidat de l'opposition bourgeoise musulmane à la présidence du Conseil, et continuèrent à le soutenir après sa désignation et après même qu'il eut formé son gouvernement, un des plus réactionnaires de l'histoire du Liban. Tout ceci dans les meilleures traditions de la "tactique" stalinienne de soutien à la contradiction secondaire. Cette attitude politique des staliniens, complètement suiviste à l'égard des bourgeois, explique leur comportement à l'égard des masses ; elle le détermine. Les staliniens, bien loin de promouvoir des formes d'auto-organisation des masses, bien loin de créer des canaux d'expres -sion de l'initiative des masses, eurent également un type de relation tout à fait bureaucratique avec la population : ces relations, ils les avaient apprises, quant à eux, à l'école du Parti et des syndicats... Aucune politique d'armement des masses, mais un recrutement organisationnel; des "comités populaires" pour l'approvisionnement : en fait, des structures isolées des masses, en rapports bureaucratiques avec elles, formées de militants et de notables désignés. Les staliniens se firent marchands de sucre et de riz ! Ils remplaçaient l'Etat absent, en copiant son mode de fonctionnement. en ne l'améliorant même pas dans sa logique "fonctionnelle". Quant à l'agitation politique et le développement de la conscience de classe, les staliniens n'en avaient que faire... Résultat de ce type d'action de la Résistance palestinienne et des staliniens : les quartiers populaires de la banlieue de Beyrouth se vidèrent; leurs habitands, dans leur grande majorité, préféraient aller attendre dans leurs villages d'origine la fin des affrontements et la reprise de la vie économique. Les militants du PC furent d'ailleurs les plus affectés par l'issue de la guerre civile : bercés d'illusions • quant au caractère démocratique de leur lutte, ils découvrirent subitement qu'ils avaient combattu pour que le pouvoir syrien tire les marrons du feu... et le PCL continue aujourd hui, de faire l'éloge de la "médiation syrienne"; une grande partie de ses combattants a préféré
le quitter .... L'intervention des marxistes-révolutionnaires Le Groupe Communiste Révolutionnaire section de la Quatrième Internationale au Liban, participe de l'état groupusculaire de l'ensemble de l'extrême-gauche au Liban... (L'avant-garde large au Liban, jadis représentée par l'OACL, a été résorbée par le stalinisme au cours des trois dernières années). Néanmoins, et en dépit de l'étroitesse de ses ressources et de ses forces dans un champ politico-militaire dominé par de grands appareils sans problèmes financiers (!), le GCR, saillant dans la gauche révolutionnaire au Liban, est intervenu sous plusieurs formes dans la récente guerre civile : - militairement, le GCR était partie prenante des combats dans le camp anti-réactionnaire. Sa participation aux combats était dictée par le fait qu'il ne pouvait être indifférent à l'issue du conflit : les marxistes-révolutionnaires avaient intérêt - l'intérêt des masses laborieuses - à contribuer à l'échec du plan réactionnaire : l'apparition d'un Etat fort à la solde de l'impérialisme américain aurait signifié une défaite désastreuse pour le mouvement de masse. Mais en participant aux combats dans la même tranchée que certaines fractions de la bourgeoisie, le GCR ne leur apportait nullement son soutien politique (comme le firent les staliniens) mais expliquait constamment que dans un futur qui ne saurait tarder, ces mêmes fractions se retrouveraient dans la tranchée des réactionnaires, faisant feu sur les masses laborieuses. Conscients de la nature réelle du conflit, sans la farder, le GCR choisit de participer essentiellement aux tâches de défense des quartiers populaires: il prit en charge des postes de défense avancés. - politiquement, le GCR avança une série de mots-d'ordre adaptés à la situation : contre les tractations bourgeoises, le mot d'ordre de l'élection d'une Assemblée Constituante sur une base non confessionnelle; contre le gouvernement bourgeois et autres sornettes de "l'unité nationale", le mot d'ordre propagandiste de "gouvernement ouvrier et paysan"', l'appel à la création de conseils populaires élus ; pour la participation des masses "sans parti" au combat, l'appel à la création d'une milice populaire à laquelle les habitants pourraient apporter leur contribution par roulement, etc. Le GCR est en outre engagé dans une une campagne de dénonciation du réglement élaboré par la Syrie, dénonciation politique et actes concrets qui ont déjà donné aux marxistes - révolutionnaires du fil à retordre aux forces pro-syriennes. La vente du bi-mensuel du GCR a plus que doublé; il diffuse en outre une feuille d'agitation hebdomadaire sur un quartier populaire (2000 ex.).
- socialement enfin, le GCR a concrétisé à une échelle réduite, exemplaire, certains de ses mots d'ordre : il a impulsé la création d'un comité populaire élu dans une portion d'un quartier populaire pour la distribution de vivres réquisitionnés; il a aussi impulsé, dans le même cadre, la création d'une milice populaire. Il a également pris en charge un dispensaire. Un des camarades, étudiant en médecine, qui y travaillait, a été assassiné par les milices réactionnaires dans le quartier des Abattoirs. Ces activités modestes par rapport à la gravité de la situation ne pouvaient évidemment la modifier, ne fut-ce que légèrement. Mais lorsque l'heure des bilans sonnera - et elle a déjà commencé à sonner - les marxistes-révolutionnaires seront eux en bien meilleure posture que les staliniens : ils auront l'avantage de n'avoir jamais menti aux masses de leur avoir dit toute la vérité, de voir leurs analyses totalement confirmées par le cours des événements. Ce capital politique, les trotskystes du Liban auront à le faire fructifier. Il semble déjà que le terrain sera fertile: les masses laborieuses, de toutes les religions, se sentent frustrées par les directions qui les ont leurrées au cours de cette guerre civile. Cette frustration s'est exprimée dans la dernière période par la vague de pillages, expression également du ressentiment des miséreux à l'égard des bourgeois ... Mais la lutte sera longue avant que ne se réalise le slogan placé en exergue de la feuille d'agitation diffusée par le GCR : "Travailleurs de toutes les confessions, unissez-vous !" 6 mars 1976