Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URUGUAY

Une répression farouche

· Inprecor (première série) n° 47-48, 1er avril 1976 · p. 41-47 · 5 298 mots

Syndicalisme IVe Internationale Économie mondiale

L'ancien Uruguay est mort définitivement avec la déroute de la grève générale de juillet 1973, où l'on additionnait "vaches et votes" pour obtenir une démocratie bourgeoise bénéficiant d'une ample base de masse. Aujourd'hui les vaches sont plus nombreuses mais ne rencontrent personne pour les acheter. Les bottes, les banquiers et Bordaberry ont supplanté les bulletins de vote. La valeur des vaches et des votes a été dévorée par la crise qui a poussé les exploiteurs à s'attaquer aux conquêtes des travailleurs, et en premier lieu à leur salaire et aux libertés qui les aidaient à lutter pour les défendre. La secousse fut profonde. Le saut d'une démocratie bourgeoise à un bonapartisme particulièrement anti-ouvrier et répressif fut l'épilogue d'une guerre qui pendant environ 10 ans fut livrée contre l'offensive bourgeoise par les travailleurs. Le dénouement de la dernière bataille, les 15 jours de grève générale contre le Coup, pesa de manière décisive dans la balance. Le patronat ayant gagné cette guerre et vaincu les travailleurs, s'apprêtait à exploiter sa suprématie maximum. L'objectif du texte qui suit est l'analyse de cette réalité afin d'aider à la transformer. L'ampleur de la déroute des travailleurs uruguayens exige de nous, plus encore en tant que trotskystes, une analyse particulièrement critique - y compris par rapport à nous-mêmes - comme unique point de départ valable pour définir une politique correcte, utile, visant à la réorganisation du prolétariat, au renversement de la dictature et au développement du Parti révolutionnaire. Le "coup" Les causes fondamentales du Coup sont à chercher dans le danger de la montée des luttes ouvrières et l'impotence d'une bour -geoisie divisée devant la nécessité de freiner une répression féroce

PABLO RAMIREZ ces luttes à travers ses institutions démocratiques. Sur cette toile de fond sociale et institutionnelle interviennent les putschistes, de façon préventive, avant que l'exacerbation de ces facteurs - spécialement le premier - rendent l'opération beaucoup plus dangereuse. Tel fut donc le motif premier des putschistes : écraser les travailleurs afin de défendre le capitalisme confronté à une crise économique, sociale, politique et institutionnelle. Nous traiterons plus loin de leurs intentions spécifiques. La tâche des putschistes fut facilitée par la politique de la Centrale ouvrière (CNT) dirigée par le parti communiste ainsi que par celle du Frente Amplio et de la majorité de la gauche, qui exprimèrent une confiance unanime dans les bonnes intentions des militaires prétendament "péruviens" qui étaient apparus au cours du semi-coup de février 1973. C'est la même politique de trahison des travailleurs qui permit la progression des putschistes sans rencontrer de résistance, qui fut à la base de la déroute de la grève générale déclenchée spontanément par les masses en réponse à la concrétisation du Coup. Les staliniens et leurs alliés tentèrent d'abord de négocier avec le gouvernement, puis plus tard avec divers secteurs militaires désirant organiser un contre-coup. Ils donnèrent à la grève un caractère défensif, la transformant en élément de pression afin de ne pas effrayer d'éventuels alliés bourgeois. Ni le PC ni l'extrême-gauche faisant bloc avec lui, n'appelèrent à prendre l'offensive jusqu'à deux jours avant la fin de la grève : organiser la population dans les usines occupées; y établir le contrôle ouvrier, se mobiliser et prendre la rue, former des piquets d'auto-défense armés et définir une tactique pour diviser les Forces armées. Tous attendaient la décision d'un secteur "progressiste" du patronat. Le résultat est bien connu. Seulement nous trotskystes du PRTU - avec des erreurs et des imprécisions - avons défendu cette orientation

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offensive, révolutionnaire pour le déroulement de la grève. Cependant, notre parti manquait de forces pour modifier le cours de la lutte. La trahison du stalinisme rendit possible l'arrêt d'une étape pré-révolutionnaire qui pendant les premiers jours de la grève possédait des caractéristiques révolutionnaires. Alors commença une étape contre-révolutionnaire. Celle que nous vivons encore actuellement. La consolidation relative de la dictature Une fois acquise la déroute de la grève, les putschistes consolidèrent leur pouvoir. Non pas parce qu'ils avaient résolu la crise économique ou gagné à leur cause l'ensemble de la bourgeoisie, et encore moins pour s'être acquis une base de soutien dans la petite bourgeoisie. La cause fondamentale de cette stabilité relative - qui n'exclut pas des crises périodiques - réside dans l'ampleur de la débâcle ouvrière. Des heurts entre la bourgeoisie nationale et la dictature pro-impérialiste peuvent se produire, et d'ailleurs se produisent. Ce qu'il lui manque, c'est une force suffisante pour évincer la dictature. Les forces décisives sont l'impérialisme et le prolétariat. La dictature s'est consolidée, partant de la défaite historique du prolétariat. Pourquoi caractérisons-nous ainsi la défaite alors qu'elle ne résulte pas d'une guerre civile dans laquelle le prolétariat a épuisé toutes ses forces ? Pour deux raisons fondamentales qui sont, dans une certaine mesure, spécifiques au processus uruguayen. En premier lieu, le Coup réalisé dans notre pays se différencie de celui du Chili et des autres coups ultra-réactionnaires qui lui sont semblables, en ce que ce dernier commence par une répression extrême - rendue possible par une certaine base sociale de masse - pour passer plus tard à des formes plus "normales" de répression; ce processus ne s'est pas matérialisé en Uruguay pour deux raisons fondamentales : les putschistes n'ont jamais possédé une base de masse pour le réaliser; et n'ont même pas dû affronter une résistance armée qui les aurait contraint et les contraindrait à développer une telle politique. Néanmoins la répression a acquis un caractère systématique et persistant, déterminé par le fait qu'il manque à la dictature des racines sociales de masse, ce qui l'oblige à gouverner comme dans un pays occupé, contre le gré de l'écrasante majorité de la population. Réduire la répression signifie pour la dictature commencer à tresser la corde avec laquelle elle sera pendue. Prenons quelques faits qui illustrent ceci. Les camarades morts pendant la grève constituent une fraction insignifiante par rapport à ceux qui sont morts assassinés sous la torture après la fin de la grève. A l'apogée de la répression, en pleine grève, le nombre de prisonniers est passé à près de deux mille ( qui d'ajoutaient aux trois ou quatre mille déjà détenus). Deux ans et demi plus tard, au cours d'une rafle contre le PC , 1. 400 prisonniers furent pris, en dehors de toute lutte sociale. Ces nouveaux prisonniers sont venus s'ajouter à environ huit mille personnes déja détenues. Que dirions-nous si trois ans après une défaite des travailleurs français, deux-cent mille d'entre eux étaient détenus, ce qui équivaut à un million de prisonniers aux Etats-Unis ? Nous nous trouverions en présence d'une défaite historique. Tel est pourtant l'ordre de grandeur des chiffres traduisant la répression en Uruguay. Bien que le nombre des prisonniers soit un indice très important de l'ampleur de la défaite ouvrière, il ne nous paralt pas que ce soit un facteur décisif pour empêcher que les travailleurs récupèrent des forces. Nous croyons que le second élément est même plus important : l'émigration de centaines de milliers de jeunes travailleurs. Il est impossible de préciser les chiffres exacts mais on peut les estimer aux environs de 400.000 et 500.000, soit entre 15 et 20 % du total de la population actuelle. L'émigration de couches aussi importantes de la population revêt une signification décisive. L'exode uruguayen est urbain et non rural, et englobe une partie des secteurs les plus actifs, les plus cultivés, les plus contestataires aussi, surtout les jeunes, tant issus du prolétariat industriel que de la classe moyenne radiL'émigration, la crise économique, la répression et l'absence d'une direction révolutionnaire ayant un certain poids de masse, rendent la réorganisation des travailleurs extrêmement difficile et aident indirectement à la stabilisation de la dictature. Seule une modification importante du rapport de forces entre les classes des pays voisins ou en général au niveau de la révolution mondiale est à même de modifier la tendance à la réorganisation des forces des travailleurs uruguayens, qui s'inscrivent actuellement dans une période relativement prolongée. Comment caractériser la dictature militaro-civile? L'Uruguay traverse actuellement une étape contre-révolutionnaire où le rapport de forces est largement favorable à la bourgeoisie puisque le prolétariat n'a pas pu récupérer, après la défaite historique qu'il a subie des mains des forces armées et de Bordaberry. Ces deux secteurs, chacun d'un poids différent, constituent le gouvernement, un gouvernement qui se consolide dans la défaite du mouvement ouvrier et qui tire son soutien principal de l'appareil militaro-policier de l'impérialisme yankee et de l'oligarchie financière, exportatrice en contrôlant le secteur de la distribution de la viande. Un gouvernement

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que l'on doit définir comme étant bonapartiste

- ultra-réactionnaire - mais pas fasciste; car il faudrait qu'il bénéficie - ou qu'il ait bénéficié - du so utien actif d'un secteur important de la petite-bourgeoisie. Or, c'est précisément le contraire qui s'est produit.

Le pilier principal du gouvernement est représenté par l'Armée. Le rôle totalement secondaire joué par cette dernière dans la vie du pays, jusqu'à une période récente, tant au niveau économique qu'au niveau politique, nous porte à penser qu'il est peu probable qu'elle ait pu se constituer en une caste peu différenciée en 4 ou 5 ans, et plus particulièrement depuis le coup d'Etat. Que ce processus soit en plein développement ne fait aucun doute. La base de ses privilèges est constitué par le budget militaire qui représente 55 % du budget national. Il importe d'accorder une valeur particulière à ce chiffre, si l'on tient compte qu'il s'agit de forces armées de répression interne, c'est à dire que les dépenses en matériel coûteux, lourd et sophistiqué sont infimes. L'intervention croissante de l'armée dans tous les organes de l'appareil d'Etat accroft considérablement le champ de ses possibilités économiques par voie de négociations, pots de vin et prébendes de toutes sortes. Les deux secteurs qui se partagent avec les militaires la meilleure part du revenu national sont l'impérialisme US et l'oligarchie autochtone. Le premier, principalement à travers les emprunts, le capital financier, les concessions pour l'exploitation du pétrole accordées à la Chevron (Standard Oil) et l'ensemble des activités réalisées conjointement avec l'oligarchie financière et exportatrice (et bien entendu aussi les grands propriétaires fonciers); le second secteur est constitué par une oligarchie dont la base structurelle se trouve dans les secteurs susmentionnés mais qui investit ses capitaux dans des domaines conjoncturellement plus rentables, qu'il s'agisse de spéculation sur les devises, de contrebande de bétail, en passant par les secteurs industriels et autres. Il ressort de cette description qu'il existe une accumulation des contradictions inter-bourgeoises : entre l'impérialisme faisant pression pour obtenir la réduction du budget des militaires et ces derniers qui défendent leurs privilèges; entre les militaires qui s'appuyent sur l'appareil d'Etat et tentent de se transformer simultanément en alliés et concurrents de l'oligarchie et l'impérialisme qui à son tour est leur allié et leur concurrent. On voit apparaltre de manière plus globale la contradiction entre les détenteurs du pouvoir et les principaux bénéficiaires de la répartition de la plus-value et l'ensemble de la bourgeoisie restante, plus précisément avec tous les secteurs bourgeois qui n'ont pas réussi à s'associer, sous une forme ou une autre, à la mise à sac du pays, particulièrement une masse d'éleveurs non liés à l'industrie de congélation et d'exportation de la viande et à la banque. La forte contraction du marché de la viande a rendu difficile le maintien de leurs "haciendas", les soumettant encore plus à la politique agressive de ceux qui détiennent le monopole des installations de congélation de la viande et qui contrôlent l'exportation, sans pour autant les exempter du payement d'impôts relativement élevé, Leurs accrochages avec le gouvernement ont conduit à l'incarcération du président de la fédération rurale et d'un autre de leurs principaux dirigeants. Les projets du gouvernement Les programmes du gouvernement répondent à un objectif spécifique : faire bénéficier au maximum l'impérialisme et ses alliés mineurs indigènes. Il est nécessaire pour cela de restructurer l'économie uruguayenne, de modifier partiellement le rôle d'exportateur de viande et de laine qui lui était assigné dans la division mondiale du travail et aussi d'ajuster l'appareil d'Etat à ces nouvelles fonctions et possibilités. L'objectif central des banquiers américains dont le ministre Vegh Villegas était un fonctionnaire avant d'assumer le portefeuille de l'économie, est la transformation de Montevideo en centre financier de leurs activités dans le "cône Sud"'. Une sorte de Bahamas ou de Hong-Kong ... possédant, en plus des vaches, et que l'on peut utiliser aussi pour implan -ter des filiales industrielles, complémentaires ou distinctes de celles que les grandes et tentaculaires entreprises nord-américaines possèdent par exemple en Argentine ou au Brésil. Il est indispensable pour réaliser ces projets, en plus de l'écrasement du mouvement ouvrier, de prendre deux premières mesures décisives : instaurer le libre échange et abolir le contrôle des changes, introduire une loi sur les investisse -ments mettant le pays à la merci de l'impérialisUn des objectifs prioritaires du plan est le développement de l'industrie d'exportation visant à en canaliser la plus grande partie, la rendant complémentaire de celle de la "Cuenca del Pla-

• Cette politique se base d'une part sur 1' extrême faiblesse du marché uruguayen, et d'autre part sur les grands bénéfices que réaliseraient les monopoles au pouvoir, qui pour -raient librement choisir et centraliser leur production ou partiellement la diversifier, à moindre coût. Ceci, indépendamment du fait que cette politique intéresse non seulement l'impérialisme mais aussi certains secteurs de la bourgeoisie nationale des différents pays. L'Uruguay est doublement favorisé pour mener cette politique : sa situation géographique dans le Plateau et ses salaires (bien que la crise en Argentine rélativise sérieusement le dernier aspect), mais rencontre d'autre part un puissant inconvénient : la pauvreté de ses ressources naturelles (la quasi-inexistence de minéraux et jusqu'à présent d'hydrocarbures).

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Le développement de nouveaux secteurs industriels n'en est qu'à son début. Les deux branches définies comme prioritaires, la pêche et le pétrole, exportations de poisson pour l'année passée n'ont pas atteint les 4 millions de dollars, et l'exploitation du pétrole, que l'on tente de localiser depuis peu exige encore une longue préparation (pour autant que les recherches soient positives). Les autres deux grands problèmes auxquels le plan tente de faire face sont l'inflation et le déficit du budget national dû au coût extrêmement élevé de la machine bureaucratico-militaire de l'Etat (80 % du budget étant destiné au paiement des salaires).

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La partie du plan dont la réalisation est la plus avancée est celle visant à transformer Montévidéo en une place financière, centre d'usure et de spéculation pour le "cône Sud"'. On peut mentionner quelques éléments partiels mais illustratifs : les dépôts en devises étrangères ont augmenté de 600 % pour les banques privées et l'Etat a doublé la vente des bons du Trésor en devises étrangères par rapport aux prévisions initiales ( sans changer les dépôts en monnaie nationale). Ceci et l'implantation de nouvelles succursales de banques étrangères ne sont que la face la plus visible et la plus honnête du processus.

La loi sur les investissements qualifiée de "particulièrement attrayante" par la presse impérialiste a encouragé la pénétration de capitaux d'origine diverse (nord-américain, japonais, italien et autres), qui en général se sont orientés vers l'achat de vieilles usines afin de les renouveler ou de les adapter à de nouveaux usages. Pour ce qui est des plans de développement industriel, leur application est extrêmement lente et difficile. Par exemple, les ventes à l'Argentine n'ont constitué que le 10 % des demandes d'exportation acceptées par le gouvernement uruguayen. L'explication en est simple. Bien que cette politique favorise les monopoles impérialistes et un secteur des bourgeoisies nationales, elle porte atteinte simultanément aux intérêts d'une autre fraction qui résiste et met des bâtons dans les roues. A partir de cette caractérisation générale -d'analyser si le rythme d'application des accords commerciaux reste lent, comme cela semble Etre le cas, ou s'il existe une certaine accélération. Quand au problème de l'inflation, le gouvernement a connu un succès assez considérable en faisant passer le taux d'inflation de 107,26 en 1974 à 66, 80 en 1975 (soit 20 % de plus que les prévisions initiales). Il n'y est pas parvenu au moyen d'une augmentation substantielle de la production, mais par la contraction du marché interne, grâce à l'émigration et aux bas salaires, ce qui lui a permis de retirer une partie de la masse monétaire en circulation. Pour ce qui est du budget, le résultat est tout autre. Faute d'avoir les résultats définitifs de l'année, nous avons cependant ceux du troisième trimestre et le déficit prévu, de 14 %, atteint déjà 27, 1 % et accuse une forte tendance à la croissance, ce qui provoquera probablement en fin d'exercice, un déficit près de trois fois supérieur à celui prévu initialement. L'explication en est claire : les militaires n'ont pas accepté de coupure dans leur budget (55 % du total) et le gouvernement ne peut pas faire des économies sur le reste sans procéder à des licenciements massifs de fonctionnaires. Avec un secteur privé actuellement incapable d'absorber l'armée de réserve existante, prendre une telle mesure aboutirait à créer un dangereux foyer de tension sociale que le régime semble vouloir éviter pour le moment. Il nous parait, contrairement à ce que pense toute la gauche, que le régime est en voie de connaitre un certain redressement économique; soulagement qui, pour le moment, signifie seulement que la crise profonde est un peu moins forte, mais en aucun cas qu'elle est résolue ou en voie de l'être. L'aiguisement du caractère déformé et dépendant de l'économie, la surexploitation des travailleurs, l'expulsion d'environ un cinquième de la population, ainsi

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que l'emprise totale de l'impérialisme, représente le prix payé pour cette légère relance.

L'année en cours sera cruciale pour déterminer la tendance générale de l'économie. Alors, l'aspect décisif sera à nouveau, comme dans la période antérieure avec Vegh Villegas, la possibilité de vendre la viande et la laine à des prix favorables. La situation du mouvement ouvrier et étudiant Nous avons cité auparavant les raisons fondamentales de la difficile réorganisation des forces du mouvement ouvrier ( défaite, crise économique, émigration, répression). Il faut ajouter à cela une autre raison de caractère subjectif : un scepticisme, s'enracinant dans la conscience confuse et embryonnaire, que la lutte n'a pas été menée de façon adéquate antérieurement, et qu'aujourd'hui on en paie les conséquences. Les travailleurs, en 1964 votèrent en faveur d'une grève générale en cas de coup d'Etat. Cette résolution fut votée à mille reprises. Ils écoutèrent les dirigeants staliniens leur répondre, quand ils exigeaient de pré parer la grève générale, que tout était prêt, que ce serait une grève "insurrectionnelle", que leur Parti possédait toutes les armes nécessaices. Dès lors ils ne pouvaient qu'être désorienés, démoralisés, d'autant plus qu'une grande partie d'entre eux ont cra les déclarations trompeuses des staliniens. La politique du PC après la grève n'a fait que compliquer encore plus la situation. Incapable de dire la vérité aux masses et de caractériser la défaite subie par les travailleurs, il s'enferma dans le mensonge, affirmant que le mouvement ouvrier n'avait pas subi de défaite, que la direction de la CNT avait agi comme les Vietnamiens ordonnant un repli tactique afin d'affaiblir l'ennemi et de revenir à l'attaque. (Bilan officiel de la grève par la direction de la CNT). En 1974 la Révolution portugaise lui permit de représenter dans de meilleures conditions de propagande sa vieille aspiration de porter les militaires "progressistes" au pouvoir. Montévidéo se couvrit d'inscriptions du PC telles que : "Faire comme au Portugal - Pour un gouvernement patriotique et démocratique". Mais il ne s'arrêta pas à la propagande. Il décida d'appeler à nouveau les travailleurs au sacrifice. En août 1974, il lança seul dans la lutte un des syndicats les plus forts et les plus combatifs qui s'était maintenu intact. Les ouvriers de la construction furent brutalement réprimés. Les patrouilles militaires intervinrent chantier par chantier, armées de listes de militants pour les incarcérer; malgré les coups très durs, les ouvriers ont maintenu la grève pendant 24 heures. Cette aventure se solda par l'affaiblissement radicale de l'organisation syndicale du secteur de la construction. Ainsi fut liquidée la possibilité que ce syndicat devienne l'axe de la réorganisation des forces de la classe ouvrière.

Actuellement, à l'exception de quelques escarmouches isolées comme celle des ouvriers de la "Represa de Salto Grande", le mouvement ouvrier demeure passif et désorganisé. Dans quelques syndicats un certain fonctionnement militant se maintient, supporté en grande partie par les militants du PC, pour autant que la dernière vague de répression n'ait pas d'effets désastreux aussi sur ces formes embryonnaires d'organisation. Face à un mouvement ouvrier défait, démoralisé, ayant le PC (ou ce qu'il en reste) à sa tête, et manquant d'un programme ou d'une politique lui offrant des débouchés clairs, la tâche centrale des révolutionnaires - quelle qu'en soit l'ampleur et la difficulté de la lutte - ne peut être autre que le combat pour modifier cette situation, pour présenter des alternatives claires aux travailleurs, pour impulser leur réorganisation, gagner leur estime et leur confiance et diriger toutes leurs luttes, aussi petites et partielles soient-elles. Le mouvement étudiant, et plus particulièrement le secteur universitaire, a été un peu plus actif que le mouvement ouvrier au cours de l'année passée. Néanmoins, des problèmes similaires de direction se sont aussi posés. Les secteurs les plus avancés - telle la médecine - se sont lancés dans des actions isolées, mal conçues et encore plus mal organisées. Une de ces actions s'est terminée par l'emprisonnement de 300 camarades. C'est que le PC avec sa politique ultra-gaucheopportuniste avait entrainé la majorité des autres courants, aidant ainsi à décapiter tous les secteurs d'avant-garde qui résistaient ou surgissaient. En Uruguay, ce n'est pas le stalinisme qui prendra l'initiative d'une ample lutte défensive où chaque position aussi restreinte soit-elle devra être précisément défendue et transformée en point d'appui pour de nouvelles et petites avances. Ainsi, lentement, la force de l'organisation indépendante des travailleurs devra se développer; cela seul nous permettra d'affronter les luttes, même les plus difficiles. Une lutte ainsi menée, même si elle débouche sur une défaite, montre le chemin à suivre. Un spontanéisme à résonnance anarchiste, ironie de l'histoire, fut développé en Uruguay par le stalinisme. Néanmoins, ce n'est pas par ignorance que les vieux bonzes du PC appliquent cette politique. Ils montent isolés en première ligne, conduisent au massacre les meilleurs éléments de la classe ouvrière pour atteindre cet objectif politique : faire pression et frapper à la porte des casernes pour tenter de sortir les officiers "progressistes" de leur long sommeil. Les répercussions de la défaite sur les différentes organisations et militants furent sans doute distinctes. Il nous semble que, même en simplifiant la réalité, nous pourrions dis-

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tinguer quatre phénomènes dans le mouvement ouvrier organisé :

- La frange large de militants et de sympathisants de presque toute la gauche - et particulièrement du PC et de la guérilla - démoralisés, ont abandonné la lutte politique.

- Le PC, organisation la plus liée au prolétariat, et ayant une forte cohésion interne jusqu'au dernier coup d'Etat, était l'une des rares organisations qui échappa à un processus de discussions et de luttes politiques internes, ou du moins cela ne s'exprima pas publiquement.

- Dans les organisations de la guérilla et de l'extrême-gauche, la discussion donna lieu non seulement à des ruptures (le cas du MLN), mais aussi à une auto-critique sur leur passé terroristes qui, au lieu de les conduire au marxisme (dans les faits et non en paroles), les conduisit à des positions de collaboration de classe (front populiste). Dans une certaine mesure, ils se retrouvent au point de départ, le Front ou le Mouvement de Libération Nationale.

- De petits groupes ou fractions de courants numériquement très réduits se multiplièrent, tentant de tirer des conclusions fondamentales de l'expérience passée. Nous voulons particulièrement analyser les problèmes du "front populiste" • Son importance n'est pas liée au seul fait que les tupamaros, les autres partis ou organisations minoritaires développent une telle stratégie, mais parce que cette conception est commune à toute la gauche, à l'exception des trotskystes. Toute cette politique est destinée, consciemment ou non, - cela importe peu en pratique -à préparer une alliance avec les opposants bourgeois (leurs fantômes ou leurs agents petits-bourgeois). C'est ce noeud coulant démocratique qui étrangle le prolétariat une fois que celui-ci, par sa lutte a renversé la dictature. La bourgeoisie prend des mesures stupéfiantes afin de se garantir contre une situation à la portugaise, une fois la dictature renversée. D'autant plus que cela ne lui coûte pas beaucoup. Elle souscrit même à des déclarations appelant au renversement de la dictature, promettant des changements "structurels". Elle va jusqu'à publier diverses revues, espérant que les masses renverseront la dictature pour que les opposants bourgeois la remplacent grâce à leur alliance ou à leurs excellentes relations diplomatiques avec "la gauche" Il est évident que les "fronts" mentionnés tiennent beaucoup plus du pacte que du front, étant donné qu'il est aujourd'hui impossible de constituer un front quelque peu crédible sans la participation du PC et de personnalités représentatives de la bourgeoisie. Néanmoins, des groupes d'extrême-gauche et centristes interviennent, par exemple dans l'UAL (Union artiguista de Liberation), avec des personnalités bourgeoises - certainement mal vues par beaucoup de bourgeois - tels Michellini et Erro. Cette politique de front avec la bourgeoisie, qui englobe la quasi-totalité de la gauche, est le meilleur service que l'on puisse rendre au capitalisme.

Il s'agit, en utilisant "la gauche", de préparer le mécanisme de retour de la bourgeoisie, au cas ou la dictature devrait s'effondrer ou être liquidée par les masses. Les divergences existant actuellement entre le PC et la majorité de l'extrême-gauche sont de pure forme : elles s'articulent sur le fait de savoir vers quel secteur on doit rechercher des alliés. Pour le PC actuellement, il ne peut s'agir que des forces armées, et c'est vers ces dernières qu'il développe ses efforts (sans négliger pour autant les civils). La majorité de l'extrême-gauche et des centristes - avec raison - ne peuvent oublier que ce sont les militaires "progressistes" qui torturent et tuent, qui ont détruit avec une rage bestiale la guéril -la et réprimé férocement les travailleurs. Dès lors, ils s'orientent vers les secteurs civils de l'opposition bourgeoise. Les trotskystes ne voient-ils donc pas qu'il faut rassembler toutes les forces pour détruire notre principal ennemi aujourd'hui, la dictature ? Non, nous ne négligeons pas le problème de l'unité. Mais nous proposons la création d'un Front Unique ouvrier, pour réorganiser les travailleurs et combattre la dictature. Nous ne sommes disposés à travailler au sein d'aucun front avec la bourgeoisie, ni à souscrire à aucun programme commun avec les exploiteurs "démocratiques", mais nous sommes les plus ardents défenseurs de la nécessité de lutter côte à côte dans des actions concrètes communes (par exemple, une manifestation pour la liberté de presse ou de réunion, ou pour la libération des prisonniers. ) Nous voulons arracher le masque dictatorial de la bourgeoisie, mais certainement pas pour le remplacer par un masque démocratique. Nous voulons et nous devons aiguiser les contradictions de nos ennemis de classe, afin de stimuler la lutte pour le pouvoir ouvrier. C'est pour cela que, même si des secteurs "progressistes" acceptent de réaliser des actions communes avec les travailleurs, nous ne cesserons pas de développer nos critiques et nos attaques, parce qu'ils sont aussi nos ennemis. Les tâches du trotskysme L'Uruguay a connu une des expériences les plus achevées de l'aboutissement de la conception guérillériste. Il en va de même pour ce qui est de la stratégie syndicale du PC. Divers courants ultra-gauches et opportunistes, sous de nouvelles formes, peuvent encore jouer un rôle important. Cela n'annule cependant pas la conclusion centrale de la période précédente : les possiblités subjectives de développement du trotskysme. Pour qu'elles se concrétisent, il est nécessaire que le rapport des forces entre les classes se modifie et que les trotskystes y jouent un rôle important, se tenant en première ligne pour réorganiser le mouvement ouvrier sur la base d'une politique de classe.

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Le reflux actuel rend difficile l'approfondissesement des expérie: es accomplies par les tupamaros et le PC (surtout le PC) et empêche pour les quelques militants qui s'affirment aujourd'hui, la comparaison pratique des positions des marxistes-révolutionnaires avec celle des staliniens et des ultra-gauches. C'est dans la lutte pour la réorganisation du mouvement ouvrier et le renversement de la dictature que les trotskystes devront se développer comme direction alternative. Pour atteindre ces objectifs - qui en termes généraux reviennent à mener le prolétariat au pouvoir - les trotskystes doivent tirer toutes les conclusions de ce processus, y compris celui vécu par notre propre organisation. Ils doivent tirer les leçons de la réalité et de leurs propres erreurs, partant du principe léniniste que "l'attitude d'un Parti face à ses propres erreurs est une des manières les plus importantes et les plus sûres de juger du sérieux de ce Parti, et de la manière dont il s'acquitte en pratique de ses tâches envers sa classe comme envers les travailleurs". C'est ce critère que nous avons l'intention d'appliquer, afin d'analyser le coup porté à notre parti par la répression de mars-avril de l'an passé, et à l'ensemble de notre politique. Nous croyons que le programme et les tâches qui incombent aux trotskystes uruguayens doivent s'articuler sur l'axe suivant : réorganiser le mouvement ouvrier à partir de la lutte pour ses revendications minimales et pour renverser la dictature, préparant à travers ses combats sa propre voie vers la prise du pouvoir. Nous estimons que pour servir ces objectifs il est nécessaire d'élaborer un programme qui, pour le moment, ne peut être utilisé que pour la diffusion propagandiste de nos positions et pour un recrutement très limité à notre parti. Ce programme pourra néanmoins servir de guide aux travailleurs lorsqu'ils entreront à nouveau en lutte. Le programme qui suit possède un caractère général et ses revendications devront être précisées en relation avec les nécessités de la réalité politique. De même, il n'intègre pas une série de revendications indispensables pour une période prérévolutionnaire ou de lutte pour le pouvoir. C'est un programme défensif qui comprend deux mots d'ordre (sur le pouvoir et le parti), sur lesquels, pour des raisons d'éducation politique, nous insistons, même dans les conditions actuelles de notre pays. En outre, nous y introduisons un mot d'ordre anti-impérialiste général qui devra s'articuler avec des revendications de contrôle ouvrier.

- Pour une augmentation générale des salaires permettant de récupérer le pouvoir d'achat de janvier 1967: Pour un ajustement automatique à la hausse du coût de la vie. Contre le chômage : pour la répartition des heures de travail sans perte de salaire et pour la nationalisation des entreprises qui menacent de fermer. Pour l'abrogation du décret autorisant le licenciement sans compensation. Pour la garantie d'un emploi aux émigrants qui désirent revenir au pays. Pour le respect du droit de syndicalisation par usine, industrie ou centrale unique. Pour le retour à la légalité de la CNT et des syndicats placés sous tutelle. Pour l'utilisation de chaque recours légal permettant la réorganisation du mouvement ouvrier.

- Pour le rétablissement de la liberté de presse et de réunion. Pour la légalisation de tous les partis politiques et la levée des interdictions. Libération immédiate de tous les prisonniers politiques. Amnistie sans condition permettant à tous les exilés de regagner le pays. Pour le renversement de la dictature et l'organisation d'élections libres sans bannissement ni prisonniers politiques.

- Pour l'expulsion de l'impérialisme et l'expropriation de ses biens.

- Pour le Front Unique ouvrier, afin de réorganiser les travailleurs et d'abattre la dictature. Contre tout front populaire ou démocratique. Pour l'unité dans l'action avec tous ceux qui sont prêts à agir pour les options que les travailleurs défendent.

- Pour la construction d'un parti trotskyste capable de mener le prolétariat au pouvoir.

- Pour un gouvernement ouvrier et populaire qui exproprie et détruise la dictature des exploiteurs par la voie révolutionnaire. Pour la Fédération Socialiste Latino-Américaine. 23 février 1976 PABLO RAMIREZ

(Rédacteur de la "Revista de America")

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