Le ll mars 1975 avait été le premier acte des élections du 25 avril de la même année. Le 25 novembre introduit la campagne électorale ou -verte officiellement le 4 avril 1976 au Portugal. L'Assemblée Constituante, avec sa majorité de partis ouvriers, reflétait la montée des luttes depuis décembre 1974 et augurait, en quelque sorte, de l'essor des mobilisations qui ont atteint leur apogée en novembre 1975. Cette fois, la bourgeoisie cherche à sceller sur le plan électoral l'avantage acquis à l'issu des opérations militaires du 25 novembre, afin de disposer d'un nouveau levier pour faire sauter les acquis du mouvement ouvrier. Cependant, depuis la mi-mars, elle réalise que, même en cas de majorité pour les partis de droite, les élections ne seront pas la conclusion du processus enclenché le 25 novembre. La stabilitén'est pas à la porte, les atermoiements dans le camp bourgeois ne font qu'en témoigner, comme les velléités putschistes de divers secteurs militaires. LA CLASSE OUVRIERE MARQUE LE PAS! Avec le 25 novembre prit fin la période de montée semi-spontanée et semi-consciente du mouvement de masse. Confrontée au dilemme restauration de l'autorité des institutions de l'Etat bourgeois ou renforcement du "pouvoir parallèle des travailleurs", la bourgeoisie se rassembla et manifesta une unité de décision et de commandement inédite au moins depuis septembre 1974. Matériellement, les commandos d'Amadora ne
A.UDRY & C.MICHALOUX
25 avril
défirent que l'avant-garde des soldats de la région militaire de Lisbonne. Mais, ce en quoi résidait l'essentiel de la démonstration de la bourgeoisie, c'était l'apparition soudaine et frappante de sa volonté centralisée. Avec toutes les limites de l'analogie, le 25 novembre se rapproche donc plus de la fonction du discours de de Gaulle du 31 mai 1968 que d'un simple coup de force militaire. Face à cela est mise à nu la fragilité fondamentale de la classe ouvrière portugaise, engendrée par les 48 ans de régime corporatiste : le manque d'expérience et de capacité d'intervention autonome sur le plan politique, même si des progrès importants avaient été accomplis durant les deux dernières années. La crise de l'appareil d'Etat - sous les coups de boutoir conjugués de la révolution coloniale, de la montée ouvrière et de la désagrégation de l'armée -avait masqué cette faiblesse. Ainsi, la maturité objective de la situation en automne - qui portait en elle des exigences politiques, débouchant sur la centralisation effective des organes embryonnaires de pouvoir prolétarien - ne fit qu'éclairer d'une lumière plus crue l'insuffisance du facteur subjectif sous son double aspect : le relativement bas niveau de conscience des masses et l'inexistence d'un parti révolutionnaire. C'est donc le soir du 25 novembre que les illusions dans le MFA, nourries par ce manque de tradition d'indépendance politique de la classe ouvrière (et qui, à leur tour, contribuaient à le perpétuer), furent le plus lourdes à payer. Carvalho cautionnait à la télévision un Costa Gomes qui imposait l'état de siège, préparé dans la rue par les troupes de Jaimes Neves. Désorientée par cette mutation brusque du contexte politique et du cadre dans lequel elle pouvait lancer ses mobilisations, laissée sans alternative par les partis réformistes qui, soit ont appelé l'intervention des commandos (PS), soit se sont pliés devant les décisions des militaires (PCP), la classe ouvrière marquait le pas. Dans un champ politique dont les contours sont brutalement modifiés, les travailleurs se trouvent contraints de réorganiser et de renforcer
les instruments de lutte (spécialement les syndicats) dont ils se sont dotés il y a moins de deux ans. Mais, ils ne peuvent faire référence à une longue expérience de lutte défensive, menée par des organisations syndicales fortement structurées, unifiant de larges secteurs de masse et reconnues par elles. Une seconde étape s'ouvre dans l'histoire du mouvement ouvrier portugais après le 25 avril 1974. Au cours de celle-ci, le prolétariat portugais doit, àla fois, tisser les mailles serrées de l'organisation syndicale, tout en y intégrant, pour la défense de ses conquêtes, les formes d'organisation et les revendications de la période précédente, fruit de la montée révolutionnaire (planitication et contrôle ouvrier,
CT, Assemblées générales souveraines, etc...). Cette réorientation nécessitait un certain temps.
De plus, la combinaison entre les éléments du proche passé et les exigences présentes ne peut être automatique. Le terrain est certes favorable, une partie des expériences s'est déposée dans la mémoire du mouvement ouvrier, mais la faiblesse politique de l'avant-garde, ainsi que se structuration précaire, ne permettent pas de faire fructifier ces éléments. Trois mois s'écouleront avant que les travailleurs engagent une première riposte, encore largement fragmentée, face aux attaques patronales. LES PATRONS ET LE
"25 NOVEMBRE SOCIAL"
Les patrons espéraient que la suspension des contrats, décrétée le 25 novembre, permettrait de remettre en question la nature même des conventions collectives imposées par les travailleurs entre septembre et novembre 1975. En effet, les contrats couvraient des secteurs entiers et uniformisaient ainsi les revendications les plus avancées. L'axe central de l'attaque patronale et gouvernementale porte donc sur l'élimination d'une série de clauses des contrats, pour les reporter à des négociations directes au niveau des seules entreprises, afin de mettre à profit les rapports de forces plus favorables sur ce plan. Ainsi, après la nationalisation des entreprises les plus importantes, on voulait donner l'opportunité aux patrons des moyennes et surtout des petites entreprises, dont la situation est des plus fragiles, de porter un coup très dur aux ouvriers, de supprimer les acquis codifiés dans les contrats, en utilisant abondamment le chantage à la faillite. Une fois brisées les conquêtes dans les entreprises - surtout dans le Nord du pays -, le Capital et le gouvernement escomptaient étendre leur victoire dans le secteur nationalisé. En outre, cette tactique pouvait créer les conditions d'une fragmentation accrue du mouvement revendicatif au niveau même des branches et éviter la résurgence des mobilisations de secteurs entiers, caractéristique de l'automne 1975. Cette tentative patronale se concentre avec le plus de détermination dans la métallurgie, la mécanique, la construction et les transports. Or, dès l'expiration du délai de suspension des contrats, le premier mars, les travailleurs commencèrent à manifester leur opposition aux atteintes brutales aux acquis antérieurs. Assemblées générales et débrayages se sont succédés dans la construction, les transports; des menaces de grève s'affirment dans des branches entières (métallurgie). Ceci s'est combiné d'une part avec l'apparition de mouvements revendicatifs dans des secteurs restés jusqu'alors en marge des mobilisations (travailleurs hospitaliers, aides en pharmacie, fonction publique) et, d'autre part, avec des luttes avancées contre la fermeture d'entreprises et la non-application des contrats (entreprises Fritz Meyer où les travailleurs occupent et exigent en administrateur public; Firestone : occupation et séquestration des directeurs; Timex : les 2000 travailleurs envisagent l'occupation et manifestent à Sao Bento). Conjointement, les masses laborieuses portugaises entament la deuxième vague de leur syndicalisation, processus qui embrasse l'extension des effectifs syndicaux dans les secteurs déjà organisés, la pénétration syndicale dans des professions restées à l'écart du premier mouvement de structuration et, enfin, la transformation des syndicats en organisations de branches ("verticalisation", selon le vocable portugais). Le congrès des travailleurs du textile, de la laine et de l'habillement symbolise les diverses facettes de ce processus. Il marque le renforcement de l'organisation syndicale dans une branche regroupant 250.000 travailleurs dispersés dans une multitude de petites entreprises et le processus d'émergence d'un réel syndicat de branche. En outre, il exprime dans la composition de la direction élue, (PS-PC, extrême-gauche) l'aspiration unitaire et démocratique des ouvrières et ouvriers. Enfin, sa plate-forme revendicative reflète la combinaison naissante entre la seconde vague de syndicalisation et l'intégration des expériences de contrôle ouvrier et d'auto-organisation. Ainsi, le document issu de ce premier congrès affirme :"les travailleurs continueront à lutter pour l'amélioration de leurs conditions de vie et de travail, sachant cependant que seule une reconversion socialiste pourra permettre de sortir le secteur de la crise dans laquelle il se trouve et d'assurer une amélioration durable et réelle du niveau de vie et des conditions de travail (...) Seule la construction du socialisme peut permettre l'élimination du chômage et une reconversion socialiste de l'économie"! Aux propositions d'autogestion en système capitaliste, les travailleurs opposent : "un contrôle ouvrier effectif par les travailleurs sur le fonctionnement d'ensemble des entreprises". De plus, en ce qui concerne le contrôle ouvrier, ils indiquent "la nécessité de subordonner la lutte sur le terrain économique à la lutte pour la fin de l'exploitation". Quant à la réorganisa-
tion syndicale, ils expliquent qu'il est nécessaire de lutter :"pour des syndicats forts, combatifs et contrôlés par tous les travailleurs (...) s'organisant sur une ligne d'indépendance face aux partis politiques, à l'Etat et aux religions, fermement anti-capitalistes et anti-impérialistes, effectivement démocratiques dans leur fonctionnement et défendant de façon intransigeante l'unité". Enfin, "les syndicats doivent participer, appuyer et stimuler la discussion parmi les travailleurs, les mobilisant au niveau des quartiers et à la campagne, contribuant ainsi à renforcer l'unité entre ouvriers et paysans et le développement de la réforme agraire" ("'A Capital du 22.3.76) LE PLAN DE LA C.I.P. Confronté à ce regain d'activité des masses laborieuses, le patronat constate qu'est déjà miné le terrain que la contre-attaque gouvernementale du 25 novembre et les mesures qui y firent suite, devaient préparer. Il escomptait que l'absence de riposte ouvrière, combinée avec une victoire électorale, permettrait non seulement une prolongation de la suspension des contrats, mais aussi la réunion des conditions nécessaires à une relance effective des investissements privés. C'est ce que récemment, la CIP (Confédération de l'Industrie Portugaise) a clairement exposé en indiquant quelle devait être la suite logique du 25 novembre pour le Capital. Vasco de Melo, patron de la CIP, aujourd' hui membre déclaré du CDS, résuma les lignes de force du programme des exploiteurs : blocage et abaissement des salaires, prolongation de la journée de travail, restriction du droit de grève et des libertés syndicales, suppression de la législation permettant l'intervention publique dans les entreprises, indemnisation accélérée des actionnaires des entreprises nationalisées, nomination des anciens patrons à la tête des entreprises publiques et reprivatisation des entreprises rentables du secteur actuellement nationalisé dans un délai de deux à trois ans. Ce plan indique assez quelles modifications profondes des rapports de forces sociaux il est nécessaire d'opérer pour concrétiser un projet effectif et réaliste de restabilisation capitaliste.
La rage qui emplit les déclarations du CDS ou de la CIP, le déplacement à droite du PPD, comme les hésitaitons et les divisions au sein même du patronat et de la hiérarchie militaire traduisent en dernière instance la difficulté ressnetie par la bourgeoisie de réaliser de bouleversement des rapports de forces. Le simple fait que le thème de la lutte contre "la récupération capitaliste" se retrouve dans la majeure partie des plate-formes revendicatives témoigne aussi que, du côté du prolétariat, la conscience de l'enjeu actuel s'aiguise lentement. D'ailleurs, l'apparition de débats sur la nécessité de grèves et de mobilisations par secteurs révèle la concrétisation première de cette compréhension sur le plan de l'organisation des luttes défensives. Le débat autour de la convocation d'un congrès démocratique de tous les syndicats prend, dans la phase actuelle, une importance croissante pour l'orientation de la conscience des travailleurs vers le besoin d'unification et de centralisation des mobilisations. D'autant plus que, vu la crise structurelle du capitalisme portugais, de nombreux mouvements débouchent immédiatement sur le problème de la survie de l'entreprise, de la reconversion de la branche, etc... Acela s'ajoutent les effets objectifs des nationalisations qui font que le Minis -tère du Travail, le gouvernement sont les interlocuteurs directs aussi bien pour les ouvriers de la Timex ou de Firestone (où se pose objectivement la question de la nationalisation) que pour ceux de la métallurgie et de la construction. Néanmoins, la riposte reste encore fragmentée, face à une offensive patronale et gouvernementale tendant à s'articuler. L'emprise et la politique des réformistes, la division qu' ils entretiennent se couplent avec l'inexpérience d'un mouvement d'ensemble : il n'y a jamais eu de grève générale au Portugal, Dès lors, un débouché central aux luttes actuelles est improbable à brève échéance - si ce n'est la possibilité d'une riposte à une provocation d'ampleur de la bourgeoisie -, ceci constitue une élément décisif de réduction de l'impact des luttes défensives. Mais de là ne découle pas la possibilité pour le capital d'imposer graduellement l'ensemble de ses propres solutions, dans la mesure où aussi bien le renforcement organisationnel que la capacité défensive, même fragmentée, et la combativité des travailleurs constituent des obstacles qui ne peuvent être aisément franchis et qui nécessitent d'être violemment balayés. Dans ce contexte, le résultat des élections à l'Assemblée de la République (législative), non seulement apparait incertain, mais risque fort de n'être pas le deuxième volet du projet amorcé le 25 novembre.
UN NOUVEAU BONAPARTE?
Comptant sur la collaboration volontaire du PS et la politique de "parti responsable" du PCP,
sur la passivité des masses jusqu'aux élections et sur la possibilité de traduire nettement dans les résultats électoraux ses victoires partielles, la bourgeoisie élabora après le 25 novembre le plan suivant. Le "pacte" entre le Conseil de la Révolution et les partis devait permettre, dès avant le 25 avril 1976, de tracer le cadre dans lequel les résultats électoraux pouvaient être rendus opératoires. Sur la base de la restauration des institutions étatiques, d'une consolidation de l'appareil répressif, devait être installé un président de la République, candidat d'unité nationale, désigné par les militaires et plébiscité grâce à l'appui des principaux partis ouvriers et bourgeois. Ce système présidentiel devait reposer sur une affirmation politique accrue d'une petite-bourgeoisie faisant contre-poids à la classe ouvrière et sur une canalisation du mouvement ouvrier, contraint de limiter son champ d'activité aux revendications économiques. Un ensemble de lois anti-grève, anti-occupation, de -vait délimiter sa sphère d'initiative. Au fond, dans un contexte différent, ressurgit là l'essentiel du projet spinoliste. L'aide économique de l'impérialisme, surtoutcelle des bourgeoisies européennes devait permettre de réamorcer la pompe de la "récupération capitaliste"' La pièce maitresse d'une telle charpente n'était autre que l'inaction de la classe ouvrière et le consensus, dès lors plus aisé, des partis réformistes. Depuis la mi-mars, cette pièce se fêle. Et, alors, l'unanimité régnant le 25 novembre dans les rangs bourgeois, fait de nouveau place aux divisions, aux atermoiements. Ainsi, sur ce qui pouvait apparaitre comme le point d'accord des divers courants bourgeois - la nomination d'un militaire à la charge présidentielle, plus précisément du chef de l'état-major : Ramalho Eanes - les divergences se réaffirment. Elles ne sont pas fondées sur la seule incertitude du résultat électoral, de l'ampleur du déplacement des voix, mais, avant tout, sur la compréhension que toute "solution" bourgeoise à la crise actuelle implique une confrontation avec la classe ouvrière dont le résultat est douteux, dans la mesure où l'expectative des premières semaines consécutives au 25 novembre ne s'était pas transformée en démoralisation profonde, en apathie. C'est paradoxalement dans les rangs bourgeois qu'une certaine expectative se manifeste aujourd'hui. Si le projet d'ensemble du capital se maintient, les moyens gagnés le 25 novembre semblent encore insuffisants par rapport aux tâches. La crise de direction bourgeoise se perpétue, d'autant plus que les erreurs de prévision sur l'ampleur de la capacité de réaction du mouvement de masse ont coûté cher à la bourgeoisie en septembre 1974 et en mars 1975. Ceci ne peut qu'accroitre les hésitations. Si les tenants d'une tentative de coup d'Etat existent dans les plus hautes sphères du commandement militaire, leur capacité d'unifier les rangs, comme ce fut le cas conjoncturellement le 25 novembre, est, à ne pas en douter, plus restreinte. Le débat sur la Constitution - à savoir le droit de l'Assemblée Législative de réviser la Constution - synthétise le décalage existant entre les espoirs, les projets exprimés explicitement et les possibilités immédiates de la bourgeoisie de les concrétiser. Après avoir défendu l'Assemblée Constituante contre le "pouvoir parallèle des commissions de travailleurs", la classe dirigeante, dans la lancée du 25 novembre, met en cause l'activité même de cette Constituante. La dynamique de la "contre-révolution démocratique" se révèle ici avec clarté ! Mais, les rapports de forces fondamentaux hérités de l'automne 1975, leur traduction sur le plan des relations inter-partis - comme au sein du par -ti charnière qu'est le PS - et leur expression dans les conflits qui continuent à traverser la hiérarchie militaire ont fait échoué cette manœuvre de dernière heure. Les mobilisations sociales des deux dernières années, exprimées sous une certaine forme dans les articles cen'traux de la Constitution, n'ont pas reflué au -point que l'on puisse déjà effacer leur reflet dans ce qui devrait constituer un support de la domination bourgeoisie pour les années à venir. Dans ce contexte, le CDS se profile comme le porteur du projet effectif de la classe bourgeoise, même s'il ne peut se matérialiser dans la présente conjoncture. Son dessein ne se limite pas à l'aspect programmatique. Il repose sur la formation d'un personnel politique lié à l'impérialisme (CDU-CSU en RFA, giscardiens en France, Parti républicain aux USA) et apte à l'incarner. Il s'appuie, en outre, sur l'organisation de forces sociales dont les deux piliers sont le CAP (Confédération des Agriculteurs du Portugal) - pointe avancée de la lutte des propriétaires terriens contre la réforme agraire - et la CIP, véritable organe d'expression politique et économique du patronat portugais. Le PPD reste, lui, au point d'intersection des contradictions au sein de la bourgeoisie et, de plus, est soumis aux pressions centrifuges de la petite-bourgeoisie urbaine - produit de l'expansion relative des années 60 - et d'une fraction de la petite-bourgeoisie rurale traditionnelle. En ce sens, quelles que soient les prétentions de leader national d'un Sâ Carneiro, le PPD traduit en tant que parti, la crise de direction de la bourgeoisie et s'affirme de moins en moins - indépendamment de sa surface électorale - comme l'agent possible d'une remise en ordre des affaires de la bourgeoisie. Il reste le parti bourgeois de l'instabilité sociale et de la crise politique. LES PARTIS OUVRIERS Selon la conception en vigueur dans le PS, et
disous comme le déclare son secrétaire Mario Soarès
"Le 25 novembre a sauvé la révolution... Le 25 novembre a d'un seul coup étouffé les velléités suicidaires de l'extrême-gauche et coupé l'herbe sous les pieds de l'extrême-droite. La démocratie est sortie victorieuse et renforcée de l'épreuve... (La suspension des contrats) c'était la seule politique réaliste pour affronterle chaos menaçant" (1) Soarès, comme ses pères de la social-démocratie, croit avoir "sauvé la révolution" et "sauvegardé la démocratie bourgeoise" alors qu'il a ouvert les portes à la contre-révolution. Les attaques du CAP, du CDS et du PPD contre la réforme agraire et le ministre socialiste de l'agriculture;Lopes Cardoso, les déclarations de la CIP, comme l'offensive contre la Constitution firent la preuve par neuf que, pour le Capital, la "sauvegarde de la démocratie" n'est qu'un paravent pour initier le procès de démantèlement des forces du mouvement ouvrier. La haine des patrons ne s'arrête pas aux travailleurs du PCP ou de l'extrême-gauche, elle inclut ceux du PS ! Ainsi, la direction du PS, qui nourrissait l'espoir de se présenter aux élections comme le garant naturel de l'ordre sur un fond de stabilité politique et sociale qu'elle avait contribué à bâtir, se voit confrontée aux défenseurs conséquents du véritable et seul ordre capitaliste. Et Soarès en arrive aujourd'hui, dans certains de ses discours, à en appeler à la sauvegarde du PS ! Parallèlement, la réanimation de l'activité ouvrière, des paysans pauvres et des travailleurs agricoles introduit des contradictions dans un parti qui proclame :"La situation est celle-ci : nous faisons face à une réalité où il faut trouver comment diviser le gâteau national. Le peuple portugais doit en avoir conscience" ("'Portugal socialista", hebdomadaire du PS, 30. 3. 76, conférence de presse de Mario Soarès). Les militants syndicalistes du PS, réunis à Averio en janvier 1976, pensaient qu'il était possible, non seulement de diviser autrement ce fameux gâteau, mais encore d'en produire un au goût des travailleurs. Plus d'un ouvrier du PS, depuis lors, partage ce sentiment. Sous cette double pression, le PS est conduit à accentuer son image de parti de gouvernement, de seul parti de gouvernement, pour tenter illusoirement d'échapper à cette contradiction en se plaçant apparamment au-dessus. Devant les travailleurs, il met donc l'accent sur son indépendance à l'égard du PPD et du CDS. Face au camp bourgeois, son refus de coalition avec le PCP devient la preuve de sa volonté de garantir la stabilité. Non seulement ce projet exige un score électoral élevé, mais surtout il ne présente aucun intérêt stratégique pour la bourgeoisie qui prête plus d'attention au rôle rempli par les syndicats à direction socialiste dans les luttes récentes (banques, fonction publique) qu'aux déclarations de Soarès. Pour la bourgeoisie, si existe l'utilité temporaire, dans une certaine conjoncture, d'un gouvernement à colonne vertébrale PS, elle comprend où se situe le centre réel de gravité de la permanence de la crise actuelle : la nature des rapports de forces sociaux. Leur modification en sa faveur implique, au moins dans un premier moment, une attaque contre les syndicats, ceux à direction PS compris, puis une bataille contre le PS lui-même. Le PCP, après l'opération des commandos d'Amadora, en déplaçant son projet d'alliance un cran à droite, cherche à obtenir l'appui des Melo Antunes, des Charais (ceux qu'ils nomment les "officiers démocrates"), en leur offrant le soutien de ses troupes. Les quelques mobilisations organisées par le PCP (rassemblement de l'Intersyndicale du 17 janvier et celui du 27 février 1976) ne poursuivaient que ce but, qui implique une certaine démonstration de force. Mais, la rapide conquête des postes clés de l'armée par les spinolistes et la hiérarchie traditionnelle limitait grandement la marge de manœuvre de ces "officiers démocrates". Par ailleurs, ces derniers voulaient tout au plus que le poids du PCP s'ajoute à celui du PS, afin de contrebalancer les velléités de débordement des "opérationnels" à la Jaime Neves. Ils ne désiraient aucun lien privilégié avec le PCP. Le tir de la direction du Parti était donc un peu court : Dès la reprise du mouvement revendicatif en mars, s'accentua la pression du chantage de la bourgeoisie et des militaires qui, avec les rapports sur le 25 novembre, forgeaient une arme pour éliminer toute incrustation du PCP dans l'appareil d'Etat. Conjointement, l'ouverture de la direction Cunhal vers le PS exigeait la multiplication de gages de bonne volonté. C'est dans ce sens que s'inscrit d'ailleurs la propagande électorale du PCP pour une "majorité de gauche", c'est-à-dire, en fait, un gouvernement PS appuyé par le PCP. Coincé dans cet étau, soucieux d'établir un résultat électoral qui ne le marginalise pas trop, le PCP se déclare favorable à une "trève sociale" et met au rencard ses professions de foi sur la "révolution socialiste". L'éditorial d'Avante ne camoufle pas la ligne fondamentale : "Empêcher la stabilisation sociale et politique d'une situation révolutionnaire (sic !) est donc l'un des objectifs principaux de la contre-révolution dans ses efforts pour reconquérir le pouvoir... Le PCP est tout à fait d'accord sur le fait que les conflits sociaux ne doivent pas s'aiguiser les uns les autres, car ils seraient susceptibles de créer dans le pays un climat d'instabilité et de désordre favorable seulement aux desseins de la réaction... Une fois de plus, il nous faut répéter que la juste lutte pour les revendications - comme ont su le comprendre les travailleurs de la construction civile - doit être subordonnée à ces objectifs fondamentaux'' (Avante du 1.4. 76.)
Toutes ces capitulations n'empêchent cependant pas la bourgeoisie - encore effrayée par les évènements de l'automne 1975 - de placer au centre de ses objectifs électoraux l'élimination du PCP de l'appareil d'Etat. Par contre, elles commencent à se heurter à l'hostilité de secteurs de la classe ouvrière. Si, globalement, le PCP, au travers de l'Intersyndicale, a pu maîtriser les mobilisations des branches les plus importantes (métallurgie, construction) des débordements locaux se sont déia produits. En outre, les travailleurs agricoles de l'Alentejo ne sont pas prêts, dans la défense matérielle des terres occupées, à conformer leur méthode de lutte à ces déclarations apaisantes. Ainsi s'affirme la difficulté structurelle de la stratégie du PCP qui vise à stabiliser l'instabilité et, de ce fait, freine toute dynamique d'unification et de centralisation de la lutte défensive. "CONTRE LA MENACE FASCISTE» Ne serait-ce qu'au travers des opportunités (radio, télévision, presse) qu'elle offre aux organisations de ladite "gauche révolutionnaire", l'actuelle campagne électorale (2) pouvait être une occasion exceptionnelle de stimuler l'assimilation des multiples expériences effectuées par les masses durant deux ans, de dégager les réponses permettant d'amplifier les luttes défensives et d'indiquer un débouché politique central. Or, les formations de l'extrême-gauche, comme le MES (Mouvement de la gauche socialiste) et le PCP(R) (Parti Communiste Portugais reconstruit) à partir d'une analyse qui centre toute la caractérisation de la période sur la menace du fascisme, développe logiquement une campagne dont la colonne vertébrale est constituée par les thèmes de la "lutte anti-fasciste", même si des différences politiques importantes se maintiennent entre ces organisations. Ainsi, le MES écrit dans l'éditorial de Poder Popular : "Le front de combat fondamental contre le fascisme est le front des masses, l'organisation et l'unité du peuple pour la résiscontrôle pas, elle se combat! Contre les manœuvres des fascistes et des impérialistes, unité, action et lutte ! Unité du peuple contre le fascisme, pour le pouvoir populaire" (5.4.76). En outre, le MES ne met en avant aucune perspective concrète pouvant fonctionner comme médiation vers une première centralisation de la riposte à l'offensive des patrons. Il fait sisur la nécessité d'un Congrès démocra. tique des syndicats. Il s'oppose au droit de tendance sur le plan syndical, avec les impli cations que cela comporte à la fois pour l'unification des rangs ouvriers et pour briser la politique bureaucratique du PCP au niveau de l'Intersyndicale. Cette "hostilité" au droit de tendance peut être reliée à sa conception du rapport entre les partis et les "organes de pou- voir populaire". Enfin, il évacue la question d'un mot d'ordre de gouvernement qui tienne compte de l'attachement des masses aux par -tis réformistes, des rapports de forces entre les partis ouvriers et la bourgeoisie, de la nécessité d'unifier les rangs du prolétariat, et des revendications comme des besoins des travailleurs. Ainsi, face à une question qui est débattue en permanence dans le cadre de la campagne électorale, le MES ne donne aucune réponse claire. Le PCP(R), qui s'est organisationnellement renforcé dans la dernière période, et son frontl'UDP (Union Démocratique Populaire), attribuent à la campagne électorale le rôle suivant : "La campagne électorale doit se transformer dans un haut moment de lutte du peuple portugais pour la Liberté, le Pain et la Terre, l'Indépendance nationale, contre les deux super-puissances et les impérialismes européens..., Il est essentiel de centrer la campagne électorale contre la menace fasciste et contre la misère" (résolution du Comité Central du PCP(R), Bandeira Vermelha, 1.4.76). Parce que pour lui, l'essentiel semble être le développement de son front, l'UDP, la deuxième vague de syndicalisation et tous les problèmes qui s'y rattachent ne peuvent être pris en considération centralement par le PCP(R). Dans l'ample résolution pour les élections de son CC, il ne fait même pas mention de la question syndicale. Néanmoins, le PCP(R), dans la foulée de sa campagne "contre la menace fasciste"', met en avant
DA MAIS FORÇA vola PLACADADL vola PCP: 5 SV DA MAIS FORCA A UNERD ADE PCPS DA MAIS FONCA
un slogan gouvernemental :"Un gouvernement anti-fasciste et patriotique qui assure les conquêtes populaires, qui s'oppose avec fermeté au fascisme, et respecte la liberté du peuple, un gouvernement d'indépendance nationale qui rompt les alliances impérialistes et transforme le Portugal en un pays indépendant des super-puissances, non aligné, en relations étroites avec le tiersDe mars à novembre 1975, la maturation de la situation politique confrontait avec une multitude de problèmes politiques complexes ces organisations, dont l'origine politique est récente, et qui ont pris racine dans un mouvement ouvrier aux traditions marxistes et communistes limitées, rarement traversé par des débats stratégiques (en dehors de ceux liés au "conflit sinosoviétique'). Ainsi, un processus de maturation sur diverses questions posées avec force par la réalité (contrôle ouvrier, auto-organisation) se combina alors avec des contours ultra-gauches tracés par les effets de la montée révolutionnaire rapide sur des organisations à l'histoire politique brève. Ce dernier aspect se révéla surtout dans l'orientation envers les réformistes (caractérisation du PS, Front unique), mais aussi dans la compréhension de la nature de la montée révolutionnaire, de la dualité du pouvoir, etc. Le recul provoqué par le 25 novembre intervint dans le développement politique de ces organisations. Il les repousse aujourd'hui sur le terrain "rassurant" de l'''anti-fascisme' et freine l'assimilation critique de l'expérience précédente, même si un débat intéressant - mais pas trop souvent liquidé brutalement par les directions - surgit machinalement dans leurs rangs. UNE CRISE LATENTE Si le 25 novembre va certainement s'exprimer au niveau des résultats électoraux, le reflet ris-
DEMOCRACIA
que bien d'être encore flou. Un glissement à droite des voix - après les 58, 7% totalisés par les partis ouvriers réformistes et les organisations d'extrême-gauche il y a un an -devrait être massif pour que les résultats des élections deviennent le levier direct d'une accentuation de l'attaque patronale et gouvernementale tendant à attribuer à la bourgeoisie le contrôle de nouvelles cases sur l'échiquier. Non seulement un déplacement très net, réduisant la portion des voix des partis ouvriers à moins de 45%, est loin d'être acquis, mais, surtout, même un déplacement important des voix pourrait aboutir à un rapport de forces électoral en décalage relatif avec les relations de forces sociales, comme l'indique le redémarrage de la riposte ouvrière. Former alors un gouvernement PPD-CDS et rejeter conjointement dans l'opposition PS et PCP impliquerait le choix d'une épreuve de force sociale et politique à court terme, Cette éventualité n'est certainement pas appréciée avec la même sérénité par tous les courants de la classe dominante. Mês'il était arithmétiquement possible, le risque qu'un tel choix comporte est évident, surtout lorsque l'on est voisin d'une Espagne où les travailleurs ont déjà mis en échec les projets réformistes du franquisme. Ces élections vont tester aussi l'équilibre des forces dans le camp bourgeois, avec la fonction de dégager une alternative pour une phase ultérieure. Dans ce sens, le renforcement électoral du CDS, comparativement à l'année précédente, - renforcement lié à la modification d'attitude de secteurs de la petite-bourgeoisie et à leur organisation - profilerait le parti de Ereitas Amaral comme l'axe politique de la contre-révolution, avec ses ramifications dans le camp militaire. Sous les déclarations à l'assurance toute électorale, le sentiment que ces élections ne "vont rien régler" domine aujourd'hui dans la presse de la bourgeoisie portugaise, Cette crise de direction se manifestera certainement dans le débat qui présidera au choix d'un ou de plusieurs candidats présidentiels. Un gouvernement PS, selon les vœux de Soarès, mais contrairement à ses illusions, ne serait qu'un qu'un gouvernement de crise. De même, après une période de vacance du pouvoir, pourrait s'opérer la relance du statu quo gouvernemental (un gouvernement de coalition PS-PPD, présenté comme "gouvernement de salut national", afin de le faire accepter plus aisément par la base des partis. Un "salut national" que certains militaires voudraient différent.
le 8 avril 1976 (1) Mario Soarès : Portugal, quelle révolution ? (Entretiens avec D. Pouchin - Calmann Levy), (2) Pour les positions de la LCI, voir INPRECOR n° 47-48. Dans le prochain numéro nous publierons un extrait de sa plate-forme électorale.
espagne