GREVE GENERALE De manière claire et tangible, le 20 février 1976 a vu renaitre la combativité de la classe ouvrière après que ses premières manifestations apparurent à la fin de 1975. Ce sont cinq années de calme social relatif consécutives à la répression sanglante du printemps 1971 du Janatha Vimukhti Peramuna (Front de Libération Populaire) qui se voient ainsi surmontées dans leurs effets paralysants. En ce 20 février 1976, la classe ouvrière de toute l'ile a repris un cours offensif contre la domination capitaliste. L'indignation grandissante mais retenue de la classe ouvrière contre les méthodes réactionnaires et répressives du gouvernement à l'encontre des luttes ouvrières en général et en particulier contre la grève des employés de l'imprimerie nationalisée, explosa massivement lorsque les travailleurs appartenant à la plupart des syndicats du pays, dont le Ceylon Mercantile Union (CMU), luttèrent coude à coude au cours de cette première action de front unique depuis le 5 janvier 1962. La grève s'est étendue à toute l'île et la classe ou -vrière ceylanaise a démontré une fois de plus que les différences de race, de religion et d'appartenance communautaire ne la divisent pas. L'état d'esprit de la classe ouvrière s'était manifesté à l'occasion de discours militants tenus lors de la réunion du Conseil Général du CMU le 17 février. La salle de la réunion était bondée de délégués. Orateurs après orateurs défilèrent à la tribune pour soutenir la proposition faite par le Comité Exécutif du syndicat de participer à la grève non seulement en soutien à la lutte des employés de l'imprimerie nationalisée et contre l'emploides lois d'exception par le gouvernement contre cette lutte, mais pour exiger le retrait du Décret de réquisition des services fondamentaux (Essential Services Order) qui arrachait le droit de grève fondamental à la classe ouvrière. Quand bien même des syndicats importants ne participèrent pas à cette grève, dont ceux des planta -tions et des banques, l'effet de paralysie fut total dans les transports par route, air et chemin de fer, sur les circuits de distribution du carburant et les secteurs clés de l'industrie et du commerce, aussi bien dans le secteur public que privé. . Au Ministère des Transports (Ceylon Transport Board), la grève a été la plus efficace de toutes celles connues dans ce secteur. Jamais ne s'était produite une telle unité dans tout le pays de la lutte de tous les employés du CTB. La grève de ce secteur en 1962 n'avait pas atteint le degré de participation et d'organisation manifesté le 20 février
De même, aux chemins de fer, il ne pouvait y avoir de plus grande preuve de caractère absolu de la grève que le vide parfait durant toute la journée des gares de Fort et de Maradana.
Dans le port de Colombo, les bateaux étaient abandonnés par les 15. 000 travailleurs qui en constituent la force de travail. Il en était de même pour les ports de Galle et de Trincomalee. Les entreprises d'Etat qui emploient des milliers de travailleurs, Compagnie d'Assurances, Compagnie Mécanique d'Etat, Compagnie Nationale du Textile, Compagnie de la Sidérurgie, étaient toutes fermées. La plupart des usines du secteur industriel privé, notamment à Ratmalana et à Jaela, étaient touchées par la grève. Les filatures et tissages de Wellawata furent totalement affectées par la grève. Les principaux établissements d'exportation de thé, de caoutchouc, de fibres, comme les messageries maritimes, se voyaient dans l'incapacité d'entreprendre aucune activité. L'impact de la grève sur la population fut si évident que la faible tentative du gouvernement d'alléguer qu'elle n'était pas vraiment efficace, ne servit qu'à élargir davantage le fossé séparant le peuple du gouvernement. Une telle stupidité laisse songeur. réactions d'affolement chez les patrons A la suite de cette journée du 20 février 1976, différents incidents se produisirent. Les plus sérieux eurent lieu à la Compagnie d'Etat des Textiles à quelques 55 kilomètres de la capitale, Colombo; depuis le 23 février, l'usine avait été lockoutée, le président et un membre de la section d'entreprise du CMU avaient été arrêtés. Du matin au soir du 21 février, les ouvriers avaient forcé les membres de la maitrise à s'excuser pour ne s'être pas ralliés à la grève la veille. Le directeur général fut séquestré dans son bureau toute la matinée. Il fit appel à l'armée qui envoya dès 9h30 un camion plein de soldats armés de mitraillettes. Les ouvriers firent un barrage de leurs corps et leur dirent de tirer. D'autres ouvriers commencèrent à lapider les soldats. Ces derniers durent se retirer et les portes de l'usine furent fermées. Alors les ouvriers en colère exigèrent que le directeur général vienne devant eux expliquer pourquoi il avait fait appel à l'armée. Il fut obligé de s'exécuter et il dût expliquer qu'il n'avait pas demandé à l'armée de pénétrer dans l'usine, mais il admit qu'il lui avait fait appel; il dût s'en excuser devant les ouvriers rassemblés. De nouveaux incidents se produisirent dans la journée, lorsqu'une voiture de la police arriva à l'usine vers 10h30. Les policiers se virent aussi obligés de quitter les lieux sur l'injonction des ouvriers. La direction annula les heures supplémentaires du dimanche suivant et le lundi les portes de l'usine étaient fermées et tout le personnel de l'usine, soit environ 4000 employés, était lockouté. Les autobus allant vers l'usine étaient arrêtés par la police qui assaillit les passagers qui protestaient. Ce 20 février est une date dans la lutte qui oppose la classe ouvrière de Ceylan à ses exploiteurs. Cinq années de répression ouverte ou insidieuse n'ont pas pu paralyser la classe ouvrière, désintégrer ses organisations de lutte. Déjà, à la fin de l'année
passée, cette renaissance de la combativité et de la capacité d'offensive de la classe ouvrière s'était manifestée clairement.
Le 16 décembre 1975, c'était plus de dix mille membres du CMU qui manifestaient dans Colombo et dans sa banlieue après avoir arrêté le travail durant une heure. Leurs mots d'ordre étaient : "Réinstallation des travailleurs des engrais dans leurs emplois", "7 mois de lutte des ouvriers de Hunupitiya", "arrêt du lockout! ", l'emploi des jaunes! " 500 ouvriers de la Compagnie des Engrais de Ceylan avaient adhéré au CMU en mars 1975, et aucun d'entre eux par la suite n'eut droit aux primes, aux vacances hebdomadaires, aux assurances, aux absences payées, etc... Ces mêmes ouvriers se virent refusés leurs emplois à partir du 4 juin 1975, quand ils retournèrent au travail après une grève qui commença le 22 avril 1975. C'est pour attirer l'attention sur ces faits que les arrêts de travail et les manifestations eurent lieu. Ces manifestations sillonnèrent tous les quartiers de la ville ainsi que les secteurs industriels de la banlieue. Puis, le 4décembre, 250 ouvriers, certains avec leurs femmes et enfants, pénétrèrent dans les locaux de la Compagnie avec leurs banderolles : "restauration des emplois", "restauration des droits des ouvriers". L'usine était occupée. Les jaunes furent transportés précipitemment dans une autre usine de la Compagnie. Le même jour une centaine de travailleurs pénétrèrent dans les bureaux tout neufs du Ministère dont dépend cette Compagnie des Engrais de Ceylan. Les ouvriers s'engouffrèrent dans les escaliers et les couloirs lustrés de ce qui fut jadis le Bâtiment de l'Association des Planteurs. Les ouvriers ne quittèrent les lieux que lorsque leur fut assuré qu'une rencontre aurait lieu entre le Ministère et des représentants des grèvistes. le nouvel essor de la combativité C'était aussi le 2 janvier 1976 que 2000 ouvriers des filatures et tissages de Willawate quittèrent leur travail et occupèrent spontanément les bureaux de la Compagnie pour exiger le paiement des primes de 1975. Deux années auparavant, les ouvriers de cette même entreprise avaient subi une défaite profonde après quatre mois de lutte contre les réductions d'effectifs et les licenciements. La débâcle de la lutte se solda par des limitations violentes du droit syndical et de toute activité. L'usine fonctionnait à la trique. Ce 2 janvier 1976, le vice-président et le directeur général de la Compagnie furent bloqués dans leurs bureaux et durent discuter; la délégation des ouvriers envoyée pour discuter n'incluait aucun membre du syndicat principal de l'entreprise, contrôlé par le PC-Moscou. La discussion tourna court et la colère ouvrière monta encore plus. Les ouvriers huèrent les patrons. Devant l'interdiction qui leur était faite de réunir toute la direction ou de quitter les locaux de l'entreprise avant qu'un accord intervienne, les dirigeants téléphonèrent au siège du CMU pour demander à son Secrétaire Général, B. Tampoe, de se déplacer dans le quart d'heure suivant puisau'ils étaient séquestrés par les ouvriers. A son arrivée à l'usine, Tampoe réunit les membres du CMU pour affronter la situation. Des détachements armés de la police durent battre en retraite. Un accord intervint pour le versement des primes aux travailleurs et employés de l'entreprise, et il fut exigé qu'aucun ouvrier ne serait poursuivi par la suite. Alors que le dirigeant du svndicat pro-PC-Moscou de l'entreprise se vit empêché de parler lors du rassemblement des travailleurs à la sortie de l'usine, ces derniers hissèrent B. Tampoe sur une plate-forme pour qu'il s'adresse à eux. Le résultat immédiat de ce conflit fut l'adhésion d'un millier de travailleurs au CMU. Ces étapes de la remontée de la combativité des travailleurs montrent que la confiance est revenue dans les rangs de la classe ouvrière, que la terreur consécutive aux massacres de 1971 qui avait figé les ouvriers, qui les avait divisé selon que leurs syndicats appartenaient à divers partis gouvernementaux, ou n'appartenaient à aucun d'entre eux, a perdu son pouvoir d'affaiblissement du mouvement ouvrier. En même temps, il apparait en toute clarté que ceux-là des ouvriers qui durant ces cinq dernières années ont maintenu leur indépendance de classe à l'égard des partis de la coalition gouvernementale (SLFP-LSSPPC) (1) et ont tenu ferme dans leurs syndicats indépendants face à la répression généralisée, sont aujourd'hui assez prêts, endurcis, pour affronter le régime au pouvoir. Ainsi, la place occupée par le CMU sur le plan syndical comme sur l'échiquier politique, lui confère un rôle combiné, politique et syndical, et en fait un élément central de la lutte de classe dans l'ile. Que cette même organisation et le Parti Marxiste Révolutionnaire (section de la Quatrième Internationale) organisent de front la Campagne pour les Libertés Politiques en 1976 à laquelle des centaines d'ouvriers ont déjà apporté leur adhésion active, dé -montre aussi que toute action revendicative dans la période qui s'ouvre possède son débouché politique et doit isoler toujours davantage un gouvernement dont la base sociale va en s'effritant. Revendiquer "la levée de toutes les restrictions sur la libération des prisonniers politiques par le gouvernement", "la levée de toute interdiction imposée aux organisations et groupes politiques" et "l'arrêt de toute discrimination et de toute chasse aux sorcières", revient à combattre pour des conquêtes que le mouvement ouvrier ceylanais doit obtenir par lui-même, afin d'élargir sa surface d'attaque contre le gouvernement. (1) SLFP : Sri-Lanka Freedom Party
LSSP : Lanka Sama Samaja Party