Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

La lutte politique et sociale s'aiguise

· Inprecor (première série) n° 50, 29 avril 1976 · p. 17-23 · 5 158 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

LA LUTTE POLITIOUE ET SOCIALE

BOLIVIE

L'année 1976 a commencé dans un climat politique tendu. En 1975, les problèmes économiques et sociaux qui se posaient aux masses s'étaient aggravés. Bien que celles-ci eussent fait d'importants pas en avant dans leur lutte contre les décrets du 9 novembre - qui avaient ordonné la dissolution des syndicats et le blocage des salaires - elles manquaient encore d'une direction qui centralise leurs forces et leurs luttes. La conscience générale des travailleurs exprimait une opposition, une révolte, néanmoins sans cohésion nationale et même pas sectorielle. Dès lors, les explosions de protestation qui éclataient restèrent fragmentées, isolées, et ne purent donc atteindre leurs objectifs. Cependant, en fin 15, se ma nifesta une forte tendance des masses : pour redonner vie aux organes syndicaux dissous par le gouvernement, pour défendre le pouvoir d'achat des salaires attaqué par l'inflation, et pour contenir la répression et exiger la libération des prisonniers et le retour des exilés. Deux facteurs aggravèrent la tension politique : le refus méprisant du gouvernement tace à la revendication d'amnistie, et l'attitude capitularde de Banzer lors des négociations avec le Chili concernant l'ouverture du corridor vers le Pacifique. Dans ces conditions se déchaînèrent deux conflits qui mobilisèrent d'importants secteurs des masses et qui se transformèrent en une véritable épreuve de force à l'échelle nationale : celui de l'usine Manaco et celui des universités. Pour la première fois, la dictature fut confrontée à une réelle mobilisation des masses, qui s'étendait et s'approfondissait constamment. Ebranlée par l'ampleur des conflits, elle se vit obligée de céder. Dans les deux cas, l'épreuve de force, déboucha successivement sur une victoire des masses. Le contlit de Manaco Cette usine de chaussures est une filiale du trust anglais qui opère en Amérique Latine sous l'appellation de "Bata". Elle s'est ins-

S'AIGUISE

LuiS ROCA C. tallée en Bolivie il y a 35 ans, développant sans cesse ses investissements, et provoquant la faillite de petites entreprises (Plus Ultra, Zamora, Tardio, etc.). Pendant le gouvernement du MNR (1), la Manaco s'est introduite dans les mines nationalisées, bénéficiant d'une sorte de monopole, Outre le contrôle quasi-absolu du marché intérieur, cette usine s'est spécialisée dans la fabrication de chaussures de luxe pour l'exportation, spécialement vers l'Europe, profitant du bas prix de la matière première et de la main-d'oeuvre bon marché. Parallèlement à l'extension de cette entreprise, et au pouvoir qu'elle acquérait à l'intérieur du pays, un prolétariat combatif se développait en son sein. Bien que peu nombreux - un peu plus de 1000 travailleurs -, ce dernier avait cependant une conscience politique révolutionnaire claire. On peut comparer la fonction de ces travailleurs au sein du prolétariat industriel à celle des travailleurs de Siglo XX Catavi parmi les mineurs. Lors de la destruction des organisations ouvrières par la dictature, au moins d'août 1971, les travailleurs de Manaco se transformèrent en un bastion avancé de la défense des intérêts et droits du prolétariat, Avec une ténacité et un courage exemplaires, ils se sont opposés aux mesures du patronat et du gouvernement qui brisaient les revendications des travailleurs de l'industrie. La direction de l'entreprise s'est plainte du fait que pendant cette période les ouvriers de Manaco engagèrent 17 grèves. C'est ainsi que Manaco acquit une place d'avant-garde parmi le prolétariat industriel. Alors qu'ils gagnaient la sympathie des masses laborieuses, ils déclenchaient la haine des militaires fascistes, de la bourgeoisie exploiteuse et de l'impérialisme. Cette coalition crût que le moment était venu de mater, d'abattre et de détruire ce noyau avancé du prolétariat industriel, lorsqu'il y eût un problème dans un des secteurs de l'industrie. Le patronat avait décidé d'introduire des "réformes" dans l'entreprise, pour augmenter

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la production, aggravant ainsi les conditions de travail. La résistance à ces changements commença dans les ateliers de tailleurs, dans le Cercle 423. Là, 60 machines fonctionnaient et l'entreprise en enleva 10; ainsi le rythme de travail s'accrût en relation avec celui des machines, afin de réaliser la même production qu'antérieurement. Les ouvriers disaient : "De cette manière nous n'avons même pas le temps d'éponger notre sueur et nous sommes plus épuisés qu'auparavant. " Ils demandèrent de revenir au système de travail précédent, mais l'entreprise refusa. L'intention du patronat était claire : augmenter la production avec le même nombre d'ouvriers et le même salaire, mais en réduisant les moyens techniques. Les ouvriers n'acceptèrent pas ces mesures de surexploitation, et c'est ainsi que commença le conflit. Le 13 janvier, le Cercle 423 entre en grève. Quatre jours après, la totalité de l'usine commence une grève de solidarité. Ensuite, les événements se déroulent à une vitesse extraordinaire. La vitesse à laquelle s'est approfondi le conflit est due à la politique de répression de l'entreprise et du gouvernement. Quelques heures après, les autorités du travail ont déclaré la Intrana un declare 2a grèves legale etrendre le travail. Une fois le délai écoulé, l'entreprise a licencié 820 ouvriers, leur déniant toute indemnité sociale que la loi prévoit pour les cas de licenciement sans délai. L'entreprise prétendait écraser les travailleurs, leur enlevant toute possibilité matérielle de survie. Elle voulait profiter du conflit pour renouveler environ 80 % de son personnel, considéré comme trop combatif. Cette procédure, dans 1 nistoire syndicale bolivienne, est comparable à celle décrétée en 1947 par le gouvernement de Enrique Herzog, dont le cabinet de l'Unité Nationale a autorisé le licenciement de 5000 mineurs de Siglo XX Catavi. Ces derniers avaient eu l'audace de former leurs propres syndicats et de se confronter au pouvoir de la Patino Mines Co. Ce cabinet de l'Unité Nationale était formé par les représentants de l'oligarchie et du parti stalinien de l'époque, le PIR (2). Ce parti, qui développait une ligne de collaboration de classe et défendait la théorie de "la révolution par étapes", selon le concept stalinien, coopère aujourd'hui avec la dictature-gorille de Mais les temps ont changé, et malgré la présence des gorilles fascistes au pouvoir, la résistance à de pareilles mesures a fait boule de neige. Autour de ce conflit, dont les causes paraissaient simples et banales, le pays vibra et les forces sociales se polarisèrent. Les fédérations d'Entrepreneurs Privés anpuyèrent la direction de l'entreprise et menèrent une campagne de propagande et d'intimidation dans la presse et à la radio.

Ensuite, la police politique et la Teme division de l'armée se mobilisèrent pour mettre à la raison les travailleurs de Manaco. Les ouvriers de Manaco résistèrent à l'attaque en s'appuyant sur la solidarité paysanne, ouvrière et universitaire.

le dictateur Banzer La réponse prolétarienne fut rapide, décisive. Les mineurs de Siglo XX Catavi firent des arrêts de travail et demandèrent à la Fédération Minière de décréter une grève de 24 heu . res. Elle eût lieu le lundi 26 janvier et elle entraîna 45, 000 travailleurs des mines nationalisées, privées et des coopératives minières. Des motions de solidarité du mouvement paysan clandestin furent apportées aux travailleurs de Manaco. Les mineurs de Siglo XX Catavi, lors de manifestations virulentes et combatives, décidèrent de verser 10 pesos boliviens par tête afin de soutenir les ouvriers de Manaco. La FSTMB (Fédération Syndicale des Travailleurs Mineurs de Bolivie) décida d'intervenir et de fermer tous les points de vente de chaussures que Manaco possède dans les mines, déclarant le boycott. Simultanément 20. 000 étudiants de La Paz et de Cochabamba rejoignirent la grève de 24 heures. Il faut également ajouter que le conflit de Manaco eût un impact sur les secteurs les plus contrôlés par la dictature, tels que les manufactures de La Paz. Les délégués nommés par le gouvernement furent chassés et des comités de base surgirent dans des usines plus grandes que Manaco, telles Soligno, Said, Fateja, Plasmar, Inmetal, Plastic. Les travailleurs de la construction et des arts graphiques, jusqu'alors inactifs, ont pris l'initiative d'organiser une assemblée de travail des trois secteurs (ouvriers, paysans et étudiants) pour analyser la grève de Manaco et pour lancer une campagne de solidarité.

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Les travailleurs, les paysans et les étudiants ont compris que le conflit dépassait les limites de Manaco et devenait une épreuve de force entre les masses d'une part, et le patronat et le gouvernement d'autre part. Ayant saisi cela, ils ont engagé la lutte. Manaco voulut renforcer la répression en faisant appel à l'armée. Mais le gouvernement eût peur et hésita. Le patronat de Manaco joua sa dernière carte et déclara le lock-out total. La nuit du 26 janvier, il a fait connaitre son désir de fermer l'usine et de la transplanter; cette manoeuvre, au lieu d'intimider les ouvriers, a exacerbé le conflit et eût de nouvelles conséquences. La Fédération d'Entrepreneurs Privés de la ville de Santa Cruz demanda à Manaco de s'implanter dans cette ville; elle lui offrit des garanties et des assurances politiques, en plus des avantages économiques. Ainsi s'est réveillé un vieux problème régionaliste qui va au-dela des rapports Capital-Travail et qui concerne d'autres secteurs de la population. La réponse des travailleurs ne s'est pas faite attendre : "Que les entrepreneurs sortent de l'usine, les installations resteront, pas même une vis sera déplacée ! " La nationalisation de Manaco et la création d'une coopérative furent reclamées avec l'appui de larges couches populaires. La direction de l'entreprise avait été trop loin ! La bourgeoisie et sa dictature ont eu peur. Elles ont vu le danger que la situation ne leur échappe complètement. Ainsi, l'offensive anti-ouvrière commença à s'effriter. Le 27 janvier le patronat capitule et annule les licenciements massifs. Les ouvriers retournent à leur travail sans qu'aucune sanction ne soit prise, si ce n'est pour treize d'entre eux, que la direction de Manaco accuse d'être des agitateurs et des extrémistes. Une commission mixte (patronat-ouvriers-gouvernement) est nommée pour étudier cette situation. Finalement, le 29 janvier l'accord définitif est conlcu, résolvant favorablement le cas des treize, qui dans la réalité constituent la direction de fait des travailleurs de Manaco. L'entreprise a donc aussi échoué dans sa dernière tentative de détruire ce noyau dirigeant. La lutte a été dure. La dictature a employé tous les moyens : elle arrêta des militants, elle persécuta les travailleurs, elle dénonça un prétendu "complot subversif", elle fit intervenir la Tème division de l'armée. Le Ministre du Travail s'est même déplacé à Cochabamba et a rejoint le "commando" militaire-policier-patronal qui se réunissait de façon permanente et suivait pas à pas l'évolution du conflit. Malgré toutes ces manoeuvres, la grève de près de 70.000 travailleurs et étudiants fut déterminante. La menace de mobilisations encore plus grandes, avec la participation d'autres forces ouvrières et populaires a conduit la dictature et le patro nat à capituler pour éviter une explosion politique et sociale encore plus violente.

Dans l'usine de Manaco les travailleurs maintiennent leurs positions. Cependant, quelque chose a changé à Manaco et à l'échelle nationale. L'esprit combatif des masses s'est développé; la conscience qu'il est possible de gagner une bataille contre la dictature existe aujourd'hui. Même si la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne) ne fonctionne pas en tant que direction nationale centralisatrice, les mobilisations se sont unifiées autour de Manaco. Ceci montre que la force, l'esprit de lutte, la volonté d'unité existent à la base. La décision de prendre en main les syndicats et de les faire fonctionner malgré les décrets du 9 novembre 1974 existent. Les luttes futures intégreront cette riche expérience. La lutte dans les universités Les universités du pays n'ont pas pu être soumises par la dictature, bien que, après le triomphe des gorilles en 1971, le corps enseignant et étudiant ait été épuré. Après une année de fermeture, elles ont été réouvertes avec une nouvelle structure : l'autonomie universitaire est supprimée, les autorités administratives, le corps enseignant et les directions étudiantes sont nommés directement par le gouvernement. Mais une fois le nouveau système universitaire mis en place, la résistance n'a pas tardé à s'exprimer et la lutte pour récupérer les conquêtes perdues a démarré. Cependant, ce processus ne fut ni automatique ni général. Il a commencé peu à peu dans une faculté, dans une autre, puis dans une université ... Les premières luttes furent isolées; elles ont logiquement posé le problème du droit des étudiants à élire directement leur direction. Ces objectifs paraissaient quelquefois confus, sans ordre de priorité. C'est à la fin de 1975 que le mouvement étudiant engage des mobilisations plus importantes, d'ensemble, contre la Loi Universitaire. Cependant, aucune coordination à l'échelle nationale n'existait. La maturation politique atteint son point le plus élevé a La Paz et à Cochabamba. Le conflit de Manaco eût un retentissement extraordinaire parmi les étudiants. Ils furent frappés par la force du mouvement de masse et se sont considérés partie prenante de sa lutte. Avec le triomphe du prolétariat de Manaco, les étudiants ont pris confiance et se sont lancés dans une bataille frontale, coordonnée à l'échelle nationale. La lutte étudiante s'affirma donc dans la continuité des luttes ouvrières. Deux jours après l'accord définitif du conflit de Manaco, I. 700 étudiants de la Faculté d'Architecture de l'université de La Paz (UMSA) se mettent en grève. Ils dénoncent les arrestations et décident de reconnaître le Comite Inter-Facultés comme direction étudiante centrale de toute l'Université. Ils

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exigent la démission des professeurs et des assistants qui ne sont pas passés par le "concours des mérites" et "l'examen de compétence". Les autorités universitaires et le Ministre de l'Intérieur qualifient de subversive l'agitation estudiantine; ils affirment que le complot pour renverser le gouvernement a commencé avec Manaco. Ils saisissent ce prétexte pour emprisonner 6 dirigeants étudiants. Le colonel Miguel Ayoroa Montano est de même accusé de conspiration. Tous sont déportés vers le Paraguay le 5 février. Enfin, les autorités menacent de fermer l'Université si le climat d'agitation persiste. A partir de ce moment la situation s'est aggravée. La nuit du 5 février, l'Université de La Paz est encerclée et une assemblée est dissoute par les commandos de la police. Cent étudiants sont arrêtés, puis libérés, "après une saine réflexion" , selon les paroles mêmes du ministre de l'Intérieur; en réalité, après avoir été identifiés et fichés. Le lendemain, il y a de nouveaux heurts; les étudiants ont opté pour des grèves échelonnées par facultés; le mouvement trouve une cohésion et se donne une plate-forme. Le 7 février, le Comité Inter-Facultés appelle les autorités de la UMSA pour débattre des revendications suivantes : - la libération de tous les prisonniers étudiants - le retour des éxilés - la garantie de fonctionnement des organes étudiants - l'assurance d'une réglementation professionnelle effective(contre le clientélisme) - la baisse des prix dans le restaurant universitaire. Les étudiants descendent dans la rue avec ces mots d'ordre. Le 9 février, les étudiants de la faculté de Médecine déclarent la grève pendant 24 heures et dressent deux barricades, bloquant l'avenue Saavedra, qui se trouve à deux pas de l'Etat-Major des forces armées. Les facultés de Génie Civil et de Sociologie se joignent à la grève. Le conflit s'étend de La Paz à Cochabamba et ensuite à Sucre, où se déroulent des grèves de protestation contre la répression et de solidarité avec La Paz. L'Université Catholique

Use joint à la grève. Son dirigeant est arrêté le 10 février. Le CNES (Conseil National de l'Education Supérieur), dont le président est le stalinien du PIR Mario Rolon Anala, veut manoeuvrer. Il déclare accepter le dialogue, mais prétend choisir les représentants universitaires. Le Comite Inter-Facultés refuse cette supercherie et accepte "un dialogue honnête avec ses représentants"'. A Cochabamba, le conflit a des conséquences intéressantes. Le centre d'étudiants de la faculté de Droit effectue une enquête parmi les étudiants de cette faculté. Le résultat en est le suivant : - 92,85 % des étudiants rejettent le système d'enseignement actuel imposé par la dictature à travers le CNES; - 4, 65 % sont d'accord avec le dit système; - 2,48 % ne répondent pas. Les professeurs de Droit répondent à cette enquête par une grève illimitée et exigent des procès et des mesures disciplinaires contre les dirigeants étudiants. Le 12 février, à La Paz, après une assemblée, les étudiants sortent dans la rue. Dans l'Avenue du 16 Juillet , ils sont attaqués par les forces de police, avec des chiens, des matraques, des voitures blindées. Une grève de 48 heures est proclamée. Face à une situation qui s'aggrave de plus en plus, les autorités déclarent qu'elles sont prêtes à dialoguer avec le Comité Inter-Facultés, mais en considérant ses membres comme de simples étudiants et non pas comme la direction de la lutte. Le mardi 17 février, la violence s'accroit. Il y a de nouvelles confrontations autour de l'Universilé de La Paz; à 12 h 30, les étudiants bloquent avec des barricades l'avenue Villazon et ils sont violemment réprimés. La police n'est pas assez nombreuse; on amène alors des troupes spécialisées de l'armée, habillées en civil, qui frappent les étudiants avec des chaînes, des matraques et des casse-têtes. A 19 h, les étudiants se rassemblent à nouveau et des affrontements de plus en plus violents avec la police se répètent. Le mercredi 18 février se déroulent de nouveaux heurts sanglants et des mobilisations. La police tire, les étudiants ripostent avec des cocktails molotov. L'Université de La Paz est fermée; deux cent trente étudiants - parmi lesquels 40 d'entre eux sont encore en prison - sont arrêtés. Pendant ce temps, une Assemblée nationale des directions universitaires s'est réunie à Cochabamba. Cette assemblée veut unifier la lutte à l'échelle nationale. Elle donne un délai de 48 heures pour ouvrir le dialogue avec le CNES. Les discussions ne se feront plus au niveau régional, elles se feront désormais avec les autorités nationales : une fois le délai de 48 heures passé, les 9 universités entreront en grève illimitée. Les étudiants demandent la médiation de l'Eglise, de la presse et de la radio. Banzer dénonce l'existence d'un complot dirigé par l'ex-président J. J. Torrez et par le major Ruben Sanchez; il affirme que le gouvernement n'acceptera aucune médiation. La fermeture de l'UMSA entraine des grèves pendant 48 heures dans les universités de Oruro, Potosi, Sucre. L'Université Catholique Bolivienne, après une assemblée, "invite les étudiants de la UMSA à assister aux cours dans ses locaux pendant la durée de la fermeture de leur université'. Elle donne ensuite un délai pour la réouverture de l'UMSA; dans le cas contraire, elle décidera des mesures à prendre.

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En même temps, la Fédération des Mineurs appelle à la grève générale pour soutenir les étudiants et accuse le gouvernement d'être incapable de résoudre le problème étudiant parce qu'il fait appel à la violence répressive. Sa résolution se conclut ainsi: " 1. Décréter une grève de protestation de 24 heures dans tous les districts du secteur minier du pays à partir de 7 heures, le 21 février;

2. Condamner fermement la fermeture de l'UMSA;

3. Appuyer la démarche de la presse et de la radio pour la reprise des pourparlers visant à la résolution du problème;

4. Exiger la libération immédiate de tous les étudiants arrêtés. " Les paysans appuient également les étudiants. Les Centrales Paysannes des provinces de Omasuyos, Los Andes, Ingavi, Camacho, condamnent le gouvernement et proclament dans un document spécial que : "Les forces vives et représentatives du pays doivent être prêtes à donner leur appui aux étudiants qui luttent pour la défense des droits et des libertés dans l'enseignement et dans le travail professionnel. Elles dénient toute autorité à la Confédération Paysanne contrôlée par le gouvernement, car celle-ci ne comprend pas de paysans en son sein. Enfin, elles attaquent l'impôt unique agricole. La "Confédération Nationale des Professions Libérales' et la Conférence Episcopale condamnent également la fermeture de l'UMSA. Le gouvernement répond à tout cela par une répression accrue. L'Université de Potosi est fermée. Plusieurs étudiants et militaires opposés au régime (le colonel Raul Lopez Leyton et José Patino Ayoroa, ancien ministre de l'Urbanisme sous Banzer) sont accusés de complot et sont déportés vers le Chili. On accuse la droite et la gauche de s'unir pour conspirer. Le général Juan Ayoroa Ayoroa n'a pas pu être arrêté et on le met publiquement en demeure de quitter le pays. Le conflit est arrivé à son point le plus critique. Trois mille étudiants de Cochabamba font la grève de la faim; l'armée intervient et les disperse. Une partie d'entre eux occupe alors la cathédrale et poursuit la grève. Les étudiants de l'Université Catholique entreprennent également une grève de la faim et s'installent dans l'Archevêché de La Paz. L'usine de Manaco déclare une grève de 24 heures. La Fédération des Mineurs sort un nouveau document et annonce de nouvelles mesures de solidarité avec les étudiants, C'est le 26 février. Le lendemain le gouvernement commence à céder. Le CNES consulte au travers de la radio les autorités des 9 universités et pose à nouveau le problème du dialogue; Le gouvernement l'y autorise, Le Ministère de l'Intérieur et le CNES commencent à céder face à l'Université Catholique et se mettent d'accord avec elle pour terminer la grève de l'Archevêché. Les propositions sont les suivantes : I. Les étudiants de l'UCB seront libérés immédiatement. 2. Rapidement, jusqu'au premier mars, le Ministère de l'Intérieur examinera cas par cas le statut des étudiants arrêtés et s'engage à libérer ceux qui ne sont pas mêlés à des vagues de violence. 3. Le Ministère de l'Intérieur passera les dossiers des étudiants qui ne seront pas libérés à la justice ordinaire. 4. Le CNES garantira l'ouverture du dialogue, qui débutera le lundi ler mars. Le gouvernement commence à capituler, il le fait devant l'Eglise et non pas devant les étudiants, mais cela revient au même. Le front officiel se dissout. La nuit du 27 février, 53 étudiants sont libérés. Il ne reste plus que 7 accusés "d'extrémisme", qui seront livrés à la justice ordinaire. Mais bien que le dialogue commence le ler mars, l'accord final n'est pas encore passé. Le gouvernement résiste et s'oppose à l'accord. Les représentants étudiants et les membres du CNES discutent de façon très dure. Le point critique concerne la libération des étudiants, Le 4 mars, les négociations sont rompues et le conflit repart Un important groupe d'étudiants de l'Université de La Paz arrive à l'Archevêché et engage à nouveau une grève de la faim, Les mineurs de Siglo XX Catavi se mettent en grève pendant trois jours et la fédération des mineurs réaffirme son appui inconditionnel aux étudiants. Elle menace d'engager une mobilisation à l'échelle nationale. L'attitude ferme du prolétariat minier balaye les dernières résistances du gouvernement. Le dialogue reprend le lendemain et, finalement, le 6 mars, le conflit universitaire se termine. L'accord passé est le suivant : 1. Le CNES s'engage à entreprendre les démarches pour obtenir la libération des étudiants, ceci dans un délai inférieur à 15 jours.

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Il promet également de négocier avec le ministre de l'Intérieur le retour des étudiants bannis. 2. Le processus de démocratisation des directions étudiantes dans toutes les universités du pays commencera avec l'élection et le renouvellement des Centres d'Etudiants des Métiers et des Facultés, à partir du mois de juin de l'année en cours, la remise des locaux, des biens et la libération des fonds des organisations étudiantes, sans les imposer avec effet rétroactif est assurée. 3. Les autorités (Ministère de l'Education et CNES) garantissent le fonctionnement des représentations étudiantes. 4. La prorogation du second semestre 197576, dans les universités de La Paz, Cochabamba et Potosi s'étendra jusqu'au 19 avril. 5. Le début du ler semestre est fixé au 3 mai dans les dites universités. 6. Tous les enseignants nommés provisoirement doivent se soumettre au "contrôle des mérites"' et des "compétences"; la participation des étudiants à la vérification du déroulement de ces examens est admise. Les réformes du réglement de l'enseignement seront formulées par une commission formée par des enseignants, des étudiants et le CNES; elles devront être approuvées par le CONUB (Congrès National des Universités Boliviennes). 7. Le maintien des écoles polytechniques et des facultés de Lettres et de Pédagogie à l'intérieur de la structure de l'université bolivienne est garanti; les instituts techniques y seront aussi intégrés. 8. La participation étudiante au Département social des universités est accordée. 9. La décision prise par le CNES et la Conférence des Recteurs, en décembre 1975 d'attribuer 2 % du budget universitaire à l'Université Catholique de Bolivie doit être ratifiée par les étudiants. Cet accord est signé par 21 délégués étudiants, ainsi que par le président du CNES et ses 6 membres votants. Les 7 étudiants arrêtés passent devant la justice ordinaire et sont libérés peu après par le Juge. La question des étudiants exilés reste encore sans réponse. La lutte pour leur retour se continue et elle sera véritablement relancée à la rentrée, à partir des expériences accumulées dernièrement. Contre-offensive gouvernementale Alors que ces conflits se terminent par la mise en échec de l'Etat, la dictature réorganise ses forces. Elle intensifie la répression des organisations révolutionnaires, particulièrement du POR Combate, de l'ELN et du MIR. Plusieurs militants de ces partis ont été arrêtés, leurs maisons et appartements furent saccagés et on les a transformés en lieu d'incarcération et de torture. Des avertissements passèrent dans la presse, interdisant de louer des maisons aux opposants de gauche, sous menace de subir les mêmes pour -suites. La campagne contre les dirigeants révolutionnaires, par la radio, la presse et les affiches, s'est intensifiée; des primes récompensant la délation furent offertes. A l'intérieur de ses propres rangs, la dictature doit faire l'ordre, car les conflits de Manaco et des étudiants ont eu un grand impact. Pendant les confrontations, le secteur institutionnatiste de l'armée et quelques hauts officiers furent emprisonnés. Pour atténuer l'influence de ce secteurs, une Assemblée de Commandants des grandes et petites unités militaires de tout le pays fut convoquée. A cette occasion, le Haut Commandement, Banzer et ses ministres se sont efforcés d'expliquer leurs projets et leur orientation politique. Après trois jours de délibérations secrètes, ils ont obtenus l'appui des Forces Armées au gouvernement. Cependant, sur la question de l'accès à l'océan, se manifestent déjà des signes de désaccord : les chefs militaires reconnais-

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sent que l'on n'arrivera pas à un accord définitif avec le Chili, sans une consultation populaire. Il est évident qu'au sein des Forces Armées, il y a des contradictions, et que des oppositions surgissent constamment. La mobilisation des masses et la défaite du gouvernement ont sans aucun doute exacerbé ces tensions. En dernier lieu, pour tenter de limiter l'expression de son isolement social, la dictature a organisé des "concentrations populaires spontanées". Elles ont commencé dans son bastion, Santa Cruz; ensuite, elles ont eu lieu à Ucurena (Cochabamba), centre paysan où la réforme agraire a été signée en 1953, puis à La Paz. Elles se sont déroulées dans toutes les capitales départementales. Sous la menace, furent mobilisés les employés du secteur public, les vendeurs des marchés, ainsi que les fonctionnaires des Forces Armées. Les "masses" ont été transportées d'un endroit à un autre par train, par camion et par autobus. Ces manifestations "d'appui spontané" coûtent très cher. Mais le gouvernement a besoin de mettre sur pied ces manifestations pour maintenir une image de marque à l'extérieur. Pour calmer l'impatience des mécontents à l'intérieur de l'armée, il doit faire la démonstration de sa "force", Mais ces manifestations sont si artificielles et fragiles, qu'elles ne supportent même pas une pluie légère ! Ainsi, à La Paz, Banzer a dû, par la force des choses, faire ses discours devant ses gardes du corps, car le "peuple" qu'il avait rassemblé ne voulait pas se mouiller ! Ceci ne veut pas dire que la dictature soit au bord de la chute; elle possède encore une marge de manœuvre assez large. Elle reçoit beaucoup d'argent de l'impérialisme et de ses institutions, sous la forme de prêts et de dons, ce qui lui permet de financer de nombreux investissements publics, particulièrement les routes et l'habitat. Mais, surtout, elle peut maintenir son énorme appareil répressif. La faiblesse de la direction révolutionnaire, qui a besoin de temps pour se remettre des coups reçus, est un facteur qui prolonge la vie de la dictature. Bilan et perspectives Les conflits de Manaco et de l'Université expriment une nouvelle étape dans la maturité politique des masses boliviennes. L'échec de la dictature face à ces mobilisations renforce la confiance des masses dans leur propre force. Néanmoins, il y a encore beaucoup de chemin à faire. La maturité politique est fort inégale; des secteurs sont à l'avant-garde, mais d'autres n'arrivent pas encore à rompre avec le contrôle du gouvernement. Les premiers doivent s'adresser aux seconds pour développer leur combativité. La lutte s'est déjà initiée pour assurer le fonctionnement d'un mouvement syndical, avec des directions élues démocratiquement, pour redonner vie à la COB et aux autres centrales syndicales nationales.

Cette mobilisation pour imposer à la dictature le respect des libertés démocratiques des masses, constitue la tâche primordiale. Cependant, cette lutte est liée au combat pour les autres conquêtes sociales et économiques, spécialement la suppression du blocage des salaires et la défense du niveau de vie des masses. Ces deux revendications font en effet par -tie de la lutte pour le renversement de la dictature. Le point le plus faible, outre l'inégalité de la maturation politique, reste le problème de l'unité du mouvement ouvrier, des organisations et partis de gauche. Ceci seul pourrait éviter le développement de luttes fragmentées, ayant des objectifs différents. La réanimation du mouvement des travailleurs des mines, qui a surmonté dernièrement l'obstacle du manque de coordination nationale, doit être mis à profit comme point de départ qui permette de surmonter les faiblesses observées jusqu'alors. C'est dans cette direction que les marxistes-révolutionnaires doivent travailler, Le prochain congrès des mineurs, qui se tiendra à Corocoro au début du mois de mai, doit tendre à dépasser les limites propres au secteur minier, pour poser l'ensemble des problèmes des masses et du pays. Ainsi, il peut offrir une issue, une perspective et armer politiquement tout le peuple, de façon à unifier les forces pour renverser la dictature et les mener sur le chemin du socialisme. C'est pour cela qu'il doit être un "petit congrès" des masses boliviennes. Tout au long des deux mobilisations, celle de Manaco et celle des étudiants, la victoire apparut possible dans la mesure où le conflit s'est élargi et où des forces nouvelles ont rejoint la lutte. Il faut assimiler les méthodes utilisées pour étendre un conflit initialement local et pour le populariser, afin de gagner l'appui des autres secteurs ouvriers et étudiants. De même, l'objectif prioritaire des étudiants doit être de faire connaitre leurs problèmes universitaires, pour qu'ils soient discutés par les masses ouvrières, afin d'obtenir leur soutien. Les prochaines expériences décisives seront fournies par un mouvement de masse plus centralisé, avec une direction unique et un programme commun qui intègre les conflits partiels etleur offre un débouché sur le plan du pouvoir. Les marxistes-révolutionnaires doivent se préparer à cette tâche, en s'intégrant au mouvement de masse et en agissant comme son avant-garde.

31. 3. 76 (1) MNR : Movimiento Nacionalista Revolucionario. Mouvement Nationaliste Révolutionnaire, dont le dirigeant le plus connu fut Victor Paz Estenssoro, qui gouverna le pays de 1952 à 1964 (2) PIR : Partido Izquierda Revolucionaria, Parti de la Gauche Révolutionnaire. Formation petite-bourgeoise surgie dans les années 40 et dominée par des éléments staliniens.

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