Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

INDE

Le budget de l'année 1976

· Inprecor (première série) n° 51, 13 mai 1976 · p. 23-27 · 4 211 mots

Inde et Asie du Sud Économie mondiale Syndicalisme

Le but fondamental du budget de 1976 est d'essayer de capitaliser économiquement et de consolider les avantages temporaires que la bourgeoisie a arrachés au mouvement de masse et particulièrement à la classe ouvrière, depuis l'imposition de l'état d'urgence le 26 juin 1975. Divers économistes bourgeois ont salué ce budget comme étant "unique"; il l'est d'ailleurs d'une certaine manière. Jusqu'à présent, le rapport des forces entre les classes contraignait le budget indien à rechercher l'équilibre entre d'une part, le renforcement du secteur privé de l'économie et, d'autre part, le maintien de son audience dans les masses (par des taux d'impôts directs élevés, etc.) Dans l'économie capitaliste indienne, la planification et les bridgets ont deux objectifs : 1. La création d'une infractructure élémentaire de communications, d'établissements d'enseignement, le développement de la sidérurgie, etc., qui pourrait assurer les dépenses d'un secteur privé incapable ou peu disposé à se lancer dans des entreprises nécessitant des investissements tellement élevés pour un taux de profit si bas, qui sont cependant vitales à son expansion. 2. Le suoventionnement partiel de la distribution des biens de consommation de masse et la création de conditions d'emploi dans le secteur public. Cette orientation oscille en fonction de la force du mouvement de masse face à la bourgeoisie. La première tâche a été largement réalisée et le "fardeau' de la deuxième s'est révélé moins lourd à cause des défaites partielles de la classe ouvrière et, particulièrement de celle de la grève des chemins de fer et de l'état d'urgence. La planification indienne s'oriente dans une nouvelle phase représentée par son budget "unique" De plus en plus, elle exerce un rôle keynésien classique de stimulation de la croissance de la libre entreprise; elle doit même abandonner toute prétention de redistribution du revenu et d'aide à une solution du problème fondamental de la pauvreté des masses. Cette planification gouvernementale a sans doute réussi, du fait de l'évolution du rapport de forces dans un sens favorable à la bourgeoisie qui s'est manifesté juste après l'imposition de l'état d'urgence.

M. NAVEED Les impératifs de classe de l'état d'urgence Les impératifs politiques qui ont fait suite à ratifs économiques du budget. Le mouvement lancé par Jayaprakash Narayan (1) a révélé certains conflits et certaines contradictions au sein de la bourgeoisie (bien que de nature secondaire) fondamentalement liés au problème du meilleur choix politique à déterminer pour obtenir une croissance capitaliste sans obstacles. L'action rapide de l'Etat imposant l'état d'urgence a résolu du jour au lendemain pour la bourgeoisie le problème des conflits et des contradictions au sein des monopoles qui s'étaient manifestés dans des soutiens politiques divisés (par exemple, Goenkas soutenant le mouvement de Jayaprakash Narayan; la moyenne bourgeoisie régionale soutenant dans bien des cas les éléments anti-Parti du Congrès (2) de la coalition constituée par Jayaprakash Nayanan. L'ensemble de la bourgeoisie s'est rassemblée pour soutenir le gouvernement d'Indira Ghandi, identifié au Parti du Congrès, reconnaissant ainsi son succès dans l'imposition de l'état d'urgence. Afin de stabiliser et de consolider ce soutien et tirer profit des facteurs politiques et économiques conjoncturels (renversement de l'inflation), le budget a concédé un allègement général des impôts frappant la bourgeoisie, dans l'espoir de stimuler les investissements et la croissance capitaliste. A côté de la grande-bourgeoisie et la bourgeoisie moyenne régionale, le régime possède une importante base d'appui dans la petite-bourgeoisie urbaine. Cette base sert de tampon entre l'élite au pouvoir et la classe ouvrière. Avant l'état d'urgence, cette petite-bourgeoisie urbaine soutenait des partis comme le Jan Sangh (3) dont le potentiel principal réside dans sa capacité à provoquer des troubles à l'encontre des classes dirigeantes. Ce parti, dont la base sociale se situe dans la petite-bourgeoisie urbaine, a vu ses forces croitre et a même réussi à pénétrer quelque peu dans la classe ouvrière urbaine. Tous reconnaissent son absence de programme clair, mais il doit être admis qu'aucun de ces partis de droite ou de gauche ne se rattachant pas au Parti du Congrès n'en ont. Le Jan Sangh pour le moins, avec le PS (dont une aile est impliquée dans des activités terroris-

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INDE tes clandestines) représente une forme d'opposition organisée à l'Etat. Ses capacités à semer le trouble et de jouer un rôle de déséquilibre ont été clairement reconnues et c'est pourquoi les manifestations principales de la période suivant immédiatement l'état d'urgence ont été l'emprisonnement et la chasse aux militants du Jan Sangh et du RSS (son aile militaire) comme de ceux du PS. (4) L'état d'urgence a été bien accueilli par la base sociale du mouvement de Jayaprakash Narayan - la petite-bourgeoisie urbaine. Mais cet accueil favorable s'est fondé principalement sur le rétablissement de la loi et de l'ordre, sur l'arrêt des grèves, le respect des horaires des transports par chemin de fer, etc.. nomique de la petite-bourgeoisie urbaine a connu une amélioration marginale par l'acheminement efficace des marchandises aux commerçants, etc., mais il n'y a pas eu d'amélioration directe. Ainsi le budget a dû aussi consolider les gains de la petite-bourgeoisie par des bonifications économiques; ces bonifications ont ainsi constitué un impératif économique pour le budget. Les impôts Le trait le plus frappant du budget est la réduction drastique des impôts directs sur les revenus individuels et sur la richesse. Les réductions ont un caractère progressif en ce sens que les plus aisés en profitent davantage. Le taux maximum d'impôt marginal a été abaissé de 77 à 66 % et son seuil d'application a été relevé de 70. 000 roupies à 100.000 roupies annuelles (5). Pour ce qui est de l'impôt sur la richesse, le taux le plus élevé s'établit à 2,5 % et les impôts supplémentaires sur la propriété foncière, urbaine et immobilière ont été supprimés. La portée de cette nouvelle orientation clairement favorable aux classes riches et moyennes trouve son meilleur reflet dans le fait que pour les deux années, de 1974 à 1976, le taux marginal maximum a été abaissé de 75,75 % à 66 % et l'impôt sur la richesse de 8 % à 2,5 %, avec une élévation des seuils d'application dans chaque cas. Les raisons de ces réductions découlent de ce qu'une structure fiscale plus "réaliste" doit réduire la fraude fiscale et stimuler l'épargne. Que dire de ces raisons ? En un certain sens, il est évident que le volume de la fraude fiscale va baisser, car en définitive si les impôts sont supprimés, il ne peut y avoir de fraude fiscale ! La conception-clé de ce raisonnement réside dans la propension tendancielle à pratiquer la fraude fiscale. Dans cette logique, une augmentation des impôts ne pourrait se produire qu'à partir du moment où la propension à la fraude aurait baissé suffisamment pour contrer la baisse globale du volume des impôts levés. Cette hypothèse est purement spéculative, car il faut garder en mémoire qu'elle sera inopérante s'il ne se produit une chute de la propension tendancielle à frauder; la chute doit être suffisamment importante. Compte- tenu du cours général de rentrée des impôts, cette hypothèse est d'autant plus une spéculation. Pareillement, les modifications de l'impôt sur les compagnies visent à stimuler l'épargne et les investissements pour la croissance. Elles comprennent: 1. Une autorisation de réduction d'impôt de 25 % pour permettre l'acquisition d'usines et de machines. Cette autorisation est accordée à une frange élargie d'industries comprenant à la fois un certain nombre de secteurs centraux de l'industrie lourde et certaines industries de biens de consommation comme des petites industries. 2. La surtaxe intérieure de 5 % sur les entreprises pour le financement de l'expédition au Bangladesh a été remplacée par un schéma selon lequel l'équivalent de cette surtaxe est versé par les entreprises à la Banque Indienne pour le Développement Industriel (Industrial Development Bank of India; IDBI)qui dispose ainsi de fonds supplémentaires pour l'ensemble de l'industrie. 3. Le seuil minimal de l'imposition de la surtaxe a été relevé de 5 %. 4. La taxation des gains en capitaux a été ramenée de 45 à 40 %. Des délégations d'affaires Ouest-allemandes et Nord-américaines se sont récemment rendues en Inde et se sont déclarées satisfaites à leur retour des discussions menées sur la structure fiscale concernant les investissements étrangers. Le nouveau budget a tenté de faire place nette pour un accroissement des investissements et de la collaboration de l'étranger. Figurent au nombre des stimulants prévus : 1. Des clauses négociables concernant les quotas d'exportation de biens produits en Inde par les entreprises étrangères. Leur quota d'exportation obligatoire (30 % de la production) peut être négocié pour être réduit afin de ne pas concurrencer les exportations en provenance du pays possédant. De même il est possible à présent de rapatrier davantage de bénéfices. 2. Pour attirer les avoirs et les investissements d'Indiens résidant à l'étranger, l'exemption d'impôt sur la richesse et des conditions de prêts libres ont été institués. C'est aux impôts indirects qu'incombe déjà le plus lourd fardeau de remplir le Trésor de l'Etat. La réduction des impôts directs a encore accru cette charge dévolue aux impôts indirects, qui par leur nature défavorisent fondamentalement la majeure partie de la population pauvre. Les taxes (équivalentes à la TVA) ont été réduites sur les biens de consommation durables qui se présentent comme des biens de luxe pour la majorité de la population. Il s'agit d'industries orientées principalement vers les élites urbaines, qui ont ressenti le contre-coup d'une baisse de la demande. C'est ainsi que les automobiles, les téléviseurs et les réfrigérateurs ont bénéficié d'importantes réductions de ces taxes afin de stimules leur consommation par les classes riches et moyennes, augmentant ainsi la production de ces secteurs industriels.

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Réforme fiscale = inégalité accrue

La stratégie globale du gouvernement est évidente : accroltre la part du revenu national appropriée par la bourgeoisie et les classes moyennes. Mais cet accroissement de la part de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie a deux objectifs différents; pour la petite-bourgeoisie, le budget favorise la consommation en fournissant une plus grande quantité de revenu disponible et conduit ainsi à un accroissement de la demande de biens de consommation durables. L'épargne privée de cette couche n'est pas considérée comme un facteur-clé d'investissements futurs. Pour la grande et la moyenne bourgeoisie, la nouvelle structure fiscale répond à un double but : d'abord accroitre le volume des revenus disponibles et des richesses détenues, de manière à stimuler davantage la prospérité capitaliste; ensuite, accroitre l'épargne des entreprises et les investissements privés, avant tout au moyen de l'impôt sur les entreprises. Dans ce contexte, la mesure la plus importante estl'Autorisation de Réduction d'Impôt de 25 % cherchant à promouvoir un rapide investissement intensif de capital dans les entreprises et dans l'équipement (puisque l'Autorisation de Réduction d'Impôt implique des profits accrus). Que cela ne fasse qu'accentuer le chômage dans cette période de chômage déjà élevé, n'entre pas dans les considérations d'importance du gouvernement. C'est du côté des dépenses que l'impact du budget sur la classe ouvrière commence à être visible. Les dépenses Les dépenses prévues dans le budget s'élèvent à 78, 52 milliards de roupies. Elles sont en augmentation de 32 % par rapport à l'année passée et représentent la plus forte augmentation sur une année, dans l'histoire fiscale de l'Inde d'après-guerre. Et comment a été trouvée la couverture de cette augmentation approximative de 17 milliards de roupies, puisque l'augmentation des impôts ne permettra qu'une rentrée de 4,8 milliards ? Eh bien, le déficit inscrit au budget est de 3,2 milliards de roupies qui, si l'on s'en réfère aux deux années précédentes, doublera ou même triplera. D'autre part, quelque 4,8 milliards de roupies proviendront de la suppression, pour une année encore, de la prime de vie chère allouée d'ordinaire aux salariés (la prime de vie chère est une allocation aux salariés indexée sur l'augmentation inflationniste du niveau général des prix). Mais en ce qui concerne le personnel militaire, la prime a été augmentée et versée intégralement depuis septembre 1975, provoquant un déficit de 1,36 milliards de roupies dans le budget de la défense (d'autres primes interviennent dans le déficit). Ceci s'est produit au moment même où les travailleurs salariés se sont vus privés de leurs primes sur la vie chère et ont eu leurs bonus réduits de moitié!

Le financement du déficit restant doit être assuré par une recherche accrue d'emprunts sur le marché financier, sur les bénéfices nets des industries nationalisées, ainsi que sur une dépendance accrue de capitaux en provenance de l'étranger. Ces trois dernières années, les capitaux provenant de l'étranger ont été multipliés par six, soit à peu près 9, 4 milliards de roupies pour 1975-76, indiquant ce qu'il en est réellement de la prétendue campagne pour l'auto-suffisance. Si l'on examine le plan des dépenses publiques, la stratégie gouvernementale devient encore plus évidente. Alors que les allègements fiscaux prévus par le budget du gouvernement visent à stimuler la bourgeoisie dans son ensemble, les dépenses ont été orientées exclusivement en fonction des besoins de la grande bourgeoisie. Si l'on effectue le total des dépenses prévues pour la Défense (25, 44 milliards de roupies), le pétrole (4, 85 milliards), l'acier (4, 02 milliards), le charbon (2, 77 milliards) et les engrais (4, 34 milliards), il apparait que les deux-tiers du total des dépenses prévues sont consacrés à la Défense et au secteur primaire. Autrement dit, les dépenses sont avant tout conçues pour fournir un marché aux industries du secteur privé produisant des biens de production nécessaires à l'Etat. Le gouvernement tente de garantir un accroissement des bénéfices de la grande bourgeoisie et une utilisation rationnelle des capacités excédentaires de production du secteur des biens de producSi l'on se souvient que l'agriculture constitue la base de l'économie indienne, et que la pauvreté de l'Inde ne peut être éliminée sans qu'il y ait prospérité du secteur agricole, alors l'orientation du gouvernement vers l'industrie est un constat d'échec de sa part, si l'on se réfère à ses responsabilités hautement proclamées à l'adresse des masses. Quel est le bilan du gouvernement, compte tenu que l'agriculture constitue la base de l'économie ? Une étude des données statistiques nous montre que le taux de croissance de la production agricole a baissé, tant du point de vue global que de celui de la production per capita. Le pourcentage global d'accroissement de la production est passé de 3,2 % de 1951-52 à 1963-64 à 2,3 % de 1963-64 à 1975-76. Au cours de la même période, l'accroissement per capita est passé de 1,2 % à 0,4 % par an. Si l'on prend en considération les inégalités croissantes, il n'est pas surprenant de constater que la pauvreté, tant relative qu'absolue, soit en augmentation. Comment se situe le budget, consécutivement au programme en 20 points tant vanté, par rapport aux tâches dans l'agriculture ? Les idées-force du budget dans ce domaine sont exprimées dans la "Stratégie du Développement Rural Intégré". Quelle est donc cette "'initiative hardie et décisive" saluée par les commentateurs bourgeois ? Encore des phrases vides sur

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INDE les transformations radicales ? Partiellement seulement. Les grandes phrases sur la nécessité de mettre en oeuvre des "pratiques radicales" s'y trouvent, bien sûr, mais elles ne font pas illusion car on ne trouve nulle part consignée cette politique stratégique spécifique. Cette "Stratégie de Développement Rural Intégré" se résume donc à une approche nouvelle pour formuler des stratégies d'une utilisation meilleure des ressources et pour le développement de nouvelles techniques - rien d'autre que la vieille histoire de la recherche de nouvelles stratégies de développement sous patronnage de l'Etat, présentées dans un nouvel emballage pour justifier la n-ième répétition du même exercice. Quelle est la part du budget destinée à financer cette "percée" ? 150 millions de roupies, soit le dixième d'un pour cent des dépenses totales ! Naturellement, le seul bénéfice concret de cette opération sera de fournir des revenus aux intellectuels des classes moyennes et aux bureaucrates engagés dans cette recherche. Un point intéressant de ce budget est son orientation quasi-exclusive vers les classes riches et moyennes et la négligence quasi-totale de perspectives pour le secteur rural. Alors que le gouvernement condescend à toutes les formes pour obtenir le soutien de la paysannerie moyenne, pour s'en servir comme tampon contre la paysannerie pauvre et les paysans sans terres, ce budget n'accorde aucune allocation substantielle pouvant subvenir aux besions de la paysannerie riche et moyenne. Un certain mécontentement des paysans riches avait été prévue, à la suite de la baisse récente du prix des céréales, bien que le gouvernement maintienne son intervention pour soutenir ces prix ... Mais aucune solution n'a été avancée pour venir en aide spécifiquement et directement à la paysannerie riche et moyenne. Une allocation minimale est prévue pour les petites industries et les industries installées à la campagne, mais elles sont insuffisantes et le gouvernement a pris apparemment une décision délibérée de maintenir un taux de chômage élevé dans les villages et dans les villes, pour contrer une progression de l'inflation. La stratégie gouvernementale est beaucoup plus claire à présent. Elle opte pour la croissance industrielle liée à des prix agricoles bas, avec des exportations et des revenus urbains plus élevés aidant les principaux marchés pour cet accroissement de production. La stratégie employée à l'égard des élites rurales est une combinaison de : 1. Une politique de crédits du programme de développement rural en 20 points et du système bancaire nationalisé pour fournir des fonds destinés à l'investissement capitaliste et à l'accroissement des revenus ruraux par un accroissement de la production, plutôt que par un recours à des prix plus élevés. 2. Un accroissement de la production des biens de consommation durables afin d'attirer les revenus de la paysannerie riche. Mais depuis que le gouvernement se rend compte qu'un marché intérieur ne peut pas être suffisamment élargi sans une redistribution radicale du revenu, à nouveau il a mis l'accent sur les exportations comme moyen d'utilisation des capacités de production excédentaires. On peut dire de l'orientation du budget qu'elle confirme et en fait renforce l'orientation vers la bourgeoisie industrielle en alliance avec la paysannerie riche et les propriétaires fonciers. Les perspectives La bourgeoisie et l'Etat, dans leur tentative de capitaliser la passivité temporaire du mouvement de masse, gardent en tête un doute majeur produit par l'inflation. Le gouvernement à réussi à renverser l'inflation grâce à deux facteurs dont la durée ne peut être garantie. Tout d'abord, le facteur accidentel d'un climat exceptionnellement bon et de l'absence de mousson, qui ont permis d'atteindre des niveaux records de production; ensuite, et c'est le plus important, comme l'a dit le professeur Brahmananda, Directeur en exercice du Département économique de l'Université de Bombay : "C'est l'immobilisation du taux de croissance des revenus en argent d'environ 20 millions de travailleurs, plus particulièrement de ceux du secteur syndicalisé, qui a permis cette opération". La réduction du revenu réel des salariés a produit deux effets : d'abord, l'augmentation de la masse de plus-value mise à la disposition des capitalistes par la diminution de volume du capital variable. Ensuite, cette réduction a eu pour effet inévitable de réduire les prix des biens manufacturés, abaissant indirectement le coût de reproduction de la force de travail et permettant en partie à la masse des travailleurs de se résigner à leur condition présente. Ainsi, il y va de l'intérêt de classe de la bourgeoisie de réduire l'inflation et éviter la mise en mouvement possible de la masse des travailleurs, même de manière spontanée et inorganisée. Le maintien d'un taux de chômales licenciements réguliers ainsi que les mises à pied (plus de 150. 000 au Bengale occidental entre juin et décembre 1975) sont les armes principales dont dispose la bourgeoisie pour contrer la combativité croissante des travailleurs en riposte aux montées inflationnistes futures. Ces tendances inflationnistes sont prévues dans le budget. Les dépenses du gouvernement peuvent être couvertes grâce à des mesures anti-inflationnistes, à la condition que soit lancée une épargne adéquate. De plus, l'accent sur la réduction des importations signifie que même cette "fuite" doit être colmatée. Un petit calcul arithmétique peut éclairer le problème. Les 78 milliards de roupies de dépense du gouvernement doivent être couverts par l'épargne intérieure et les apports étrangers. Si l'on suppose que l'injection de ressources de l'étranger représente 18 milliards de roupies (ce qui implique un accroissement de l'aide avec tous ses effets désorganisateurs sur

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l'économie), il reste encore 60 milliards de roupies à trouver. Si nous escomptons un taux de croissance de 5-6 % du revenu national

(soit de 670 milliards de roupies), les 60 milliards en représentent 9 %. L'épargne des industries privées est bien sûr comptabilisée à part. En conséquence l'épargne publique et l'épargne financière familiale doivent représenter 9 %. Pour y parvenir, la production agricole doit augmenter de 5 %, soit doubler sa moyenne annuelle de la dernière décennie, et la production industrielle doit augmenter de 8 % par an. Mais comme nous l'avons vu auparavant, le secteur agricole a été complètement ignoré. Tout résultat en deça des prévisions devra être compensé par l'autre pilier important de la stratégie de croissance élaborée par le gouvernement : l'afflux de ressources étrangères par le biais de l'aide et des investissements devant alors couvrir environ 20 % des besoins d'épargne/investissements par des initiatives paritaires, des plans de collaboration, etc. C'est ce qui explique la nouvelle politique de la porte ouverte à l'Occident, qui représente l'écrasante majorité des investissements et de l'aide (l'URSS et l'Inde ont des échanges croissants, mais il n' s'agit ni d'aide ni d'investissements). Cette confirmation frappante de l'interpénétration accrue du capital domestique et étranger, l'Etat jouant de plus en plus bénévolement le rôle d'arbitre, n'est qu'une preuve de plus de la faillite de toute théorie cherchant à distinguer une bourgeoisie nationale. "progressiste" d'un Etat pro-soviétique dominé par le "social-impérialisme". Une polémique fournie n'a pas empêché l'Inde et les Etats-Unis de renforcer leurs liens économiques dans la période consécutive à l'imposition de l'état d'urgence. Les espoirs du gouvernement en matière de contrôle de l'inflation reposent donc sur cinq hypothèses : 1. Que le taux de croissance de l'économie soit de l'ordre de 5 à 6 %. 2. Que la production agricole soit le double de la moyenne annuelle de 5 % au cours des dix dernières années. 3. Que la production industrielle croisse de 8 % par an. 4. Que l'apport de ressources étrangères soit équivalent à 20 % des dépenses prévues dans le budget. 5. Que le mouvement de masse demeure passif, surtout les travailleurs du secteur industriel syndicalisé. Dans ce but, indépendamment de sa politique de maintien d'un haut niveau de chômage, le gouvernement a engagé une confrontation directe avec les organisations syndicales de travailleurs qui échappent au contrôle du Parti du Congrès. Dans cette opération il agit dans le cadre de la légalité, comme en dehors. Dans la légalité, il est à la veille de promulguer une législation privant de reconnaissance tout syndicat ne respectant pas les conditions arbitraires imposées par le gouvernement. Hors du cadre légal, les

Jeunesses du Parti du Congrès en s'alliant ouvertement avec des partis réactionnaires comme le Shiv Sena dans l'Etat du Maharashtra (6) servent de bélier pour intimider physiquement et même détruire les syndicats qui ne sont pas sous le contrôle du gouvernement. En conclusion, les objectifs de l'Etat pour parfaire la consolidation de la domination de la bourgeoisie sur une période de croissance capitaliste prolongée, reposent sur la combinaison de facteurs structurels et de facteurs conjoncturels. Les facteurs structurels-clé, s'énumèrent comme suit : tout d'abord, une période de prospérité capitaliste à l'échelle mondiale, sans crainte de récession au cours des années à venir afin de fournir un marché nécessaire à l'accroissement des exportations et les conditions favorables à l'entrée du capital étranger dans le pays, conséquemment à un taux de profit en hausse. Et ensuite, que la passivité du mouvement de masse se maintienne, par la crainte du chômage et de l'expansion de la répression actuellement en cours. Parmi les autres facteurs les plus importants pour la bourgeoisie il y a son espoir que l'inflation effrénée de la décennie passée ne surgisse à nouveau et mette en péril les gains nouvellement acquis. Pour les marxistes-révolutionnaires, la mobilisation du prolétariat sur les revendications de restauration des droits démocratiques fondamentaux : droit d'organisation, droit de grève, droit de réunion, parallèment aux revendications salariales, constitue le premier pas sur la voie de la généralisation des luttes de la classe ouvrière et de ses alliés pour renverser une fois pour toutes le fardeau de la répression qui leur est imposé. (1) Le mouvement de Jayaprakash Narayan du nom de son fondateur et porte-parole central, lancé dans le cours de l'année 74, avait pour but de constituer une opposition massive contre le gouvernement et le Parti du Congrès d'Indira Gandhi. C'était en fait une coalition du Parti Communiste Marxiste, du Parti Socialiste, d'éclats du Parti Communiste maoiste, du Jan Sangh, de secteurs de la scission du Parti du Congrès, pour déborder sur le terrain le gouvernement en utilisant le mécontentement des masses. (2) Parti historique de la lutte anti-britannique, dirigé successivement par le Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru (Indira Gandhi est la fille de Nehru). (3) Parti de type fasciste s'appuyant sur la tradition hindouiste et promouvant le chauvinisme communaliste. Il est à l'origine, dans le pays, de conflits sanglants avec la communauté musulmane. (4) Pratique un populisme qui va du terrorisme à l'alliance avec l'extrême-droite hindouiste. (5) 1 dollar US = 10,20 roupies (6) Bombay est la capitale du Maharashtra, centre industriel de l'Inde.

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