RHODESIE= La situation au Zimbabwe constitue l'un des points les plus chauds en Afrique, aujourd'hui.
La déjà consacré une série d'articles à ce propos. Afin que les lecteurs puissent suivre plus précisément les événements en cours dans ce pays, nous fournissons ici, comme ce fut le cas pour les colonies portugaises après le 25 avril 1974, une brève analyse des forces politiques nationalistes. Sur le déroulement précis des événements jusqu'à maintenant, nous renvoyons les lecteurs aux précédents articles de John Blair, consacrés à la situation dans cette région d'Afrique. Les premiers pas du nationalisme Le projet d'une Grande Rhodésie n'était pas nouveau; mais la découverte, vers 1920, des fabuleuses mines de cuivre de Rhodésie du Nord (actuelle Zambie) fournit un fondement économique inespéré à la création par les colons rhodésiens d'une fédération dont les institutions couronneraient leur droit à l'autonomie vis-àvis du Colonial Office et garantiraient leur suprématie sur les masses africaines. Ce fut pourtant seulement en 1953 que la Fédération de Rhodésie-Nyassaland vit le jour (1). Et Harold McMillan devait déclarer à son propos que la "Fédération était une bonne idée, mais qu'elle avait été coulée pour deux raisons : 1) le vent du changement qui a soufflé sur l'Afrique avec une force imprévisible 2) les politiques de Huggins (devenu depuis Lord Malvern), puis de Weleysky, qui ont agi de telle sorte que la Fédération est apparue aux Africains comme un symbole de la domination blanche" (2).
C.GABRIEL
N C (ZIMBABWE) En effet, le projet rationel de l'impérialisme britannique et des colons rhodésiens se heurtera de suite au mouvement nationaliste. Certes, les débuts de la Fédération permirent l'implantation de quelques industries nouvelles favorisant l'embauche.
A la fin des années 50, la plupart des partis rhodésiens étaient "pluriraciaux", mais évidemment contrôlés par les Blancs. Ainsi verra-t-on Joshua Nkomo adhérer au Parti Fédéral (UFP) de Godfrey Huggins et Ndabaningi Sitholé adhérer à celui de Garfield Todd, le Parti Africain Central (CAP). On voit là qu'une partie du colonat s'efforçait d'intégrer à l'ordre blanc des éléments de la petite-bourgeoisie urbaine et de l'intelligentsia noire, en tant que domestiques "égaux". Ceci tranche avec d'autres situations dans la région, notamment en Angola et en Afrique du Sud, et ne sera pas sans conséquences sur la trajectoire politique de certains politiciens indigènes. Toutefois, certains, comme Edison Stolé et Dunduza Chisiza choisirent une voie proprement nationaliste noire, avec la création de la Ligue des Jeunes. En 1957, ces hommes et un certain Robert Chikerema, président d'une société "pluriraciale", création du libéralisme pro-britannique, la Société du Capricorne, organisèrent un boycott des autobus de Salisbury pour protester contre l'augmentation des tarifs. Le succès fut tel que la Ligue se développa rapidement, mais le libéralisme blanc, l'anglicanisme et le fabianisme avaient déjà pris l'affaire en main. Sur cette base ils cherchèrent à unifier le mouvement noir, grâce à une conférence générale. Le 12 septembre 57, jour de la fête nationale des Blancs, la dite conférence consacra l'apparition de l'African Natio-
nal Congress, avec J. Nkomo comme président et G. Nyandoro, syndicaliste, comme secrétaire. Le programme de cet ANC n'avait rien de révolutionnaire. Il se faisait le défenseur de l'égalité politique et des voies légales. En 1960, l'ANC prendra le nom de Parti Démocratique National (NDP). Si en Rhodésie du Nord et au Nyassaland les nationalistes remettent en question le cadre fédéral pour obtenir leur indépendance, en Rhodésie du Sud les hommes du NDP agissent plutôt dans ce cadre constitutionnel et avancent le mot d'ordre "One man, one vote" ("'Un homme, un vote") en cherchant l'appui d'une "Grande-Bretagne démocratique". En 1960 prend fin la constitution provisoire de 1953. Le 5 décembre, une table ronde se tient, réunissant les représentants britanniques, Nkomo (Rhodésie du Sud), Banda (Nyassaland) et Kaunda (Rhodésie du Nord). Le 12 décembre, la conférence est dans l'impasse, les Africains claquent la porte face à l'intransigeance des colons de Rhodésie et au vieux modèle imposé par les Britanniques de discrimination raciale. Dès lors Banda et Kaunda aborderont séparément leur droit à l'indépendance, tandis que le gouvernement britannique prépare une nouvelle constitution pour la Rhodésie du Sud. Elle devrait octroyer 15 sièges parlementaires
Nkomo et Smith sur 65 aux Africains (3). Les nationalistes refuseront. Ils appellent au boycott et organisent leur propre référendum. Mais avec 77 % de participation, l'électorat blanc approuva le projet par 41. 919 OUI contre 21. 846 NON, en juillet 1961. Le gouvernement britannique entérina les résultats du référendum officiel et fit en -trer en vigueur la nouvelle Constitution le 6 décembre 1961. C'était la Constitution aux couleurs britanniques qui devait devenir la base du Défaits sur le plan institutionnel pour l'avoir trop respecté, les Africains verront arriver au pouvoir le Front Rhodésien, parti d'extrême-droite. Lesporte-parole éclairés de l'impérialisme virent dans le boycott déclenché par Nkomo une erreur du point de vue même des intérêts des Noirs : selon eux, l'adoption volontaire de la constitution de 1961 aurait favorisé l'ouverture d'une étape de démocratisation du régime alors que son rejet a définitivement divisé les deux communautés. Il est pourtant évident qu'une telle constitution ne représentait pas une "étape de démocratisation", mais bien une impasse institutionnelle amenant les Africains à collaborer. Nkomo ne s'est pas "trompé" par excès de radicalisme; il a choisi de se battre uniquement sur le plan des droits démocratiques sans s'attaquer au système qui présidait au maintien d'un Etat préservant le droit de propriété des Blancs et la domination impérialiste. Au cours de ces années, le mouvement nationaliste est essentiellement urbain. Ses dirigeants sont membres de la petite-bourgeoisie urbaine. De par leurs origines croient à la démocratie formelle, à la diplomatie internationale et aux débats institutionnels. Au lendemain du rejet par Nkomo du projet britannique de constitution, lorsque se développèrent les manifestations de rue, les masses paysannes ne bougèrent pas. Les soi-disant chefs tribaux collaborèrent pour préserver les campagnes de l'agitation. L'arrivée au pouvoir du Front Rhodésien allait renforcer le pouvoir répressif du colonat, en tant que main de fer de la "démocratie"' britannique qui, dans sa tâche, bénéficiera de la soumission totale des chefs traditionnels des campagnes à la politique britannique de loi indirecte, développée par Cecil Rhodes, les pairs écossais qui s'installèrent en Rhodésie, par l'église anglicane et par les partis britanniques, Mais cette collaboration ne servait pas seulement au maintien de l'ordre dans les campagnes, Il importait que les chefs, aux côtés du Front Rhodésien, cautionnent l'idée de la 'nation multiraciale rhodésienne". Ainsi, en octobre 1964, le pouvoir organisa une pantomine de 5 jours, à l'issue de laquelle 622 chefs coutumiers au monde" qu'ils étaient aux côtés de Field et Smith pour le gouvernement et l'indépendance. Le même Smith déclarera : "Un référendum estimpraticable. Les Africains des zones rurales sont le plus souvent illettrés. Leur deman-
RHODESIE der d'approuver l'idée d'indépendance n'a pas de signification pour eux. Leurs chefs, au contraire, en contact quotidien avec eux, peuvent parfaitement exprimer leur opinion. Organiser un référendum, ce serait douter publiquement de leur autorité et courir au-devant de troubles dans le pays tout entier". En décembre 1962, la Grande-Bretagne reconnait au Nyassaland le droit de quitter la Fédération. Elle fera de même, le 29 mars 1963, pour la Rhodésie du Nord. Le 25 juillet 1963, le le Parlement britannique met fin à la Fédération. Mais une telle décision, si elle permet l'accession à l'indépendance des futurs Malawi et Zambie, n'en est pas moins aussi le résultat des pressions exercées par les secteurs les plus traditionnels du colonat blanc rhodésien, les militants du Front, les producteurs de tabac et les "barons du boeuf"'. Cette pression vise en fait à obtenir une indépendance totale de la Rhodésie. Le 13 avril 1964, Ian Smith remplace Field au poste de Premier Ministre. Le 5 novembre 1965, le gouvernement rhodésien, après une parodie de référendum, proclame l'indépendance. Wilson, alors Premier Ministre britannique, en appelle aux sanctions, mais précise "qu'en aucun cas, il n'aurait recours à la force". Cet événement va provoquer de violentes manifestations en Rhodésie. La répression sera impitoyaL'âge des illusions et des scissions ? Le 17 décembre 1961, le NDP de Nkomo est interdit par le régime britannique (avant Smith). Aussitôt se crée le ZAPU (Zimbabwe African Peoples Union), présidé par le même Nkomo. En décembre 1962, à la suite de l'état d'urgence, le ZAPU est interdit à son tour, mais subsiste dans la clandestinité. "Ainsi, malgré les changements de nom et les situations provoquées par la répression du gouvernement, il y aura eu une continuité dans la lutte de libération nationale et sa direction, depuis 1957" (interview de G. Nyandoro, ZAPU 1968, in "Interview in Depth" - Canada). Mais en 1963 une scission éclate au sein de la direction. La minorité crée le ZANU (Zimbabwe African National Union), présidé par le révérend Sitholé. Après des années d'anathèmes réciproques, les deux groupes se mettent d'accord, le 17 mars 1972, pour mettre en place un conseil politique commun et un commandement militaire unifié. Toutefois, l'application de cet accord restera très délicate pendant plusieurs années.
Entretemps, le ler octobre 1971, le vice- président du ZAPU, Chikerema et le secrétaire général George Nyandoro, consacrent une nouvelle scission en créant le FROLIZI (Front de Libération du Zimbabwe). En décembre 1971 également, apparait à Salisbury une organisation légale qui reprend le sigle ANC, dirigée par l'évêque Muzorewa, comprenant, semble-t-il, quelques militants du ZAPU et du ZANU. En décembre 1974 à Lusaka, sous la pression des régimes de la région, une conférence regroupe, sous le seul sigle ANC, les quatre mouvements. Enfin, on sait que quelques mois plus tard, l'ANC unifié éclatera à nouveau en un ANC extérieur, dirigé par Muzorewa et Sitholé, et un ANC intérieur, dirigé par Nkomo. Cet imbroglio rend nécessaire une caractérisation sociale et politique précise de ces groupes et directions. L'analyse des divergences telles qu'elles s'expriment publiquement montre qu'il n'y a pas de divergences proprement stratégiques entre eux (divergences sur la nature de la formation sociale rhodésienne, sur la nature de l'Etat à construire, etc...). L'affrontement porte sur la tactique à suivre (quant aux rapports à entretenir avec Londres, à l'opportunité de la création d'une organisation légale, etc...). Ensuite, l'expression de ces divergences varie beaucoup dans le temps.
Ainsi en mai 1968, George Nyandora est interviewé sur ces questions et déclare : "... les puissances impérialistes, particulièrement les
Etats-Unis, ont été très profondément impliqués dans la promotion du ZANU. Ceci a été démontré par les dirigeants du ZANU eux-mêmes, à qui ces puissances offriraient beaucoup d'argent s'ils réussissaient''. (4). Mais le groupe Nyandoro-Chikerema, quittant le ZAPU en octobre
1971 pour créer le FROLIZI se voit à son tour taxé de traitre. Ainsi George Silundika du ZAPU déclarera : "Il était clair que les néo-colonialistes britanniques profitaient de la crédulité de Chikerema afin de manipuler le Parti"(5).
En 1968, Nyandoro expliquait la scission du
ZANU par le fait que Chikerema et d'autres avaient auparavant fait partie de groupes "multiraciaux". Cela ne l'empêchera pas de se retrouver trois ans plus tard avec ce même Chikerema. La vérité est évidemment ailleurs.
Les virages successifs des différentes fractions s'expliquent par la nature sociale, petite-bour - geoise, de la direction du mouvement nationaliste, et par leur éducation faite par des libéraux britanniques, des missionnaires et des fabianistes. En 1963, le ZAPU accuse le ZANU d'être un mouvement droitier et opportuniste;
mais en 1975 c'est Nkomo, leader de l'ex-ZAPU qui se livre aux pires tractations avec le régime Smith sous les invectives de Sithole et Muzorewa.
Le nationalisme dans les colonies anglaises a été très souvent pénétré d'illusions légalistes et institutionalistes du fait de l'influence culturelle et politique du colonialisme britannique. En Rhodésie, cette situation a été d'autant plus importante que le régime combattu est considéré par le droit international et le droit britannique comme étant un régime illégal. Ainsi, au-delà des professions de foi gue-
rillériste et radicale, les différents groupes ont toujours maintenu à leur manière et selon les époques une tendre attirance envers les batailles juridiques, les appels à la GrandeBretagne, à l'ONU, etc... Pendant de longues années, le terme employé par les uns et les autres pour qualifier le régime de Salisbury a été celui de "régime rebelle". Rebelle par rapport à quoi ? A la couronne britannique ? Un tel comportement rendait ces directions très vulnérables face aux pressions impérialistes, à celles des Etats africains néo-coloniaux; et souvent très sensibles aux conflits de personnes, à l'arrivisme, à la bureaucratisation des appareils extérieurs. L'inconsistance politique de ces directions peut se mesurer aisément à la lecture de quelques textes. Ainsi, dans son numéro de marsavril 1975, quelques semaines avant la rupture entre les deux fractions, Zimbabwe Review, organe de l'ANC unifié déclare : "Certaines personnes ignorantes ou mal intentionnées émettent des doutes (6) sur la solidité de l'unité, car dans leur esprit les différences idéologiques entre le ZAPU et la ZANU, ainsi que les individus qui dirigent le ZAPU, le ZANU et le FROLIZI présentent des incompatibilités. Certains zimbabwéens, c'est vrai, sont des scissionistes professionels et se sont proclamés, eux et eux seuls, les libérateurs du Zimbabwe... (Mais).... A l'exception de quelques slogans empruntés (?) qui peuvent être éliminés en un jour, il n'existe pas de différence idéologique fondamentale entre le ZAPU et le ZANU. Nous partageons tous la philosophie du socialisme scientifique. " "Socialistes scientifiques" les tenants de la bataille pour "one man one vote" ? Ceux qui se battent pour avoir une place aux tables rondes avec Vorster, Callaghan, Kissinger ou Waldheim ? En janvier déjà, des militants de l'ex-ZANU s'étaient affrontés, faisant environ 100 morts au Mozambique et 53 en Zambie, et provoquant la mort d'un des dirigeants, Herbert Chipeto. un contexte spécifique La nature particulière du régime combattu inluence de toute évidence le cours politique suivi par les directions nationalistes. Dans les colonies portugaisies, la brutalité des formes de domination blanche força le PAIGC, le MPLA et le FRELIMO à s'engager dans la résistance armée et à rechercher une implantation réelle dans la paysannerie, favorisant ainsi la radicalisation de ces mouvements. En Rhodésie, les directions actuelles sont définitivement "encastrées" dans la diplomatie africaine, notamment de la Zambie, de la Tanzanie et du Mozambique. Une crise militaire prolongée, si elle venait à se produire, serait beaucoup plus contrôlée par les régimes de la région que celui de l'Angola. Ces régimes, y compris ceux du Mozambique et de Tanzanie, craignent les implications d'un développement incontrôlé des luttes en Rhodésie, du fait notamment de possibles réactions de l'Afrique du Sud, avec laquelle ils collaborent dans le soi-disant
Vorster, repris après le retrait de l'Afrique du Sud de l'Angola, en avril 1976. Bien qu'il soit difficile de faire des pronostics en la matière; il est fort prévisible qu'une mobilisation de grande ampleur de la population rhodésienne ne prendra pas les formes qui furent celles des mobilisations angolaises. Une des différences entre les deux situations, est que les colons rhodésiens, au contraire des portugais, forment eux-mêmes une armée et une police. En Rhodésie, l'une des questions décisives est celle de la terre et particulièrement la perspec. tive de récupération des meilleures terres indûment accaparées par les colons. Fait rare dans cette partie de l'Afrique, c'est peut-être du côté des campagnes qu'il faut s'attendre à un débordement des appareils nationalistes. Mais, plus encore que dans les villes, ce débordement ne pourra se produire de façon bénéfique sans sa prise en charge par une direction politique homogène, offrant une perspective anti-capitaliste. Dans l'immédiat, il s'agit de capitaliser les formes embryonnaires de radicalisation qui apparaissent à Salisbury en marge des grandes négociations ; mais la période ouverte par la crise angolaise impose une conception intégrée de la construction des partis révolutionnaires dans la région. L'impérialisme dispose en effet de moyens complexes d'intégration dans cette partie de l'Afrique qui renforcent le caractère des perspectives avancées aussi bien caduc par l'ANC extérieure que l'ANC intérieure. Enfin, la reconstitution d'un Etat bourgeois en République Populaire d'Angola, au lendemain de la libération du pays, souligne la gravité des problèmes stratégiques qui doivent être résolus pour donner une issue proprement révolutionnaire à la lutte nationale. C'est pourquoi la construction des organisations d'avant-garde anticapitalistes au Zimbabwe se verra nécessairement combinée avec des processus similaires, notament en Zambie et en Afrique du Sud.
1.4.76 C. GABRIEL NOTES (1) Cette fédération représenterait en géographie actuelle la Rhodésie, la Zanbie et le Malawi (ex-Nyassaland). (2) The End of the Day - page 329. McMillan fut premier ministre de Grande-Bretagne de 1957 à 1962. (3) La population noire représente 94% de la population, (4) LSM Information Center - Canada. (5) LSM Information Center - interview de novembre 1972. (6) Nous en étions.