Que va-t'il se passer en septembre ? Cette question parcourt le pays ces dernières semaines, elle est posée avec crainte par la bourgeoi sie, avec un ton de défi par les travailleurs. Le fantasme de septembre est fait d'une inflation record de l'ordre de 25%, d'un référendum clairement non-viable et d'une activité toujours croissante et menaçante des masses. Ce fantasme a provoqué la chute d'Arias. Expliquer plus en détails les raisons de fond de sa "démission"' est facile. Ce qui est par contre vraiment difficile, c'est d'expliquer comment il a pu se maintenir à la tête du gouvernement pendant ce temps, durant les six mois les plus combatifs de l'après-guerre, les plus désastreux économiquement depuis 1959, les plus incontrôlés du point de vue po litique, social, économique... de toute l'histoire de la dictature. Seule la crise profonde de pouvoir de la bourgeoisie espagnole permet de comprendre qu'un gouvernement, dont la mission était de "contrôler la réforme du franquisme" ait pu survivre, bien qu'il soit l'image même de l'absence de contrôle. Du "contrôle", il n'y en a pas eu et de la "réforme" on pourrait dire guère plus, particulièrement ces dernières semaines, pendant lesquelles auraient du être approuvées les lois les plus importantes du projet gouvernemental : loi d'association et réforme du code pénal. La situation est devenue grotesque. Aujourd'hui en Espagne, il existe une loi, approuvée par une large majorité aux Cortès, qui autorise la constitution de tous les partis "à l'exception de ceux interdits par le code pénal"; mais, en même temps, existe un code pénal qui interdit tous les partis sans exception.
Jugue! Ces mêmes Cortès ont approuvé, pratiquement à l'unanimité, des orientations générales pour la réforme du code pénal dans lesquelles on affirmait explicitement l'interdiction "des organisations qui, soumises à une discipline internationale, aspirent à installer un "régime totalitaire", formule "astucieuse" pour maintenir dans l'illégalité les organisations communistes, tout en autorisant la Phalange qui défend dans son programme "l'Espagne totalitaire". Une semaine plus tard seulement, la commission des Cortès chargée de transformer ces "orientations générales" en projet de loi, adoptait, aussi avec une très grande majorité, une nouvelle rédaction du texte où avait totalement disparu toute référence au "totalitarisme" et à la "discipline internationale", remplacée par une vague allusion à la nécessité de "respecter la dignité humaine" et de défendre le "pluralisme politique". Comme on le sait, les projets du gouvernement incluent le maintien du PCE dans l'illégalité, "dans une première phase"; mais des hommes clé du gouvernement, comme le Ministre de l'Intérieur Fraga, font dire à leur propre groupe politique - en l'occurence "Reforma Democratica"' - que le PCE devrait être légalisé sur le champ et que le gouvernement commettait une grave erreur à ne pas le faire. Il faut bien prendre des garanties pour l'avenir... Tous ces faits, et bien d'autres encore qu'on pourrait raconter, correspondent à l'impossibilité de réformer le franquisme à partir du propre appareil franquiste, et à la conscience du gros de la bourgeoisie que la légalisation de l'ensemble du mouvement ouvrier est inévitable à court terme. Ces murs définissent l'impasse du "réformisme franLe sommet de la crise s'est centré sur le référendum proposé dans des conditions telles qu'il pouvait mettre en danger la Couronne. Il y a quelques jours, de distingués représentants de la bourgeoisie "démocratique" ont envoyé un mémorandum au Roi
pour l'avertir des dangers qu'il courrait si le référendum était mené à son terme, pas tant parce que le résultat pourrait être négatif - ce qui était absolument exclu, étant donné les conditions de farce électorale dans lesquelles il aurait lieu - mais parce que le Roi risquait d'apparaitre directement compromis dans la fraude, et chacun connait l'intérêt de la bourgeoisie à faire de la monarchie le facteur politique fondamental de stabilisation de son Etat. D'autre part, l'agressivité politique de l'extrême-droite franquiste allait en augmentant, avec l'objectif explicite d'obliger le Roi à réaffirmer ses promesses de fidélité au "18 juillet". Le Sénat franquiste s'est prononcé en ce sens et un des dirigeants du Bunker, Giron, envoyait à son tour un autre mémorandum significativement destiné au général le plus fasciste de l'armée espagnole : Milans de Bosch, chef de la division blindée "Brunete", le corps d'armée le plus puissant et le plus équipé de l'armée espagnole. C'est dans cette situation que le Roi a décidé de mettre Arias de côté; la mesure a trouvé un accueil enthousiaste de la part de la majorité de l'opposition bourgeoise et, seulement de l'extrême-droite sont élevées de timides réticences. Un dicton espagnol affirme : "l'homme est le seul animal qui bute deux fois sur la même pierre". La vieille sagesse populaire marque le futur politique immédiat de la bourgeoisie. La chute d' Arias ne marque pas la fin du projet de "réforme franquiste" mais seulement celle de la première de ses versions. Jusqu'à ce qu'on connaisse la composition du nouveau gouvernement, il ne sera pas possible de préciser la nouvelle tactique de la monarchie franquiste, mais on peut certainement dire qu'on va essayer d'arriver à la convocation des élections générales prévues pour le deuxième trimestre de l'année prochaine, en maintenant dans une illégalité "tolérée" les organisations communistes, bien sûr avec des marges de tolérance variables suivant les circonstances, et l'activité des diverses organisations ; qu'on va essayer d'obtenir l'appui, plus ou moins critique, des secteurs bourgeois de l'opposition et de la social-démocratie; qu'on va essayer de rendre le gouvernement indépendant du contrôle de l'appareil franquiste. Il s'agit enfin que le gouvernement assume directement le rôle "bonapartiste" au sein de la bourgeoisie que le propre Roi a dû représenter à partir de l'échec complet d'Arias, , il y a déjà plusieurs mois. Les moyens changent mais l'objectif demeure : le grand Capital espère voir réaliser son rêve de disposer d'un Etat fort, monarchique, avec un Parlement à solide majorité bourgeoise et avec un secteur considérable de la classe ouvrière encadré par la social-démocratie. Mais septembre s'approche. A coup sûr, on aura droit à de nouvelles promesses. Et probablement la majorité de l'opposition bourgeoise réclamera "une marge de confiance' pour le nouveau gouvernement, sans pour autant se compromettre directement avec lui. L'extrême-droite continuera à conspirer, essayant de torpiller dans la mesure du possible à partir des institutions franquistes, préparant son intervention autonome face aux élections, organisant
"stratégie de tension" avec les attaques de ses bandes armées. On aura le temps d'analyser avec précision les nouvelles contradictions politiques internes de la bourgeoisie et la façon dont ses diverses fractions vont s'adapter à la situation nouvelle. Mais ce qui est sûr en tout cas, c'est que l'activité des masses ne se ralentira pas, que les luttes des usines, des quartiers, de l'enseignement, des jeunes, des femmes.... que nous avons connues depuis janvier, n'ont été qu'un modeste avant-goût de l'"automne chaud". On ne pourra arrêter la mobilisation des travailleurs, ni avec des promesses, ni avec des "conquêtes partielles". Cinquante mille manifestants de tous les quartiers populaires madrilènes criaient il y a quelques jours : "Madrid est à nous !!! Ce n'était pas une illusion, mais un défi qui reflétait l'état d'esprit de millions de travailleurs espagnols qui ne cesseront de combattre jusqu'à ce que "Madrid" leur appartienne.
3 juillet 1976. -