Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

BOLIVIE

Les mineurs boliviens ont perdu une bataille

· Inprecor (première série) n° 58, 23 septembre 1976 · p. 28-30 · 2 300 mots

Pérou et Bolivie Syndicalisme

EBOLIVIE Vers la fin de l'année 1975, il devint évident que les masses boliviennes avaient surmonté coups qui leur avaient été infligés, avec les mesures de novembre 1974 et les affrontements du début de 1975. L'année 1976 débuta sous le signe d'une remontée révolutionnaire. Ce nouvel essor du mouvement ouvrier et populaire s'exprima dans le conflit autour de l'usine de Manaco de Cochabamba et des Universités, conflit qui mobilisa près de 70.000 personnes au cours des mois de février et mars 1976. La dictature dut céder devant cette poussée des masses. Cette première épreuve de force se conclut par un succès politique pour les travailleurs. Ce nouvel essor atteint son point culminant avec le Congrès des Mineurs, tenu à Corocoro (1), c'est-à-dire par le fait même de sa tenue, que le gouvernement ne put empêcher, et par ses conclusions politiques et sociales. Mais le Congrès de Corocoro refléta également les limites et les insuffisances de la nouvelle montée. Comme nous l'avions expliqué dans les discussions préparatoires au Congrès, il ne s'est pas produit un développement uniforme de la combativité des masses boliviennes. Il y eût plutôt un développement inégal de la résistance et de la lutte contre les mesures de la dictature. La nouvelle montée fut limitée aux mineurs et aux universitaires. Les autres secteurs restèrent en retard, sans pouvoir éliminer ou déborder le contrôle gouvernemental, avec quelques exceptions, comme celle de l'usine Manaco. La dictature, quant à elle, saisit avec objectivité, à la fois les risques de la nouvelle montée et ses limites, et se prépara à l'isoler et à la décapiter. Elle ne put se permettre le luxe de tolérer un développement du mouvement ouvrier qui récupéra chaque jour davantage ses organisations syndicales et s'avança de manière de plus en plus audacieuse vers la réaffirmation de ses revendications et de ses conquêtes. Avant tout, le gouvernement fut obligé d'empêcher, par tous les moyens, l'unification des masses à l'échelle nationale, et les progrès des secteurs retardataires, au fur et à mesure que les mobilisation s'étendaientde secteur ensecteur. Après le Congrès de Corocoro, où ses agents ne purent rien obtenir, le gouvernement déclen-

S. FERNANDEZE cha la contre-offensive. Pour affronter les mineurs, la dictature commença par réajuster ses postes de commandement. Il modifia notamment la direction de la Comibol (la compagnie nationalisée des mines boliviennes). Il lui fallut ensuite assurer le financement de l'affrontement, qui, de l'avis du gouvernement, serait de longue durée. A la demande du gouvernement militaire, Kissinger accepta de financer la contre-offensive contre les mineurs. Le plan d'attaque fut approuvé et mis au point à Santa Cruz, en présence de Kissinger. Celui-ci quitta la Bolivie dans la nuit du 7 juin 1976. La nuit suivante, le cabinet de Banzer proclama l'état de siège et l'invasion militaire des districts miniers, et ordonna l'arrestation des dirigeants des mineurs, ainsi que la destruction de la Fédération Syndicale des Travailleurs des Mines de Bolivie (FSTMB). La grève des mineurs L'offensive de la dictature surprit la direction syndicale et les partis de la gauche. La FSTMB était en train de se réunir pour répondre à l'appel de la Comibol de discuter le 10 juin du problème des salaires. Le rapatriement des restes de l'ex-président Torrès, assassiné en Argentine, occupa l'attention du public, quand la dictature lança son attaque contre les mineurs. Au moment même où l'armée pénétra dans les mines, les dirigeants mineurs de la Fédération, dans leur grande majorité, furent arrêtés à La Paz, ce qui décapita momentanément le mouvement des mineurs. De ce fait, la première riposte à l'attaque militaire vint des syndicats propres à chaque mine. Ceux de Catavi, Siglo XX, comme toujours, prirent l'initiative et déclenchèrent la grève. Ensuite, la grève générale des mineurs fut proclamée, dès que la direction de la FSTMB put être reconstituée, avec tous les dirigeants qui avaient échappé à l'arrestation. Puis, il y eût de nouvelles arrestations. Il fallut reconstituer une nouvelle fois la direction de la FSTMB, et ainsi de suite. En pratique, la FSTMB fut éliminée comme direction centralisatrice, mais la grève se poursuivit, à l'initiative de la base. L'état de siège, l'instauration des zones militaires, isolent les mines. Le silence et le boycott des informations les entourent. Les communications deviennent de plus en plus diffici-

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les , même entre les districts miniers, et plus encore entre les mineurs et le reste du mouvement ouvrier et universitaire. Afin d'étouffer la grève dans chaque mine, sous la pression militaire exercée contre toute la population, la police secrète DOP se lance avec violence sur les maisons de mineurs, arrête ceux-ci avec leurs familles, les déporte. Appuyant ces mesures de terreur, la Comibol coupe l'approvisionnement normal en vivres, ferme les magasins et réduit les rations à des minima ridicules. Elle suspend les fournitures d'eau potable. Elle coupe l'électricité. Les campements miniers se transforment en une immense prison, en véritables camps de la faim, sous le règne de l'insécurité et de la violence des sbires fascistes. Malgré cela, la grève se prolonge pendant trente jours. Des comités de grève et des comités de base font leur apparition, en l'absence des directions syndicales qui ont été arrêtées ou qui se cachent. La solidarité avec les mineurs qui se déclenche dans les villes est également réprimée avec violence. Des centaines d'universitaires sont arrêtés. En fin de compte, sept universités sont fermées. Là aussi, la direction du mouvement est décapitée. L'appui réel, sous forme de mobilisations et arrêts de travail, n'avance guère dans les autres secteurs ouvriers urbains, vu la répression massive et violente.

Ampleur et limites de la défaite

Ainsi, la montée du mouvement de masse depuis 1975 fut bloquée. Les directions de la FSTMB et des syndicats furent partiellement détruites. 845 travailleurs des mines furent licenciés en tant qu'agitateurs et militants de gauche. Environ 400 mineurs furent arrêtés ou exilés. Les postes émetteurs des mines sont dans les mains de l'armée. Les districts restent occupés par les forces militaires. Mais, malgré la gravité du coup reçu par les mineurs et les universitaires, on ne peut pas parler d'une défaite totale. Dans les secteurs frappés eux-mêmes, les couches démoralisées sont réduites, l'esprit combatif se maintient dans la grande masse. Les méthodes utilisées contre les mineurs l'a bouleversée. Dans les régions limitrophes aux districts miniers, les paysans et la population urbaine qui ne travaille pas dans les mines accentuent leur opposition au régime militaire. La présence des militaires dans les districts miniers y alimente le mécontentement. D'un point de vue économique et social, le gouvernement s'est montré incapable de satisfaire les aspirations et les revendications des mineurs. L'augmentation des salaires décrétée en pleine grève et le soi-disant Plan Social ne correspondent absolument pas aux besoins des travailleurs. La présence de l'armée dans les districts miniers créera des difficultés à la dictature, car les masses qui y souffrent et combattent exercerontune influence politique sur la troupe. La tactique de s'approcher d'elle et de fraterniser avec les soldats est correcte et portera bientôt des fruits. Affichant un faux paternalisme et centrant ses attaques contre "l'extrême-gauche", le gouvernement s'efforce d'acquérir une base parmi les mineurs. Mais à cette fin, il devra leur faire des concessions réelles, ce dont il est actuellement incapable. Les partis de gauche ont subi des coups durs, de même que les mineurs et les universitaires. Ils ont perdu leurs appareils, leurs moyens de travail, beaucoup de cadres de direction. Ils doivent réfléchir sur les causes de la défaite et reprendre leurs activités. Les comités de base Après avoir persécuté et arrêté les directions syndicales élues dans des congrès et des assemblées, et afin de gagner du temps, le gouvernement a suscité démagogiquement la constitution de comités de base, avec lesquels il s'est déclaré prêt à entamer le dialogue. Dans un discours prononcé à Huanuni, le général Banzer a demandé aux mineurs qu'ils se prononcent contre la direction syndicale, en faveur des comités de Que sont ces comités de base, avec lesquels s'est tenue la conférence de La Paz qui a mis fin à la grève ? S'agit-il d'organismes gouver -nementaux, comme c'est le cas des dites "coordinatrices" ? En aucune manière ! Les comités de base sont inscrits dans l'arsenal de lutte du prolétariat minier. Les masses ont recours à eux lorsque la répression s'abat sur les syndicats. Ils ont une origine démocratique. Ils se fondent sur la volonté des travailleurs. Dans un premier temps, quelques éléments "jaunes", sur lesquels le gouvernement tenta de s'appuyer, se sont sans doute introduits dans ces comités, sous la pression de l'armée et dans un climat de répression. Mais il s'agit d'un phénomène provisoire. A San José, l'assemblée a déjà proclamé son rejet des "coordinatrices" officielles, et son appui au comité de base, élu démocratiquement. Il faut se battre pour réaffirmer ce critère traditionnel des mineurs. Les comités de base doivent être transformés en tranchées de première ligne pour la défense des intérêts des travailleurs. D'ailleurs, la conférence des comités de base, et leur acceptation même, reflète les limites de la victoire du gouvernement. La dictature a été obligée de conclure un compromis avec les comités de base, étant incapable d'écraser les mineurs, malgré la défaite de la grève. La con-

La démontré que le gouvernement n'avait

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BOLIVIE pas pu consolider sa victoire militaire sur le terrain politique et social. Ses manœuvres paternalistes, qui se déroulent au moment où il continue de pointer ses fusils dans le dos des mineurs, échoueront bientôt. Les causes de la défaite Une des causes de la défaite réside incontestablement dans une vision inexacte de la réalité : le fait de confondre la montée d'un secteur avec la montée de toute la classe. Voilà pourquoi la grève générale de durée illimitée fut proclamée dans les mines, pour répondre à l'attaque du gouvernement, alors que le retard de secteurs importants du mouvement ouvrier rendit impossible l'extension et la généralisation du mouvement. La grève se limita aux mineurs et aux universitaires. Il y eut donc manque de souplesse de la part de la direction syndicale. Ce n'était pas approprié de lutter dans ces conditions pour le "tout ou rien". Il aurait été préférable d'introduire une escalade progressive dans les mesures de riposte, déclenchant un processus d'agitation cherchant à faire mûrir et avancer les secteurs arriérés, et centralisant petit à petit des couches de plus en plus amples des masses, grâce à des revendications communes et sous une seule direction. De même qu'antérieurement, universitaires manquent encore de compréhension sur le problème de l'armement et des comités d'auto-défense au niveau syndical. Devant l'occupation militaire et la violence déclenchée par la DOP, ces organes de défense firent cruellement défaut. Des commandos organisés et entraînés militairement auraient pu neutraliser la fermeture des magasins et les coupures d'eau courante et d'électricité. Dans les à Siete Suyos, à défaut de tels organes d'auto-défense, la masse a eu spontanément recours à la dynamite, comme jadis; deux travailleurs ont été tués à cette occasion. Les mini-partis de la gauche sont généralement intervenus de manière fort pauvre, soit par débilité, soit par sectarisme incurable. Ils n'ont pas osé faire un Front Unique et élaborer une tactique et une stratégie communes face à la guerre que leur déclarait Banzer. La crise de direction de la révolution bolivienne n'en est que d'autant plus tragique. Il est urgent de la résoudre, c'est-à-dire de construire un parti marxiste-révolutionnaire capable, puissant, bien enraciné, ayant une réelle autorité dans les masses, afin de pouvoir diriger, planifier et organiser la lutte et surmonter l'atomisation et la fragmentation actuelles. Perspectives et tâches Le gouvernement a surtout cherché à gagner du temps. En arrêtant la montée de la lutte des mineurs et des universitaires, il a accru momentanément sa stabilité. S'il est inévitable qu'il déclenche, à l'avenir, des conflits avec d'autres secteurs, ceux-ci se situeront à un niveau plus bas. Le plus important, pour Banzer, concerne ses relations internationales. Avec la défaite des mineurs, son crédit devant ses patrons impérialistes, devant la Banque et la Finance capitaliste internationale, est en hausse. Il apparait comme un régime digne de confiance, un des plus stables d'Amérique latine. Moins de trente jours après la défaite de la grève des mineurs, Banzer reçut des prêts divers s'élevant à des millions de dollars. tenant la promesse faite par Kissinger, l'impé -rialisme yankee absorbe les 24 millions de dollars que coutèrent la grève et les mesures répressives. Quant aux masses, il s'agit avant tout d'appuyer les mineurs pour qu'ils maintiennent au moins leurs positions actuelles, depuis la défaite, et évitent de nouveaux reculs. Cela signifie, entre autres, transformer les comités de base en véritables organismes de la volonté des travailleurs, et les épurer des éléments "jaunes" infiltrés. Ce qui reste de la direction de la FSTMB doit s'unir à ces comités et incorporer les meilleurs éléments en une direction d'urgence. Il faut attacher beaucoup d'attention aux secteurs ouvriers non touchés par la répression, pour qu'ils avancent, pour élever leur conscienleur compréhension, et le développement des tendances à la récupération de leurs syndicats, par l'élimination des "coordinatriLa lutte pour les libertés et garanties démocratiques pour les masses, la dénonciation des atrocités commises, la divulgation de la liste des prisonniers, des torturés, des exilés, des persécutés, etc. doit occuper une place importante dans les préoccupations des révolutionnaires. Centraliser les masses et unifier les tendances politiques du mouvement ouvrier continuent à être les tâches prioritaires. Il faut partir du problème des salaires pour s'élever ensuite vers le Programme de Transition. En ce qui concerne notre parti, l'avenir de la révolution dépend de son renforcement. Nous devons chaque jour garder à l'esprit cette vérité historique. Il faut construire le parti marxiste-révolutionnaire qui fait encore défaut. A cette fin, il faut s'implanter de plus en plus dans les masses.

6 août 1976 NOTES : (1) Voir Inprecor No. 56 du 22 juillet 1976 : "Bilan du Congrès des Mineurs Boliviens".

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