Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

LIBAN

Quels choix pour la Résistance palestinienne ?

· Inprecor (première série) n° 58, 23 septembre 1976 · p. 18-21 · 2 934 mots

Palestine et Israël Liban

LIBAN Après 16 mois de batailles acharnées, la situation est mûre pour la réalisation d'une paix réactionnaire. Les régimes arabes multiplient les démarches diplomatiques et les pressións politiques qui leur permettront de cueillir les fruits de leur complot militaire perpétré contre la Résistance palestinienne et la gauche libanaise depuis huit mois. Aucun des objectifs de la première guerre civile (avril 1975-janvier 1976) n'avait été atteint : la Résistance était sortie de l'épreuve plus puissante que par le passé; elle avait le contrôle absolu, non seulement des camps palestiniens, mais aussi d'un bon nombre de quartiers libanais. D'autre part, à la place d'un régime militaire que cherchait à instaurer la droite chrétienne, c'était l'armée libanaise qui s'effritait sous le poids des dissensions confessionnelles, et l'Etat libanais qui se désagrégeait. Cette guerre, dont le principal objectif était de réduire militairement (et par là politiquement) la Résistance palestinienne, pour faciliter la réalisation de plusieurs accords partiels entre Israël et les régimes arabes a, par son échec, ouvert la voie à une autre guerre; celle de la mise au pas de l'OLP par les régimes arabes. Les divergences qui apparaissaient secondaires la veille, entre les directions palestiniennes et le régime syrien, ont subitement pris la première place. La Syrie, qui cherche à réaliser un accord global pour la crise du Proche-Orient, propose la mise sur pied d'une confédération syro-jordano-palestinienne comme solution au "problème palestinien", et exige une adhésion, ou plutôt une obéissance totale de la direction de l'OLP. Les quatre derniers mois

QUELS CHOIX

POUR LA

RESISTANCE

PALESTINIENNE?

#SELIM ACCAOUI de la guerre civile peuvent être caractérisés comme une période de lutte acharnée de la Résistance, aux niveaux militaire et politique, pour conserver son autonomie par rapport aux régimes arabes. Au cours des dernières semaines, l'étau s'est considérablement resserré. Aux yeux de la direction de l'OLP, la seule possibilité de se dégager de l'étouffement est d'accepter des compromis. Depuis la chute du camp palestinien de Tell el Zaatar, le 12 août dernier, les combats militaires et les tractations politiques tournent autour de l'importance et du poids de ce comLe revirement de la situation Après la série de succès militaires remportés au cours de l'offensive du mois de mars 1976, le vent a tourné pour le camp palestino-progressiste, depuis le dernier sommet quadripartite arabe qui s'est tenu le 23 juin dernier à Ryad, et qui a regroupé la Syrie, l'Egypte, le Koweit et l'Arabie Saoudite. Ce qui rassurait quelque peu les dirigeants palestiniens avant ce sommet, c'était l'isolement relatif du régime syrien, que ce soit sur le plan interne ou surtout sur le plan arabe, dans la mesure où il menait seul son offensive réactionnaire et que les bourgeoisies arabes avaient jusque là adopté une position de "neutralité" dans le conflit. Avec ce sommet, les rapports de force seront totalement renversés. A partir du 23 juin, l'isolement sera le lot de la Résistance palestinienne et de ses alliés libanais. Il est probable que la réaction saoudienne ait déjà décidé de

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soutenir politiquement et financièrement la croisade syrienne avant cette date, mais c'est le 23 juin que les données deviennent absolument claires : les régimes arabes, dans leur majorité, appuyeront par tous les moyens nécessaires l'œuvre de pacification entreprise par le dévoué régime syrien au Liban • Si le président syrien, Hafez el Assad, quitte Ryad rasséréné, la résistance palestinienne et la gauche libanaise font la triste découverte que le rapport de forces militaire sur le terrain ne pèse plus grand chose dans la balance; totalement isolées politiquement, dépendantes en premier lieu du soutien actif des régimes arabes, ces forces ne pouvaient renverser la situation rien qu'en remportant de nouvelles victoires militaires, d'autant plus qu'il devenait de plus en plus difficile d'effectuer de nouvelles percées, étant donné la force d'impact investie par le régime syrien contre les forces anti-réactionnaires. La tactique qui sera adoptée par la direction de la Résistance, après le 23 juin, sera de résister sur le terrain, sans occuper de nouveaux secteurs, d'intensifier les démarches politiques et les appels publics pour "convaincre' l'Arabie Saoudite et d'autres régimes arabes d'adopter une attitude moins "négative". Pendant le dernier mois de résistance de Tell el Zaatar, alors que les combattants du camp menaient acharnée, aucune offensive de quelque envergure n'a été menée par la Résistance ou par la gauche pour réduire la pression militaire sur le camp. Le leader de l'OLP, Yasser Arafat, refusait de prendre n'importe quelle mesure qui couperait définitivement les ponts avec les bourgeoisies de la région. Il a préféré adresser des appels aux "différents rois et gouvernements arabes", leur demandant d'intervenir pour mettre fin à l'effusion de sang palestinien au Liban. Cette politique a eu l'effet exactement contraire à celui espéré par les directions palestiniennes: l'intervention des régimes arabes s'est évidemment faite dans un sens contraire aux intérêts palestiniens, et la pression militaire des troupes syriennes et des forces réactionnaires libanaises n'a fait que s'accroitre. Aujourd'hui, la situation militaire est extrêmement défavorable à la Résistance et à la gauche. Toutes les enclaves côtières musulmanes ou palestiniennes dans les régions chrétiennes sont maintenant tombées. La ville de Tripoli, au nord du pays, est totalement encerclée, alors qu'un blocus maritime lui est imposé par la flotte militaire syrienne. Un blocus similaire est imposé aux ports de Salda et de Tyr au sud du Liban par la flotte israélienne, ce qui ne laisse aucune possibilité aux forces anti-réactionnaires de communiquer avec l'extérieur. Les seuls secteurs en zone chrétienne encore occupés par les combattants palestino-progressistes se réduisent à quelques villages du Mont-Liban, Des pressions militaires et politiques ont été exercées pour que ces régions soient évacuées dans les plus brefs délais.

Mais le plus grave de la situation reste le comportement des habitants des quartiers musulmans de la capitale. Des milliers de familles ont fui Beyrouth au cours des deux derniers mois. La zone populaire de Chyah, qui regroupait environ cent mille habitants avant la guerre civile, ne comprend aujourd'hui presque plus de population civile. Cet exode massif est dû bien sûr au chômage, à l'état d'insécurité qui règne à Beyrouth, mais aussi à la dépolitisation croissante de la population, résultat d'une vision militariste de la guerre civile par les directions palestiniennes et libanaises. xode, les forces anti- réactionnaires ne perdent pas seulement un soutien direct dont elles ont le plus urgemment besoin; généralement, les habitants qui fuient les zones des combats délaissent totalement la cause qu'ils avaient soutenue jusque là et n'aspirent plus qu'au rétablissement de la paix, et ce, à n'importe quel prix. Cet état des choses est aggravé par l'état de privation incroyable de ces secteurs, alors que les régions chrétiennes, l'extérieur, reçoivent aujourd'hui tous les produits de première nécessité, à des prix relativement abordables. Un accord est-il possible? Après avoir espéré un retrait pur et simple des troupes syriennes du Liban, après avoir essayé de gagner du temps dans l'espoir d'un revirement arabe, les directions palestiniennes ont finalement été acculées à accepter le principe des compromis de fond avec le régime syrien. Ce que réclame ce dernier, c'est ni plus ni la reconnaissance, par la Résistance palestinienne, de la légitimité de la présence des troupes syriennes au Liban, une démilitarisation relative des camps palestiniens au Liban, un droit de contrôle de l'Etat libanais, et la sempiternelle non-ingérence des Palestiniens dans les affaires de l'Etat libanais. Tous ces points sont cités dans l'accord signé entre le régime syrien et la direction de l'OLP, le 29 juillet dernier à Damas. Cet accord, qui comporte aussi des clauses concernant l'application d'un cessez-le-feu au Liban, n'a pas encore été traduit dans les faits. Assad a lancé un ultimatum à la Résistance, lui demandant d'accepter un accord avec la droite chrétienne avant le 5 septembre, faute de quoi les troupes syriennes mèneraient une nouvelle offensive, plus dure que les précédentes, et imposeraient la paix (sic) sur tout le Liban. Depuis, Assad a répété à plusieurs reprises cet ultimatum. Au-delà de la fanfaronnade, la menace est claire. Le bâton syrien n'est pas prêt à se ranger tant que les directions palestiniennes n'ont pas accepté de se soumettre totalement à la volonté syrienne. A la suite de la chute du camp de Tell el Zaatar, des négociations bilatérales ont eu lieu entre la direction du Fatah et le parti phalangiste. L'OLP a aussi approuvé l'appel à la réunion d'un sommet arabe pour "examiner la situation au Liban".

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LIBAN Aux dernières nouvelles, les Palestiniens se -raient prêts à se retirer des zones occupées de la montagne libanaise, "si ce pas garantit la paix au Liban". Pourquoi un accord tarde-t-il à être appliqué au Liban ? La droite chrétienne, derniers succès, cherche évidemment à renforcer son avantage. Mais les plus grandes entraves viennent du camp palestino-progressiste lui-même. Les directions palestiniennes n'ont toujours pas éliminé la possibilité d'un assouplissement des conditions syriennes et tentent pour cela de repousser les échéances le plus tard possible. Mais surtout, elles doivent faire face à une forte opposition des bases, indépendamment de la nature des organisations palestiniennes; ces bases n'ont rien à gagner à de pareils accords, et elles sont en droit de se demander à quoi ont servi les longs mois de résistance farouche et de privations. D'ores et déjà, l'accord du 29 juillet s'est heurté à de très fortes critiques de la part de la base même du Fatah. Certaines rumeurs font état de divergences au sein de la direction du Fatah ; en fait, c'est une véritable redistribution des rôles qui s'est déroulée récemment au sein de cette direction, dans le but de brouiller les cartes et de leurrer les combattants palestiniens sur ses véritables intentions. Ainsi, au moment où deux membres du Comité Central du Fatah se réunissaient avec les phalangistes, l'un des leaders de l'organisation, Abou Ayad, faisait une déclaration fracassante attaquant non seulement la Syrie, mais tous les régimes arabes sans exception. Mais le temps n'est plus où ce genre de manœuvres pouvait réussir. Il ne fait pas de doute que le contenu du futur accord sur la crise au Liban sera tenu absolument secret pour les masses libanaises et palestiniennes. Seuls quelques points d'ordre général ou secondaire seront publiés.

Cependant, les directions palestiniennes doivent aussi face à une forte pression de la part de leurs alliés libanais, qui eux, à perdre dans un accord réalisé dans les circonstances actuelles. Le régime syrien, tres régimes arabes et la droite chrétienne libanaise refusent de négocier avec la gauche libanaise, et estiment que les représentants valarégions non contrôlées par les forces réactionnaires chrétiennes sont uniquement les leaders traditionnels de la bourgeoisie sunite et chiite. Non seulement la gauche ne sera pas là au moment de la réalisation des mais elle risque fort d'être directement réprimée, étant donné qu'aucune garantie n'a été ou ne sera donnée sur la non-répression des militants de gauche, ou de la possibilité pour ces militants de s'exprimer dans le futur. syrienne qui se profile à l'horizon ne comportera aucune place pour la liberté d'expression ou d'action politique oppositionnelle au nouveau régime. La gauche appréhende aujourd'hui un "lâchage" de la part de la direction de l'OLP. Militairement, elle ne peut rien à elle seule, étant extrêmement dépendante pour tout ce qui concerne les armes de gros calibre et les munitions. Le jour où les directions palestiniennes décideront de réaliser un accord et d'arrêter les combats et les bombardements, la gauche ne pourra que suivre le mouvement. De toute manière, il est à craindre que les arguments de la gauche ne pèseront pas lourd dans la balance, le jour où la direction de l'OLP décidera de faire la paix avec la Syrie. L'affaiblissement de la gauche, que ce soit sur le plan militaire ou politique, ne fera qu'isoler encore plus la Résistance palestinienne et la rendre encore plus vulnérable aux attaques et aux pressions des bourgeoisies arabes. Le régime syrien ne reculera pas, tant qu'il n'aura pas réalisé ses objectifs réactionnaires au Liban. Vu les rapports de forces actuels à l'échelle arabe, il semble bien près d'y parvenir. Quel avenir pour la Résistance palestinienne? La direction de l'OLP a-t-elle le choix entre la capitulation et une autre politique ? Dès le début du siège de Tell el Zaatar, lorsque l'entente syro-arabe était apparue clairement, Abou Ayad avait fait une déclaration publique menaçant les régimes arabes de riposte palestinienne à l'échelle arabe. Abou Ayad avait entre autres prédit que les mouvements de masses agiraient et isoleraient les régimes s'attaquant d'une manière ou d'une autre aux intérêts Effectivement, au point où en était la guerre civile au Liban, la seule possibilité pour la Résistance palestinienne, comme pour la gauche

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libanaise, de sortir de l'étouffement serait de développer un mouvement populaire de lutte dans tous les pays arabes.

La grande difficulté de réaliser cette tâche aujourd'hui réside dans la quasi-impossibilité d'existence de larges mouvements de solidarité, sans préparation aucune et d'une manière spontanée, dans des pays où la moindre manifestation oppositionnelle est férocement réprimée. Malheureusement, la Résistance palestinienne est en train de payer aujourd'hui très chèrement sa conception erronée de la libération de la Palestine. Le palestino-centrisme, le refus de poser le problème de la libération nationale en termes de classes, le complexe de la 'noningérence dans les affaires internes des pays arabes", le souci permanent des différentes organisations palestiniennes de développer des relations "fraternelles" et grassement monnayées avec les bourgeoisies arabes, plutôt que de se solidariser avec les mouvements et organisations luttant contre ces bourgeoisies, ont abouti à l'isolement progressif de la Résistance, jusqu'au jour où elle doit, seule, faire face à tous ses ennemis réunis. La nature de classe des organisations palestiniennes et de leurs directions, l'existence d'une puissante bureaucratie au sein de ces organisations, la politique adoptée par les directions palestiniennes depuis le début, rendent très difficile un coup de barre radical, dans les conditions actuelles. A chaque fois que le mouvement de résistance subissait la contrainte d'un pays arabe, les leaders palestiniens faisaient jouer les contradictions entre les différents régimes et arrivaient ainsi à se dégager de l'impasse. En fait, ils se faufilaient entre les contradictions et ajournaient la question du choix crucial entre la lutte armée et ses implications d'une part, et les conséquences des rapports préférentiels établis avec les bourgeoisies arabes de l'autre. Le jour où les régimes arabes, passant par-dessus leurs contradictions et conflits, organisent la grande coalition pour mater la résistance palestinienne, les directions palestiniennes sont beaucoup plus préparées (par leur nature de classe, leurs intérêts directs et leur ligne politique) à accepter les implications de la nouvelle situation plutôt que de déclencher une lutte contre les régimes arabes, à laquelle elles ont toujours refusé de se préparer, et qui mettrait en cause, directement, non seulement leur ligne politique précédente, mais aussi les structures mêmes des organisations palestiniennes. La direction officielle de la Résistance avait déjà franchi un pas décisif en acceptant le principe d'une solution pacifique avec l'Etat sioniste (qui avait eu pour effet la création d'un "Front du Refus" palestinien); maintenant, c'est une autre capitulation qui est exigée par les bourgeoisies arabes : l'inféodation totale de la politique de l'OLP aux intérêts directs des régimes bourgeois de la région.

Dans le cas où une paix syrienne est imposée au Liban, le clivage entre la direction officielle de l'OLP et le Front du Refus ne pourra avoir aucune implication substantielle. La mise au pas exigée par le régime syrien englobe toutes les organisations de résistance. Des précautions seront prises pour éviter toute velléité de ruer dans les brancards. Le Front du Refus, tout au long de la guerre civile, a été matériellement incapable de se démarquer, par une position politique ou des initiatives, des directions officielles de la Résistance. La structure fondamentale de toutes les organisations palestiniennes, leur degré de politisation, leur composition, sont sensiblement les mêmes. Une offensive ouverte contre le régime syrien ou contre la paix réactionnaire, de la part du Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP principale organisation du Front du Refus) par exemple, entraînerait une répression violente et une situation de clandestinité à laquelle cette organisation - de même que toutes les autres -est loin d'être préparée. Il est hautement improbable qu'une paix soit établie dans les conditions actuelles sans qu'une forte opposition ne se manifeste au sein des mouvements palestiniens. Certaines directions (du Front du Refus) critiqueront probablement les termes de l'accord, mais la véritable opposition existera parmi les bases de toutes les organisations. Cette opposition, non structurée, éclatée, ne proposant aucune alternative d'envergure, aura à faire face à des directions fortement structurées et possédant des moyens de "persuasion" non négligeables. Le point de force de cette opposition sera sa volonté de poursuivre la lutte en dépit de toutes les difficultés. Cette opposition s'est déjà manifestée et se manifestera encore plus à l'avenir, par des actions de plasticage et d'autres actes de représailles contre les régimes arabes. Cette voie ne pouvant en aucune manière constituer une porte de sortie de l'impasse, la nécessité de tirer un bilan de l'expérience passée et de poursuivre la lutte sur de nouvelles bases se posera de façon accrue. Une victoire syrienne au Liban ne pourra signifier qu'un recul, non seulement des organisations opportunistes existantes, mais un recul du mouvement de masse dans son ensemble. Cependant, la crise des régimes arabes est aujourd'hui telle qu'il faut plus d'une guerre pour assurer la quiétude des bourgeoisies et de l'impérialisme. L'issue de la guerre au Liban, aussi défavorable soit-elle, ne sera en aucune façon catastrophique pour l'avenir de la révolution arabe. La lutte du peuple palestinien continuera à être à l'ordre du jour. Le jour proche où la révolution arabe se dégagera de la situation défensive dans laquelle elle est confinée depuis six ans.

31 août 1976

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