Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Vers des luttes de grande ampleur

· Inprecor (première série) n° 58, 23 septembre 1976 · p. 22-26 · 3 984 mots

Maghreb Syndicalisme France Stalinisme

TUNISIE: Arrivé au pouvoir il y a 20 ans, le régime destourien, reposant essentiellement sur le rôle joué par le bonaparte tunisien Bourguiba, se voit de plus en plus confronté à une remontée impétueuse des luttes de la classe ouvrière tunisienne. Ainsi, "Le Monde" déclairait-il, en juillet dernier, que "désormais les grèves faisaient partie de la vie quotidienne' Sous le coup des mobilisations ouvrières de mai et "l'agitation" dans les lycées et les facultés, le Comité Central du Parti Socialiste Destourien (PSD) affirma, en juillet, que "le droit de grève est garanti par la Constitution, lorsqu'elles sont légales (sic!)". Le 25 juillet, profitant de la "trêve estivale", la bourgeoisie tenta d'intimider les travailleurs, en condamnant à des peines allant de 3 mois à 3 ans d'emprisonnement, 12 grévistes de la mine de fer de Jérissa, parmi les 700 qui avaient participé à la grève des 16 et 17 juin. Elle croyait par là prévenir un automne chaud et empêcher les travailleurs tunisiens de se battre pour la satisfaction de leurs revendications. Ni cette répression, ni la déclaration du premier ministre Nouira à deux journalistes français, comme quoi "le parti unique est une nécessité historique", ne sauront empêcher le mouvement ouvrier de se doter des organisations aptes à lui permettre d'engager une bataille de grande ampleur contre ce régime qui, profitant de la guerre civile au Liban, aspire à devenir l'une des places financières clé du monde arabe, et surexploite les travailleurs tunisiens. Commencée en 1881, la colonisation entreprise par la France s'achevait en 1956 par la proclamation de l'indépendance. Celle-ci entérinait à la fois l'impuissance de l'impérialisme français à mater le mouvement nationaliste dirigé par Bourguiba, et la volonté de diviser les luttes anti-colonialistes qui embrasaient tout le Maghreb, et développaient chez les peuples de la région la conscience d'appartenir à une même nation. En octroyant l'indépendance à la Tunisie, la France entendait bien, par le biais du néo-colonialisme, passer de la domination directe à la domination indirecte, grâce à la dépendance économique du nouvel Etat par rapport à la France.

M. AZEZ & A. MALIK-

L'une des caractéristiques fondamentales de la colonisation fut d'avoir interdit la formation d'une puissante classe bourgeoise locale, qui aurait pu prétendre directement au pouvoir, une fois l'indépendance octroyée. Une bourgeoisie terrienne et commerçante, faible et spécus'était formée autour du projet de colonisation. Parallèlement, l'orientation des staliniens français et de leur pseudopode tunisien, le PCT, leur enleva toute prétention à une quelconque direction du mouvement émancipateur des masses. En effet, partant d'une analyse erronée de la question nationale, et se condamnant par là-même à rester dans le cadre de "l'Union Française"', ils n'avaient pas voulu ou pas pu saisir la contradiction immédiate colonisés/colonisateurs. Ces deux conditions historiques données, le vide créé par l'absence d'un pôle révolutionnaire capable de capter l'énergie débordante des masses et de les diriger sur le chemin de leur émancipation totale, propulsa l'équipe petite-bourgeoise du Néo-Destour sur les devants de la scène, lui permettant de prendre la tête du mouvement de libération. Le mot d'ordre d'indépendance qu'elle a su lancer au moment opportun, rallia autour d'elle aussi bien les travailleurs regroupés dans l'UGTT (1) et les masses déshéritées des campagnes que les couches petites-bourgeoises et les fractions de la bourgeoisie qui aspiraient à prendre le relais de la puissance coloniale, une fois le pacte néo-colonial signé. La passation du pouvoir s'est faite (non sans heurts du reste), à l'équipe la mieux aguerrie, celle qui a pu montrer le plus de capacité à en -diguer et à dompter le mouvement de masse, tout en s'appuyant sur ses mobilisations. Confrontée au problème du pouvoir, elle se devait de mettre sous sa botte les organisations de masse et œuvrer dans le sens des intérêts historiques de la bourgeoisie. Après avoir constaté l'échec d'une politique libérale tâtillonne, la direction nationaliste s'est résignée à entrer dans une phase de "collectivisation". L'ex-secrétaire de la centrale des travailleurs, Ben Salah, fut rappelé pour appliquer le projet de programme élaboré par l'UGTT, au lendemain de l'indépendance, en 1956. A l'époque, il avait été rejeté et con -. damné par la direction du Néo-Destour.

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Restant dans le cadre néo-colonial, l'équipe des techno-bureaucrates formée autour de Ben Salah s'illusionnait sur les possibilités d'aménager le système de l'intérieur, par une réforme de plus en plus poussée des structures. Cette dernière devait toucher le commerce de gros et de détail, ainsi que le domaine agraire, afin d'en moderniser les structures et permettre une certaine accumulation du capital transférable dans le secteur industriel encore très embryonnaire. La dite expérience recevait l'appui de l'impérialisme américain (vers le milieu des années 60) ainsi que du Parti . La bourgeoisie financière adopta une attitude plus ou moins attentiste, dans la mesure où cette expérience ne lésait pas son régime de propriété privée. Elle a même pu en tirer profit, grâce à sa participation à la gestion des coopératives et grâce à la création d'un circuit parallèle initié par la BIRD et la Banque Centrale de Tunisie qui allait directement à l'encontre des initiatives des différents plans. Ben Salah crut qu'il suffisait d'un coup de pouce pour mettre hors d'état de nuire les gros propriétaires terriens, par la mise en coopérative forcée de leurs domaines, décidée en début de 1969, avec la bénédiction de Bourguiba. La crise économique, la dégradation du niveau de vie des masses, la prolétarisation de plus en plus poussée de la petite paysannerie et le mécontentement grandissant à la campagne devaient servir de tremplin à la bourgeoisie foncière et financière. Elle réagit violemment, entraînant derrière elle la masse des petits et moyens propriétaires, vu que leurs propres intérêts étaient également en jeu. La décision fut prise de briser net l'élan des coopératives. La forte concentration des terres et la prolétarisation de nouvelles couches de petits paysans, conséquences logiques de "l'expérience" de Ben Salah, allaient s'accentuer davantage. La crise de septembre 1969 (quelques mois après que la décision fut prise de généraliser les coopératives à l'échelle du pays) eut pour conséquence immédiate l'éviction de Ben Salah du pouvoir, puis sa condamnation à 10 ans de travaux forcés, pour "haute trahison". Cette condamnation provoqua un flottement et un malaise à tous les niveaux, au sein de la couche dirigeante, qui apparaissait dans l'ensemble "homogène", depuis le Congrès de Bizerte de 1964, date à laquelle le Parti du Néo-Destour changea la couleur de ses habits, en devenant le Parti Socialiste Destourien. Le tournant s'est traduit par le retour à une politique "libérale". Du "Congrès du Destin" au "Congrès de la Clarté" Il fallait attendre le congrès du PSD, en 1971, baptisé "Congrès du Destin", pour voir se refléter de façon beaucoup plus nette les contradictions sociales aigues au sein du personnel politique. Une lutte de clans interbourgeoise va dorénavant s'ouvrir sur la manière de gérer l'Etat néo-colonial. Le congrès a mis à nu les contradictions au sein de l'appareil d'Etat/ parti néo-destourien et a été marqué par la course à la succession. Une opposition bourgeoise de type libéral commençait à se dessiner. L'essentiel de son offensive se concentrait sur des batailles de coulisse visant à un remodelage des normes établies au sein du Parti et de l'appareil et à une certaine démocratisation des institutions. Une bataille allait être gagnée, à la faveur de la crise qui secouait le pays depuis 1969 et qui touchait de plein fouet l'instrument de domination bourgeois. Cependant, l'intervention directe du Bonaparte allait freiner l'élan pris par les "libéraux" pour rétablir un équilibre précaire jusqu'au "Congrès de la Clarté" en 1974, qui devait consacrer l'épuration du Parti, par l'élimination du clan libéral. Sans base économique ni assise sociale, les "mestiristes" (2) ne pouvaient formuler de projet cohérent, se présenter comme pôle alternatif bourgeois à la politique de l'équipe actuellement au pouvoir. La faiblesse congénitale de la bourgeoisie locale, due à la faiblesse structurelle d'une économie dominée, ne peut que la reléguer à jouer un rôle d'intermédiaire entre un marché local exigu - où les survivances du mode de production précapitaliste restent encore vivaces - et le marché capitaliste mondial. Après les différentes tentatives de réformes bourgeoises - faites à partir de plans improvisés - avortées sous Ben Salah, toute la politique de la classe dirigeante est faite de palliatifs et de substituts. En même temps, elle tente d'offrir quelques gages de bonne volonté aux classes moyennes (base sociale du régime), dont divers secteurs manifestent une certaine attitude de défiance face aux crises successi -ves qui ont jeté un discrédit sur les capacités et la cohérence de l'équipe néo-destourienne au pouvoir. Condamnée à rester dans le giron de l'impérialisme, elle se devait de maintenir les portes grandes ouvertes aux capitaux étrangers, afin de glaner quelques miettes, d'essayer de minimiser l'ampleur d'un chômage crois -sant et d'affecter des capacités d'industrialisation à long terme ... à partir de la sous-traitance et de "joint-ventures"' ! C'est dans ce cadre que le code des investissements à été élaboré en 1969. En outre, la légis -lation de 1972 crée l'Agence de Promotion des Investissements (1973) et prolonge le "code des investissements". Il s'agit en fait de codifier l'implantation d'entreprises impérialistes dans le pays, en créant un régime particulier comportant des avantages fiscaux, douaniers et de change. Cette loi, qui intéresse l'industrie ma-

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TUNISIE nufacturière, comporte : une exonération totale des impôts sur le bénéfice pendant 10 ans, puis de 80 % sur les dix années suivantes; l'exemption de tous droits et taxes frappant l'importation de matières premières et d'équipement, ainsi que des taxes sur les chiffres d'affaires relatifs aux achats effectués dans le pays. Les promoteurs d'une telle loi comparent avec orgueil la Tunisie à Singapour, à la Malaisie ou à l'Irlande, pays ayant déjà quelques longueurs d'avance en la matière : paradis fiscaux,

• Habib Bourguiba main-d'œuvre qualifiée et abondante et salaires fort modérés. Cette politique en vigueur aujourd'hui peut être résumée par cet extrait d'une interview accordée en février 1974 par l'ex-ministre de l'Economie, Chadly Ayari, à la revue "Afrique Industrie": "Pourquoi le textile en Tunisie: ce n'est pas parce que tout le monde en fait, mais parce que nous avons pensé que la matière première que nous pouvons produire n'est pas la laine ou le coton, mais la main-d'œuvre et le salaire... Cette main-d'œuvre et ce salaire sont à l'heure actuelle suffisamment compétitifs en Tunisie pour nous permettre de pouvoir produire du textile de bonne qualité et relativement bon marché" Cependant, et afin de parfaire ce paradis fiscal, la classe bourgeoise doit assurer aux impérialistes une paix sociale durable, afin de garantir leurs profits colossaux. Ainsi, parallèlement à la restructuration et à la modernisation des instruments répressifs notamment la police et les bandes armées parallèles), le régime édicte de nouvelles lois qui se veulent des atouts importants de sa politique. Vers la fin des années 60, la classe dirigeante devait affronter la première vague de radicalisation, dans le milieu étudiant notamment, où l'impact direct de la Résistance palestinienne a influencé les formes d'apparition de la nouvelle extrême-gauche. Ces organisations furent visées en premier lieu. Mais à mesure que le mécontentement s'élargit à d'autres couches sociales, notamment aux travailleurs, le régime doit faire face à un mouvement de masse plus menaçant. Il lui faut dès lors user de tous les moyens dont il dispose (la force physique et celle des lois) pour l'endiguer. Dans le cadre de sa politique de "contrat de progrès" ou "contrat social", le gouvernement Nouira réunit les "partenaires" sociaux - syndicats patronaux (UTICA), Parti, centrale ouvrière (tenue en laisse par le Parti) - afin de mieux juguler l'effervescence du mouvement de masse. Au même moment de grandes grèves revendicatives furent lancées. Les travailleurs des secteurs les plus en pointe dans la lutte (SNT en 1973, SNCFT) (3) se sont opposés aux forces de police. Depuis lors, le régime, qui revendique la paix sociale, n'a pas connu de trêve sociale véritable. Les dernières luttes de mai, au-delà de leur caractère revendicatif et spontané, revêtent, dans le contexte actuel, une signification politique manifeste. C'est au moment même où s'aiguisent les contradictions entre diverses fractions au sein du régime, que les travailleurs entrent résolument dans la lutte, faisant fi de la "défense des intérêts nationaux'' que la classe exploiteuse voudrait leur faire respecter. Les luttes de mai Depuis longtemps, les tenants de l' "unité nationale" n'ont cessé de tabler sur la paix sociale, garantie nécessaire pour assurer l'investissement des capitaux impérialistes dans le pays. La main-mise sur les organisations de masse (y compris la centrale ouvrière), la répression, le rôle que fait jouer le Parti à une bureaucratie syndicale servile ont permis au Néo-Destour de faire croire à l'unanimité autour de lui. Ainsi, au mois de mars 1976, à la veille de l'anniversaire de la fête de l'indépendance, il saisit l'occasion du "putsch" avorté, téléguidé par le régime khadafiste, pour mener une campagne hystérique contre un "régime terroriste et sanguinaire", lancer appel sur appel pour resserrer les rangs autour du Combattant Suprême et du Parti dont il est le guide, agiter le spectre de la patrie en danger contre les menaces extérieures, mettre en garde le clan oppositionnel bourgeois de Mestiri, qui commence à s'agiter en revendiquant une nouvelle fois une démocratisation des institutions et la mise en veilleuse des méthodes répressives de naguère. Cette campagne devait culminer par la mise en scène savamment orchestrée du procès des trois principaux accusés lybiens devant la Cour de Sûreté de l'Etat. Malgré l'image ternie de la petite-bourgeoisie nationaliste lybienne, qui a montré encore une fois sa vraie nature en expulsant des milliers de travailleurs tunisiens, le procès en ques-

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tion est apparu aux yeux de larges couches de travailleurs et de la jeunesse comme une véritable mascarade, une manière de masquer les vrais problèmes. La médiation d'Ould-

Daddah (président de la Mauritanie) est venue à point nommé pour rappeler que les contradictions interbourgeoises arabes doivent être reléguées au second plan devant les menaces réelles qui pourraient surgir du mouvement de masse lui-même. Les luttes de mai ont surgi dans ce contexte, marqué par la dégradation du niveau de vie des masses, par une montée vertigineuse des prix des denrées de première nécessité et, parallèlement, par la stagnation des salaires. Cette nouvelle effervescence des luttes revendicatives est venue comme un démenti cinglant aux prétentions du régime et de la bureaucratie syndicale à la stabilité sociale. La veille , celle-ci "fêtait' l'un des ler Mai les plus calmes, "fruit" de la collaboration étroite entre les partenaires sociaux et de la conjugaison des efforts de l'UGTT et du Parti pour réaliser enfin une "unité nationale", facilitée par la compréhension et la responsabilité des travailleurs qui, dans et autour de leur organisation, œuvrent pour l'augmentation de la productivité, afin d'assurer définitivement le véritable décollage économique ! Partout, immédiatement après le week-end du ler Mai, des milliers de travailleurs entraient en lutte, occupant leur lieu de travail. Parti de la Société Nationale de Transport (SNT -transports urbains), et paralysant pendant deux jours les principales activités de la capitale et sa banlieue, le mouvement fit tâche d'huile. Les cheminots prenaient le relais (à Tunis, Sfax , Sousse). Puis ce fut le tour des PTT, dont plusieurs centres en province ont observé un arrêt de travail de plus de 24 heures. Les 2.400 travailleurs de l'usine sidérurgique d'El Fouladh participèrent aussi aux mobilisations; ils représentent la principale concentration ouvrière de Tunisie et possèdent une réelle tradition de lutte. D'autres petites entreprises prirent la relève, qui pour des débrayages de quelques heures, qui pour reprendre une lutte stoppée à michemin. Les revendications furent toujours les mêmes. Fait sans précédent depuis 1956, la Santé Publique fut touchée à son tour par le mouvement. Les travailleurs de quelques grands hôpitaux de la capitale observèrent un débrayage de quelques heures, obligeant le pouvoir à jeter du lest en accordant au personnel médical et para-médical une diminution d'une heure de travail par jour (7 heures au lieu de 8 heures). Cet acquis devait être grignoté quelques semaines plus tard par le maintien tel quel des horaires d'été. Pendant la grève des employés de boulangerie, qui paralysa les grands centres urbains, le pouvoir dut recourir à l'armée pour briser le mouvement, en assurant un minimum de ravitaillement. La dernière semaine de mai devait être marquée par l'entrée en scène des jeunes magistrats qui, en violant la légalité bourgeoise de leur institution (interdiction faite au corps judiciaire "de toute action concertée de nature à arrêter ou entraver le fonctionnement des juridictions" - art. 18 du statut de la magistrature, promulgué le 14 juillet 1967), ont élargi les fissures au sein de l'appareil d'Etat lui-même. Et, si bon nombre des quatorze revendications étaient corporatistes (telle que celle revendiquant l'élévation des indemnités de 320 à 480 dinars), la réclamation de l'accès au droit syndical et la suppression de la possibilité de limogeage expriment, bien que de façon ambiguë et à leur manière, les aspirations de certaines franges de jeunes magistrats à réagir contre la sclérose et l'arbitraire du corps judiciaire. Entre l'enclume et le marteau La réponse du pouvoir fut claire. Passé le moment de surprise, il retrouva très vite ses réflexes répressifs. Les "forces de l'ordre" (police et BOP - Brigades de l'Ordre Public) s'attaquèrent aux piquets de grève et arrêtèrent les "meneurs". Mais, devant l'ampleur du mouvement, la répression aveugle n'était plus efficace. Ainsi, tout en employant une partie de son arsenal répressif afin de casser l'élan des travailleurs, il dut user de tactique, en se servant de la bureaucratie syndicale. La manœuvre fut claire : se servir de l'UGTT pour calmer l'effer ves cence et contrôler le mouvement. Une fois la situation maitrisée, après les arrestations préventives sous prétexte de violation de l'ordre public, le pouvoir intente de nouveaux procès contre des militants. Dès le premier jour de la grève de la SNT, le mouvement s'annonça comme des plus durs. La direction syndicale devait prendre ses responsabilités. Elle était mise au pied du mur. Précédemment, certaines grèves "légales" étaient suscitées par l'UGTT contre les "petits patrons intransigeants"; ceci lui permettait de conserver, et parfois d'étendre, sa base ouvrière. L'UGTT pouvait ainsi apparaitre ganisme de défense des intérêts des travailleurs. Mais le mouvement échappait totalement à la règle du jeu. Ainsi, dès le ler juin, sa posifut claire : condamnation du mouvement comme étant illégal, et lancement d'un ultimatum aux travailleurs pour qu'ils reprennent le travail. Au lendemain de la grève de la SNCFT, le Bureau exécutif de l'UGTT (dont le ministre des Affaires Sociales est membre de droit, et le Secrétaire général membre du Parti) tint une réunion d'urgence pour "étudier les causes des grèves sauvages déclenchées dans certaines entreprises". La motion adoptée par le Bureau met l'accent sur les quatre points sui- le respect de l'ordre et de la loi - la condamnation des grèves sauvages et de toute action chaotique

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- le déclenchement de la grève n'est pas permis sans l'accord préalable de la centrale syndicale

- la menace d'exclusion, et la coordination de l'action avec celle du Parti pour empêcher les éléments exclus de la Centrale de s'intégrer dans les structures du Parti.

Elle concluait ainsi : "promouvoir la production et mobiliser toutes les potentialités en vue d'atteindre le décollage économique intégral, et de réaliser une répartition plus juste du revenu national dans le cadre de l'unité nationale'. Au début de chaque lutte, le Parti ne faisait que reprendre à son compte (à travers la presse écrite, la radio et la TV) les condamnations et les chantages de la bureaucratie syndicale à l'encontre des travailleurs. Si les contradictions entre le Parti et le syndicat peuvent apparaitre lors des luttes, cela ne peut venir que de la position qu'occupe ce der -nier, entre un mouvement de masse de plus en plus menaçant (qu'il est tenu de dompter) et son inféodation totale au Parti. L'arrogance et l'insolence des travailleurs bat en brèche le rêve de ce dernier de mettre en pratique sa politique de "dialogue", de concertation entre "partenaires sociaux" dans le but de concrétiser sa fumeuse théorie "d'unité nationale". Il n'y a pas longtemps, la direction syndicale, dans son organe hebdomadaire "Ech-chaâb" (Le Peuple), revendiquait plus de 400.000 adhérents. En 1960, elle en comptait 20. 000. Cet afflux grandissant de travailleurs vers le syndicat ne prouve qu'une chose : leur prise de conscience clairement exprimée de la nécessité de s'organiser, en vue de défendre leurs intérêts immédiats face à la détérioration de leurs conditions matérielles, face au chômage et à la vie chère. Or, le seul cadre légal qui leur est offert (même étriqué, même falsifié), qu'ils peuvent utiliser tant bien que mal pour engager certaines luttes, est l'UGTT. Il revient aux travailleurs les plus avancés, ceux qui se dégagent aujourd'hui des luttes radicales, et aux révolutionnaires, de transformer l'UGTT, d'en faire un véritable syndicat de lutte de classe. Suite aux dernières luttes, une avant-garde ouvrière s'affirme consciente du rôle qu'elle doit jouer dans les luttes futures. Les travailleurs qui ont conspué et défié la bureaucratie syndicale vant des milliers de leurs camarades, qui, par leur imagination créative essayèrent empiriquement de renouer avec les plus belles traditions du mouvement ouvrier international, aussi bien au niveau des formes de lutte que d'auto-défense, qui spontanément et avec courage disputèrent la rue aux forces de l'ordre bourgeois, se posent aujourd'hui une question : comment, dans et hors du syndicat, mettre en place les instruments permettant aux travailleurs les plus combatifs d'engager des luttes, de faire aboutir leurs revendications, en brisant le carcan bureaucratique ? Car, à travers ces mobilisations qui s'exacerbent de plus en plus, les travailleurs les plus avancés ont montré des capacités énormes à mener, avec d'autres couches de salariés, leur propre lutte, et des potentialités réelles d'auto-organisation. C'est à partir de ces expériences que les révolutionnaires doivent envisager concrètement leurs interventions. En s'adressant et en s'appuyant sur les secteurs les plus radicalisés des masses laborieuses, ils partiront de leurs préoccupations les plus proches, mettant l'accent sur la défense de leurs intérêts immé-

Get sur la lutte pour les droits démocratiques, tels que le droit de grève, la liberté d'organisation et de publication, etc. Sur cette ils formuleront des objectifs politiques globaux, qui remettront directement en ques -tion le pouvoir bourgeois etl'ordre impérialiste. Pour l'heure, il s'agit de faire face à la répression qui s'abat sur les travailleurs en lutte, d'exiger leur libération immédiate et sans condition ! Mais se limiter à la seule exigence des droits démocratiques ne ferait que renforcer dans les masses les illusions sur la capacité d'un tel régime néo-colonial à pouvoir répondre à leurs exigences, sans être remis directement en cause. Il est donc nécessaire de lier dès à présent, les luttes pour la défense des droits démocratiques les plus élémentaires, aux objectifs socialistes, afin d'élever le niveau de conscience des masses. Il faut engager, dès maintenant, avec les forces révolutionnaires existantes, le débat sur le cadre stratégique de la nation arabe, pour se doter de l'instrument politique et organisationnel nécessaire, afin d'affronter avec le maximum de chances de succès la sainte alliance réactionnaire des bourgeoisies arabes : la construction du parti révolutionnaire arabe ! Le pacte de défense mutuelle que vient de sceller le régime bourgeois de Sadate avec la junte sanguinaire de Jaafar El-Nemeiry n'est autre qu'une déclaration de guerre au mouvement de masse arabe renaissant dans la région. A l'instar des ouvriers d'Hélouan, de Mehalla El Koubha, de ceux de la Bouliène du Caire et d'Alexandrie, les ouvriers de la SNT, de la SNCFT, des PTT, d'El Fouladh, viennent d'indiquer le chemin à suivre et la forme de solidarité de classe qui peut les unir dans le combat quotidien qu'ils mènent contre les régimes bourgeois qui les exploitent. (1) UGTT - Centrale syndicale unique. Créée dans la clandestinité sous le colonialisme français; Depuis l'indépendance, totalement inféodée au régime. (2) Mestiri : un des dirigeants du PSD, animateur du courant "libéral", partisan de l'instauration d'une véritable démocratie bourgeoise. (3) SNCFT : chemins de fer tunisiens.

SNT : Société Nationale des Transports.

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