Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

PORTUGAL

L'enjeu de la réforme agraire

· Inprecor (première série) n° 59, 7 octobre 1976 · p. 8-12 · 3 718 mots

Portugal Syndicalisme

Dès son intronisation comme premier ministre, après avoir assuré l'élection d'Eanes, Soares annonça son jeu : blocage des salaires, augmentation de la productivité du travail, relance du secteur privé, assainissement financier du secteur nationalisé, réglementation de la réforme agraire. C'est dans ce dernier domaine que le secrétaire du PS engage son attaque contre les masses laborieuses. Certes, l'offensive est encore limitée par les mesures mises en pratique, mais sa portée politique est beaucoup plus importante. Elle touche l'une des principales conquêtes du mouvement de masse, consécutive au 25 avril 1974 : la réforme agraire. de test pour le gouvernement minoritaire et la bourgeoisie. Enfin, l'utilisation du chantage à l'intervention policière (GNR - Garde Nationale Républicaine) et militaire traduit le prolongement du 25 novembre et la victoire électorale du général Ramalho Eanes. Dans sa présentation, le 2 août, du programme gouvernemental, Soares annonçait les principaux points de sa politique agraire : la restitution des domaines de moins de 50.000 points (critère combinant la surface et la rentabilité du sol) à leur propriétaire, concrétisation du droit de réserve (droit de préemption des latifundistes sur une partie des terres expropriées), indemnisation pour expropriation, élaboration d'un statut juridique pour les Unités Collectives de Production (UCP). Pour le moment, le gouvernement ne fait qu' appliquer la première de ces décisions. La "désoccupation" des terres ne concerne que 16.800 hectares sur les 1.100. 000 hectares occupés, soit un peu plus de 1,5 %. Selon la loi passée sous le IVème gouvernement provisoire de Vasco Gonçalves, le total de la superficie des terres expropriables s'élève à environ 1.800. 000 hectares. Cependant, les mesures actuelles n'en constituent pas moins premier pas d'une mise en question des

A.UDRY & C. MICHALOUX

positions conquises par les travailleurs agricoles et les paysans pauvres du Sud. Elles reposent sur une loi qui est, en fait, postérieure aux mouvements d'occupation aujourd'hui visés, et qui, en raison de ces mobilisations, ne put jamais être appliquée. En outre, elles participent d'une volonté plus profonde de réorientation de la loi de la réforme agraire, qui peut se concrétiser dans la définition du statut juridique des UCP, dans l'ampleur des indemnisations consenties, dans la précision du Concentration et parcellisation Quelques chiffres témoignent de l'importance de la question agraire et de son enjeu politique. En 1968 - date du dernier recensement -, on comptait 810. 000 exploitations agricoles couvrant une superficie d'environ 5 millions d'hectares. La part de la population active employée dans l'agriculture s'élevait à 895. 260 personnes sur un total de 2.388. 170, soit 29,9 %. En 1968, 9.200 exploitations occupaient une superficie de 2, 5 millions d'hectares;ainsi, 1,1% du total des exploitations rassemblaitplus de 50 % des terres cultivables. Mille cent quarante domaines de plus de 500 hectares couvraient 30, 3 % de la superficie. Par contre, 480. 000 exploitations n'englobaient pas plus de 350.000 hectares, c'est-à-dire que 59 % du total des exploitations détenait 7 % de la suQuant à la structure agraire, le Tage coupe le pays en deux. Le Sud est par excellence la terre de la grande propriété. Dans les quatre districts qui forment l'épicentre de la réforme agraire, la concentration et la dimension des propriétés étaient les plus élevées : à Sétubal, 2,2 % des exploitations (celles de plus de 100 ha.), à Evora 5,7 %, à Portalegre 4, 4 %, à Béjà 5,8 % occupaient respectivement 72, 6 %, 87 %, 79,2 % et 72, 7 % du total de la superficie cultivée dans ces districts. En outre, un

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processus de concentration agraire s'est développé dans les années 50 et 60 dans les districts du Sud. Entre 1952 et 1968, le nombre des exploitations avec plus de 500 hectares augmenta de 30 %, celles entre 200 et 500 hectares de 20 % et celles entre 50 et 200 hectares de 36 %. Ainsi, à Béjà 117 propriétés de plus de 1. 000 hectares couvraient une aire de 236.209 hectares sur un total de 753. 984; à Evora, 138 propriétés occupaient 314. 000 hectares sur 572. 000; à Portalegre, 95 propriétés englobaient 168. 584 hectares sur 469. 958; à Sétubal, 47 propriétés rassem -blaient 117.230 hectares sur 293.911. A ce type d'exploitation est liée la pénétration du capital financier dans l'agriculture. A partir des années 60, la CUF, le groupe Espirito Santo, Borges e Irmâo, etc. accroissentleurs investissements dans le secteur rural, entre autres sous l'influence du développement de l'industrie alimentaire, de l'industrie de la pâte à papier, etc. Parallèlement, de nombreux latifundistes limitaient leurs investissements agricoles pour déplacer leurs capitaux vers l'industrie touristique, la spéculation immobilière, les opérations bancaires, avec les conséquences que cela avait pour un sol mal irrigué, laissé sans engrais... Ce processus de pénétration du capital financier dans l'agriculture créa un lien objectif entre le mouvement de nationalisation des grands monopoles après le Il mars 1975 et la mobilisation d'occupation des terres. Au contraire, dans les districts du Nord et du Centre - Aveiro, Braga, Coimbra, Porto, Viana do Castelo, Viseu et Vila Real - domine le minifundio. Ainsi, les exploitations comprises entre 0, 05 hectares et 4 hectares regroupent 90, 6 % des propriétés du district d'Aveiro et couvrent 44,8 % de la superficie et respectivement 88,8 % et 49, 1% pour Coimbra, 87,6 % et 42, 6 % pour Leiria, 87 % et 38,7 % pour Porto, 92,8 % et 53,3 % pour Viana do Castelo. Dans nombre de ces districts, la moyenne propriété, de 20 à 50 hectares, occupe une position relativement importante. Cependant, dans certaines de ces régions de minifundio, les propriétés de plus de 100 hectares occupent aussi des positions non négligeables : plus de 12,9 % de la superficie à Aveiro, 13,9 % à Leiria. Dans un dis -trict comme Bragança, haut lieu de la réaction, les exploitations entre 20 et 50 hectares englobent 23,8 % de la superficie, et celles de plus de 100 hectares, 15,1 %. Ainsi, malgré la dominante du minifundio, les différenciations restent importantes dans le Nord. Par exemple, dans un district comme celui de Porto, le nombre de très petites propriétés (35. 440 sur 62.163) de 0, 05 à 1 hectare traduit l'existence d'une couche de travailleurs intégrés dans les dernières 15 années dans l'industrie, mais qui continuent à subvenir à leurs besoins alimentaires en cultivant leurs lopins de terre. Enfin, une des caractéristiques des propriétés des districts du Nord - bien que cela se retrouve aussi dans certains districts du Sud - réside dans le nombre très grand de propriétés qui ne sont pas d'un seul tenant. La parcellisation est une dimension de la structure agraire au Portugal: elle est liée, en grande partie, à la loi sur la succession. La population rurale Ces grandes différences dans la structure de la propriété agraire s'expriment sur le plan de la composition sociale régionale de la population rurale. Ainsi dans les districts de grandes propriétés et où les rapports de production capitalistes sont les plus développés - dans les districts de Béjà, Evora, Santarem, Sétubal, Portalegre - le nombre de salariés agricoles, fer de lance des mobilisations pour les occupations, est fort élevé. constituent respectivement 77 %, 83,2 %, 72,8 %, 81,2 % et 87,6 % de la population agricole active. En chiffres absolus, dans ces cinq districts, le nombre de salariés atteint 171.775. Le contraire existe évidemment dans les districts de petites propriétés et où le développement des rapports de production capitalistes fut beaucoup moins rapide : Aveiro, Braga, Bragança, Viano do Castelo, Villa Real, Guarda. Néanmoins, dans ces districts, la crise de de l'agriculture traditionnelle a induit une diminution du nombre de petits propriétaires employant des travailleurs agricoles ou des très petits propriétaires obligés de vendre leur force de travail, alors que le nombre "d'isolés" (de tout petits paysans travaillant seul leur terre) a augmenté souvent de façon considérable. Cela traduit l'accélération du développement capitaliste dans ces régions rurales lors des années 60 et le processus de prolétarisation qui en découle, mais qui n'a pas atteint des dimensions approchant celles des districts du Sud. Surtout, il est trop récent pour se cristalliser sur le plan de la conscience et de l'organisation. Dans les premiers mois du "processus révolutionnaire" la politique du MFA, appuyée par les partis réformistes et faite de promesses sans lendemain, n'a rien fait pour développer les possibilités d'une jonction, au moins partielle, entre les travailleurs du Sud et les salariés et petits paysans pauvres du Nord. Dans la permanence de cette césure, la contre-révolution, emmenée par les gros et moyens propriétaires, trouva un cadre propice. Bientôt cela fut officialisé par le programme du VIème gouvernement provisoire de Pinheiro de Azevedo : la réforme agraire s'appliqua seulement au Sud du Tage. Aujourd'hui, c'est là qu'on la met en question. Le mouvement des occupations Dès juin 1974, les travailleurs agricoles du Sud engagèrent des mobilisations de grande ampleur. Ils possédaient une tradition de lut-

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te et d'organisation syndicale clandestine. Dès 1940, se déploya un travail d'organisation et une agitation en faveur de la journée de huit heures. En 1962, 200.000 ouvriers agricoles entrent en grève pour cet objectif. Après le 25 avril 1974 se forment immédiatement des Commissions pro-syndicales qui signent avec les propriétaires de l'ALA (Association Libre des Agriculteurs) des conventions collectives constituant de fait la première législation du travail rural au Portugal. A partir des noyaux clandestins animés par le PCP, ces commissions pro-syndicales surgissent dans les districts du Ribatejo et de l'Alentejo (Beja, Evora, Porgalegre, Santarem et Sétu -bal). Les conventions portaient essentiellement sur les salaires, la durée journalière du travail, les congés payés et des jours fériés; de plus, elles sanctionnaient la reconnaissance du droit d'organisation. Face à l'écroulement soudain d'un régime qui, quels que soient ses projets de développement industriel et de "réforme agraire" limitée, avait toujours finalement satisfait aux desiderata des grands propriétaires fonciers, piliers de l'Etat corporatiste. Ces derniers, désemparés, n'eurent d'autre politique que le sabota-

VA A

DEMOCRACIA

ge économique. Fuite, incendie de récolte, vente du matériel, refus d'ensemencer, refus d'achat d'engrais, passage de troupeaux vers l'Espagne ou vente du bétail pour l'abattoir constituèrent la riposte initiale des propriétaires devant la volonté d'organisation du prolétariat rural. L'ALA ne servit en aucune mesure d'instrument politique à une contre-offensive concertée des capitalistes terriens. De la même façon que la bourgeoisie manquait de partis politiques, les propriétaires, protégés du régime corporatiste, ne réussirent pas, jusqu'à l'apparition de la CAP (Confédération des Agriculteurs du Portugal) en automne 1975, à organiser leurs forces et à centraliser la résistance. Face au sabotage économique, les travailleurs agricoles organisèrent la vigilance pour empêcher les incendies et les ventes de bétail. Ils parvinrent même à contraindre des propriétaires à accroitre la superficie des terres ensemencées; en automne 1974, celle-ci s'accroitra de 7 %. Le 11 mars 1975 constitue, aussi dans le secteur agricole, un tournant. Le renforcement organisationnel du prolétariat rural le met en position de réagir immédiatement à la fuite précipitée de nombreux propriétaires terriens, après leur défaite du ll mars. Quelques jours après la tentative avortée de Spinola, le syndicat du district de Beja organisait un rassemblement de plus de 20. 000 ouvriers agricoles qui réclama l'expropriation sans indemnisation des latifundia. Dès mai-juin, l'occupation des terres s'étend comme une tâche d'huile. Fin 1975, environ 1. 000. 000 d'hectares sont occupés, c'est-à-dire les deux tiers du total des terres expropriables selon la "loi d'expropriation" du 29 juillet 1975. La loi de la réforme Ce mouvement d'occupation obligea les gouvernements provisoires successifs à entériner l'état de fait par une série de décrets plus radicaux que les mesures prévues par le "plan économique et social" rédigé par Melo Antunes en février 1975. Il faut souligner que ces occupations, faites en réponse au sabotage économique et aux manœuvres réactionnaires des propriétaires, se réalisèrent avant les récoltes, ce qui permit aux travailleurs de disposer des revenus nécessaires pour assurer l'ensemencement, l'achat d'engrais et de matériel, les salaires, etc. Dans la mesure où la loi d'expropriation n'incluait aucune décision concernant le crédit, l'occupation antérieure aux récoltes possédait non seulement une dimension anticapitaliste plus radicale, mais avait des implications au niveau de la gestion directe des terres par les travailleurs. Ainsi, le mouvement de masse dictait les rythmes et les modalités de la réforme agraire et tendait à la faire sortir des limites d'une simple opération réformiste s'inscrivant dans le cadre d'un projet de restructuration d'ensemble du capitalisme portugais. Dans les districts clé du Sud, l'occupation des terres aboutit à la mise en place d'Unités Collectives de Production (UCP) au sein desquelles les travailleurs gardaient leur statut de salariés et auxquelles s'intégrèrent des fermiers et métayers qui optèrent ainsi pour un travail salarié. Parmi ces couches de travailleurs agricoles ayant une longue tradition de lutte, jamais il n'y eut une tendance à la division et à l'appropriation privée des terres. Dans quelques cas le système des UCP se combina avec des propriétés familiales.

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De même, dans le Sud surgirent parfois des coopératives agricoles composées par des grands et des moyens fermiers; certaines cherchèrent immédiatement à employer de la main-d'œuvre salariée. La gestion des UCP, de qualité très inégale, est assurée généralement par une coordination de Commissions de Travailleurs dont la coincidence avec le syndicat est très étroite. Par ce biais, le PCP mit en place une gestion assez souvent bureaucratique. Le PCP conçut toujours la réforme agraire comme un outil dans la "bataille de la production" lancée au début 1975 et partant, il mit rapidement l'accent sur l'efficacité de la gestion. Ceci le conduisit à établir un réseau sélectif de soutien matériel et financier aux UCP qu'il contrôlait, à partir de son influence dans les grandes entreprises de la ceinture industrielle de Lisbonne et de la métallurgie du Sud. Il en découlera des tensions entre des UCP dominées par le PCP et des UCP sous influence de l'extrême-gauche, ou plus ou moins indépenDe plus, pour les petits paysans de ces districts du Sud, la réforme agraire ne se concrétisa que sous la forme du passage des terres des latifundistes aux mains des travailleurs agricoles qui recevaient une aide relativement considérable. Ils se retrouvaient marginalisés. Ces petits paysans constituent une part encore significative de la population rurale dans ces régions : à Béjà - en 1968 -6. 420 domaines sur 20. 385 ne comportaient que de l à 4 hectares; à Sétubal, Evora, Santarem et Portalegre, les chiffres respectifs sont les suivants : 5.880 sur 17.325, 3.580 sur 11. 414; 24.850 sur 55.526 et 5. 525 sur 16.203. Le nombre de paysans disposant de 4 à 20 hectares est souvent proche ou identique. Dès lors, les tensions qui surgirent entre les UCP et ces couches de petits et de petits-moyens paysans pourront servir de base à des mobilisations contre la réforme agraiCependant, de ce point de vue, la question décisive reste le manque de réponse aux problèmes des fermiers, métayers et petits paysans du Nord du Tage, qui forment la majorité de la population rurale du Portugal. Dans ces districts septentrionaux, les modalités d'une réforme agraire ne pouvaient qu'être différentes. A côté de mesures d'expropriation - par exemple, dans le district de Castelo Branco, où la concentration des propriétés est forte - c'est essentiellement par le biais du crédit, du moratoire des dettes, de la distribution et des prix garantis des produits, de l'allocation de matériel agricole et d'engrais, que pouvait être favorisée la mise en place de coopératives. Ceci aurait exigé un niveau d'initiative des travailleurs agricoles du Sud, des ouvriers industriels et des employés du secteur bancaire bien plus élevé. Or, le PCP privilégia presqu'exclusivement les régions du

Sud, tandis que le PS - influent dans le secteur bancaire - bloqua délibérément les mesures touchant au crédit. Pour les petits paysans du Nord, la réforme agraire ce fut l'augmentation des prix des engrais et des semences. La CAP Durant l'été 1975, les propriétaires terriens expropriés, en alliance avec des petits et moyens paysans ainsi qu'avec des petits et moyens capitalistes du secteur de la distribution, initièrent les premières contre-attaques coordonnées contre la réforme agraire. En septembre, octobre et novembre 1975, le thème central de leur campagne fut la lutte contre "les occupations sauvages"! Le 25 novembre, le rassemblement de Rio Maior (à 80 km. au nord de Lisbonne) s'inscrit dans le cadre plus général de l'offensive de la droite et traduit l'instrumentalisation d'une partie de la petite-bourgeoisie traditionnelle par cette dernière. Dès le 14 décembre 1975, la CAP s'attaque directement à la loi de la réforme agraire, visant spécialement le décret sur les expropriations. Le ministre PS de l'agriculture, Lopes Cardoso, devient la cible préférée de la réaction. En février, après une menace de marche sur Lisbonne, la CAP obtient la reconnaissance officielle lors d'une rencontre avec Pinheiro de Azevedo et Lopes Cardoso. La réforme sera gelée au Sud ! Il faut attendre les présidentielles et le succès d'Eanes, construit par le PS, pour que les mobilisations de la CAP puissent effectivement trouver un premier débouché politique, et que sa pression force une inflexion réelle de la politique gouvernementale. Défendre la réforme ? Pour l'instant, l'initiative du ler gouvernement constitutionnel n'a touché que 16.800 hectares, soit une centaine de terres occupées. Cela reste donc marginal et sert avant tout de test pour l'application des mesures ultérieures. A l'image d'une fraction de la bourgeoisie portugaise, le gouvernement PS ne souhaite pas une remise en question totale de la réforme agraire. Un retour à la situation antérieure où, d'une part, le déclin de la production

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agricole était permanent depuis les années 60 et accentuait le déficit de la balance commerciale et, d'autre part, où 70 % du nombre total des exploitations agricoles ne possédait pas de relations d'échange significatives avec les autres secteurs de l'économie, n'est pas envisagé. Comme pour le secteur industriel, le programme gouvernemental de Soares vise avant tout à une relance d'un secteur capitaliste privé efficace et à une rentabilisation ainsi qu'à un contrôle étroit du secteur nationalisé. Ceci se traduit par le "droit de réserve", non encore officiellement délimité, en faveur des propriétaires fonciers expropriés; ces derniers touchant de fortes indemnisations pourraient relancer un secteur agricole à haute composition de capital, possédant un effet dissolvant sur la réforme agraire. La défini -tion du statut juridique des UCP doit permettre l'intégration de ces propriétés à la réorganisation du capitalisme portugais. Soares a déjà indiqué que ce statut juridique serait établi selon "des critères d'efficacité économique" et de "gestion démocratique", ce qui sous-entend une volonté de retirer au PCP sa base d'appui dans l'Alentejo et le Ribatejo. Cette "gestion démocratique' pourrait bien se concrétiser par la nomitation d'administrateurs d'Etat chargés de veiller à "l'efficacité économique". Alors la réforme agraire apparaltrait clairement comme un moyen d'élargir le processus de prolétarisation dans le Sud et de favoriser la rationalisation des structures capitalistes dans l'agriculture. La réussite de l'opération restitution des terres "illégalement occupées" - jusqu'à maintenant aucun mouvement de résistance ni de soutien aux travailleurs agricoles ne s'est manifesté - constitue un premier pas dans la détérioration des rapports de forces. Ceci peut ou -vrir la voie à la CAP dont l'objectif immédiat est d'éviter l'expropriation d'environ 500. 000 hectares qui devraient être soumis à la loi de la réforme agraire; le but ultime de la droite reste l'abrogation des décrets passés en 1975. Le poids socio-politique du secteur agraire, la jonction entre l'agriculture, le commerce et l'industrie au Portugal impliquent l'impossibilité d'une nette désynchronisation entre la contre-offensive capitaliste dans le domaine agricole et son lancement dans l'industrie, les assurances, les banques et le

En ce sens, une modification de l'équilibre des forces dans l'agriculture possède un impact général. Or, au moment où les mesures de "désoccupation" fournissent des munitions à la droite, le ministre de l'agriculture, Cardoso, qui aime à poser comme le chef de file de la gauche du PS, affirme : "C'est ainsi que l'on retire des forces à la droite, dans l'exacte mesure où se manifeste le désir d'appliquer la loi et où sont corrigées des injustices qui lui fournissaient des arguments puissants" ("'Diario de Lisboa"',

27 septembre 1976). Au même titre que les décrets-loi avaient succédé aux occupations du printemps et de l'été 1975, les "désoccupations" de l'automne 1976 risquent de présager la non application de la loi et la rédaction d'une nouvelle série de décrets ! Des mesures négociées L'argument de la défense de la "légalité démocratique" a conduit le PC à accepter la normalisation. En effet, la caractéristique centrale de l'initiative du gouvernement Soares fut d'être négociée au préalable avec la direction du PCP, au travers du syndicat des travailleurs agricoles. En échange des promesses d'application de la législation sur la réforme agraire, le PCP accepta la restitution des terres et dénonça comme manœuvres réactionnaires toute velléité de résistance. Alors qu'une constante des mobilisations de 1975 fut la jonction entre les travailleurs de l'Alentejo et ceux de Sétubal, de la ceinture industrielle, etc., le PCP, en renonçant aussi bien à une riposte dans l'Alentejo et le Ribatejo qu'à toute mobilisation de soutien du prolétariat industriel, stimule l'isolement des secteurs frappés par la politique gouvernementale. Au moment où la tactique du gouvernement con -siste à accentuer les divisions au niveau syndical comme à celui de l'organisation des petits paysans, la direction du PCP entérine la fragmentation désirée par le gouvernement PS pour mener à bien sa politique. Elle pave ainsi la voie pour le succès d'une attaque différenciée désorientant des secteurs significatifs de la classe ouvrière. Or, la bataille de la réforme agraire intervient dans une conjoncture marquée par un certain reflux des luttes ouvrières et un attentisme, vu le manque d'alternatives politiques. Il est vrai que pour l'instant l'offensive du gouvernement reste encore marginale; elle a touché le secteur de l'enseignement et une parcelle des terres occupées. Le projet de paiement du l3ème mois en bons du trésor à la valeur aléatoire et non réalisable immédiatement concrétisera, pour la première fois aux yeux des masses, l'amputation directe par le gouvernement, et non seulement par l'inflation, leur pouvoir d'achat. Ceci constituera une épreuve d'une autre ampleur pour Soares et révélera si l'expectative actuelle n'est qu'une • pause avant les prochaines élections municipales, ou si elle naugure au contraire une démoralisation plus profonde, dont les résultats électoraux du 12 décembre seraient le premier

29 septembre 1976 Dans un prochain article, nous reviendrons en détall sur la signification politique de ces élections et sur la préparation du Congrès syndical

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