Les premiers mois de 1976 ont vu une réduction du déficit de la balance des paiements de la Yougoslavie à l'égard des pays capitalistes développés (responsables de l'essentiel du déficit des échanges extérieurs yougoslaves). L'inflation qui avait connu un taux de 32% début 1975 est tombée à 11% en avril 1976. Ces effets relativement rapides de la politique de redressement économique décidée par le gouvernement ont pourtant leurs limites et leur contre-partie : la production industrielle a connu fin 75 et début 76 un ralentissement (indice à 95. 7 en avril 76) et le gouvernement se trouve, à la veille de l'adoption du nouveau plan 1976-80, confronté à des choix fondamentaux de politique. Quelle intégration dans les échanges économiques mondiaux? La récession dans les pays capitalistes pose avec acuité la question de la dépendance de la Yougoslavie à l'égard de ces pays. L'économie yougoslave ne pouvait évidemment pas survivre repliée sur sa pauvreté, après la rupture avec Staline et le Komintern au début des années 50. Les échanges avec les pays capitalistes et leur aide ont joué un rôle très important dans son développement, mais ont en retour créé des relations de dépendance étroite. Le tiers de l'augmentation de production planifiée dépend des exportations ; et en 1970, 69% du commerce yougoslave étaient réalisés avec les pays capitalistes développés, principalement ceux de la CEE. La situation économique mondiale s'est donc répercutée de façon sensible en Yougoslavie : d'une part, la récession des pays capitalistes a fait chuter considérablement les exportations yougoslaves vers ces pays et a posé le problème du retour des travailleurs yougoslaves émigrés et mis au chômage (leur nombre dépasse le million); en outre, l'augmentation du prix des matières premières a particulièrement touché les importations yougoslaves importantes en ce domaine; enfin, l'ouverture des frontières yougoslaves à la compétition des économies de l'Ouest capitaliste a produit des déséquilibres structurels dont le gouvernement tire aujourd'hui le bilan. Tous ces facteurs ont conduit à une modification sensible de la politique d'échanges internationaux de la Yougoslavie : il s'agit essentiellement de rechercher de nouveaux marchés
Catherine VERLA vers les pays du COMECON les plus industrialisés, d'une part, et d'autre part vers les pays sous-développés producteurs de pétrole. Les exportations vers l'Europe de l'Ouest étaient encore en 1973 de 46,5% du total des exportations yougoslaves. Elles sont tombées à 28, 3% en 1975. Les importations venant de cette zone restent importantes (la Yougoslavie recherchant les produits à haute technologie) mais sont tombées de 54,3% en 1973 à 50, 5% en 1975. Le début de 1976 a vu une réduction plus accusée encore des importations provenant de l'Ouest capitaliste (77% du niveau de l'an passé pour les quatre premiers mois). Par contre, les exportations vers l'Afrique sont passées de 3,9% en 1973 à 7,1% en 75 (et pour la même période de 3,2% à 4,4% pour les importations), Enfin, et surtout, les exportations vers les pays de l'Est sont passées de 32, 3% à 46,8% de 1973 à 1975 et au début de 76 les importations provenant de cette zone ont augmenté de 10% par rapport à l'an passé, Plus significatifs encore sont les accords récents conclus avec plusieurs pays du COMECON et portant sur une période de cinq ans, Les échanges avec l'URSS par exemple, doivent entre 1976 et 1980 porter sur 14 milliards de dollars, soit une augmentation de 100% par rapport à la période antérieure. Au-delà de cette politique internationale, c'est la question de la structure même de l'industrie yougoslave qui est posée, Des choix fondamentaux de développement Depuis le début des années 70, la question à l'ordre du jour en Yougoslavie est sinon le retour à la centralisation du type de celle en vigueur en URSS, du moins un coup d'arrêt à la liberté croissante des lois du marché et une recentralisation partielle. La réforme économique de 1965 avait supprimé le fonds central d'investissement au profit d'un système bancaire décentralisé et de fonds laissés au niveau des entreprises censées décider de leur politique d'investissements. Parallèlement, les prix devaient être libérés (sauf dans le secteur des matières premières et de l'énergie, principalement) ainsi que les échan-
ges extérieurs : la suppression de fait du monopole étatique du commerce extérieur visait à confronter les entreprises yougoslaves au marché international, les forçant sur le plan mondial comme sur le plan interne à une compétition qui devait stimuler les augmentations de Si cette politique n'a pas pu être appliquée dans toute sa logique (la fédération devant intervenir tant dans la politique de prix que dans le contrôle des échanges) elle a pourtant provoqué des désastres : inégalités régionales (et donc tensions nationales) accrues aboutissant au très grave conflit avec les Croates en 1970-71 ; 600 000 chômeurs recensés officiellement, ajoutés au million de travailleurs à l'étranger. Mais à ces caractéristiques il faut ajouter celles qui sont propres à la répartition des investissements selon les branches, en fonction de la pression du marché capitaliste mondial, d'une part, et du caractère de l'économie yougoslave, en outre (décentralisation avancée sans pour autant que toute la logique du marché puisse s'appliquer). Les entreprises et autorités locales qui décident de leur politique de développement se sont naturellement tournées vers les productions les plus "rentables" à court terme : celles qui pouvaient se vendre à meilleur prix (les revenus étant liés aux résultats des ventes). La liberté des échanges internationaux et les avantages accordés aux entreprises qui exportaient incitaient à se tourner vers des productions pour le marché extérieur. Comme les prix des matières premières et de l'énergie restaient contrôlés centralement et maintenus relativement bas, la production dans ces secteurs apparaissait peu intéressante car impliquant des revenus limités (outre des coûts de production relativement élevés). Enfin, le cloisonnement et le localisme de la prise de décision caractérisait le tout. Le résultat est clair : la Yougoslavie a munqué de viande et de matières premières et a dû en importer (augmentant par là même son déficit et sa dépendance extérieure) alors que ses ressources internes pourraient
1966-70_ Energie 31,5 Matières premières 33,4 Autres industries 35, 1 suffir à ses besoins. En effet, au prix où se vendait la viande sur le marché mondial, ses producteurs préféraient... l'exporter. Et au prix où se vendaient les matières premières sur le plan interne, personne ne voulait les exploiter. D'où la nécessité d'importer, entre autres, des métaux dont le sol yougoslave regorge. Parallèlement, l'énergie manque et le réseau de voies ferrées n'est électrifié qu'à 10% alors que, là encore, les ressources nationales existent. Dans les secteurs de l'industrie qui se sont développés (transformation), par contre les double-emplois sont la règle.
Et l'absence de coordination entre régions aboutit à des aberrations (que la concurrence capitaliste ne permettrait pas !) au point qu'il est plus facile à une entreprise d'importer ce dont elle a besoin de l'étranger que d'une région autre de Yougoslavie... La dissolution de fait de la planification a donc commencé à se répercuter sur la structure même de l'industrie, provoquant des effets similaires à ceux du marché sans en avoir "l'efficacité" de par l'existence de rapports sociaux différents d'une économie capitaliste (caractère social de la propriété; pas de "marché du capital"'; absence de rapports capitaliste/prolétaire dans le secteur public - les directeurs sont, faut-il le rappeler, nommés et révoqués par les travailleurs -; autogestion de droit, limitée de fait mais pesant au moins sur la politique d'emploi, les conditions de travail, les salaires; intervention de l'Etat dans un cadre globalement hostile au secteur privé). Ainsi, des milliers d'entreprises sont-elles en situation de "faillite" sans fermer leurs portes, voire en continuant à augmenter les salaires des travailleurs... Il n'existait pas en effet jusqu'alors de contrainte obligeant les entreprises à fermer; elles ne payaient simplement pas leurs dettes et attribuaient leurs fonds disponibles et les ressources locales des communautés au paiement des salaires (1). Au total, la non application des directives du plan apparait clairement dans le tableau suivant: INVESTISSEMENTS (en milliards de dinars)
1971-75
Plan Résultats réels
37,5 23,5
35, 2 31,4
27,3 45, 1 Tito lui-même, dans une interview au journal "Vjesnik" de Zagreb, le ler février de cette année, parlait de "l'indiscipline" faisant rage au sein de la LCY.
Des mesures de centralisation partielles et administratives Le nouveau plan (1976-80) qui est discuté depuis maintenant un an et demi pour être adopté d'ici la fin de l'année, change explicitement l'axe de développement industriel, le portant (comme prévu dans le plan précédent, mais non réalisé) sur l'énergie et les matières premières. L'aggravation de la situation économique, la dépendance à l'égard des importations provenant des pays capitalistes au moment où les exportations y ont diminué, le bilan de non application du précédent plan : tout force à un changement d'orientation dans les moyens mis en œuvre pour contrôler l'application des décisions. Plusieurs lois ont dores et déjà été votées et partiellement appliquées : - En mai 1,975, une loi contraint les entreprises à déposer 30 % de la valeur de leurs importations dans la Banque Nationale. Elle sera complétée en juin 1975 par de nouvelles restrictions aux importations (viande, biens de consommation durables, matériaux de construction...). - En mai également, une loi impose le contrôle de la Fédération sur tout investissement dépassant 30 millions de dinars, ce qui concerne évidemment les secteurs de l'industrie lourde en premier lieu. - Le 25 décembre, le système de crédit est totalement recentralisé. Les entreprises ont jusqu'au mois de mars pour fournir un état de leurs finances et dettes. Un service central de vérification des comptes est mis en place. Il doit contrôler et enregistrer toutes les opérations monétaires et commerciales. La loi prévoit des sanctions pour contraindre les réglements de dettes et punir les profits frauduleux (2). - Le nouveau projet de loi sur "le travail associé" doit préciser les droits et devoirs des travailleurs dans la planification. Il est suffisamment important pour que nous revenions dans un prochain article sur les questions qu'il soulève et les débats qui ont lieu actuellement en Yougoslavie à son propos. Disons, pour l'instant, qu'il doit en principe préciser l'articulation des diverses instances de décision dans la planification, ainsi que la place du secteur privé. Jusqu'à présent, le projet met explicitement au même niveau les décisions prises au niveau local et au niveau central : il affirme "l'obligation pour les promoteurs de la planification, dans les autres communautés et organisations autogérées, de baser leurs plans sur ceux des organisations de base du travail associé"(3). Le "Financial Times" (11 juin 1976) lui aussi, souligne cet aspect : "Le droit et le devoir (des travailleurs dans leurs organisations de base de faire des plans qui ne sont ni subordonnés ni supérieurs aux plans des unités territoriales (communes, républiques...)". "Une organisation doit faire son plan après avoir obtenu l'accord des autres organisations auxquelles elle est liée comme fournisseur, acheteur, distributeur, etc. ". Ce principe n'a toutefois pas été appliqué cette année, parce que trop long et compliqué. On peut légitimement se poser quelques questions à son propos : un tel projet manifeste à la fois la volonté de reconnaitre l'importance des décisions prises par les travailleurs et en même temps de conserver la coupure entre les organes centraux et l'autogestion. Il laisse de côté la question des conflits. Or, les intérêts localistes et régionaux plus ou moins antagoniques n'ont pu que se développer en Yougoslavie, à la faveur d'un régime à la fois bureaucratique et décentralisé. Pour avoir voulu l'accord de toutes les régions concernées par l'adoption du "plan vert" de développement agricole, il a fallu deux ans de discussions, et une série de questions essentielles concernant la politique d'énergie restent en suspens, faute d'intérêts convergents (ou de point de vue unanime) des instan-
Sans parler des contradictions entre les travailleurs dont les revenus dépendent de la vente au plus fort prix sur le marché des produits ces de leur entreprise, et une politique sociale qui voudrait maintenir les mêmes produits à bas prix ... (Les travailleurs des PTT revendiqué une augmentation du tarif des timbres pour avoir de plus hauts salaires...). Les contradictions sont là, bien réelles, Le gouvernement a reconnu et dénoncé les déformations "localistes et égoïstes", ainsi que l'impossibilité de laisser libre cours au marché, car pour cette politique, il a dû payer le prix fort : tensions nationales, multiplication des grèves, développement de forces sociales pro-capitalistes, éclatement de la LCY, etc. Il compte lutter contre ces "déviations" qu'il
a lui-même perpétuées, en maintenant pour l'essentiel une politique qui exclut toujours la classe ouvrière des prises de décision centrales. Il n'y a dès lors aucun espoir que la seule "propagande socialiste" et l'appel à la discipline permettent, combinées à quelques mesures administratives, de résoudre les contradictions existantes. Si le seul pouvoir accordé aux travailleurs est de gérer leur entreprise (et on sait qu'ils n'y parviennent même pas, vu leur temps de travail, leur faible formation et le poids des technocrates dans cette situation), et si leurs revenus dépendent du marché, ils n'ont aucune raison d'avoir un autre état d'esprit "qu'égoïste". Le caractère bureaucratique des décisions prises centralement, ne permet pas qu'ils acceptent un sacrifice dont ils ne contrôlent pas l'effet. Il n'y a pas d'éducation possible, à une échelle globale, du point de vue de la classe ouvrière toute entière (et non entreprise par entreprise ou région par région), sans la participation directe des travailleurs aux pouvoirs centraux. En réalité, les conflits entre la LCY et les travailleurs ne font que s'accroître, comme vient de le souligner un rapport officiel, commenté en juin 1976 par les principaux organes de presse yougoslaves : en 1974, 42 % des exclusions de la LCY ont été celles d'ouvriers. En 1975, la proportion passe à 45,3 % (il est évidemment étonnant et propre à la Yougoslavie que de telles statistiques soient données par le parti lui-même et commentées publiquement...) (4).
Il n'est dès lors pas étonnant que tout le débat autour de l'actuel projet tourne autour de la signification réelle de la dictature du prolétariat, conçue comme application de la plus large démocratie ouvrière : comment celle-ci estest-elle possible avec un parti unique sans droit de tendance ? Mais comment, de plus, la dictature du prolétariat peut-elle s'appliquer au travers de l'autogestion décentralisée ? Que signifie "propriété sociale" des moyens de production : celle-ci peut-elle réellement soit au seul niveau de l'Etat, soit au seul niveau des entreprises décentralisées ? C'est sur ces débats-là, qui sont au cœur des contradictions de la société yougoslave aujourd'hui, que nous essayerons de revenir dans un prochain article, en analysant le nouveau projet de Constitution.
3.9.76. NOTES (1) cf. Politika du 24. 1.76 (2) Dans la situation actuelle une telle loi a certes le mérite de s'opposer à une pagaille spectaculaire. Mais elle signifie aussi socialement l'augmentation de licenciements. Ce qui ne va pas sans protestations. (3) Journal des Syndicats yougoslaves - Edition française - Mai, juin 1976 (4) Vjesnik, 13 juin; Komunist, 14 juin 1976. Cf. aussi Borba du 24.1.70