Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SUISSE

Crise et 40 heures

· Inprecor (première série) n° 66, 27 janvier 1977 · p. 28-29 · 1 465 mots

Syndicalisme Économie mondiale

Le 5 décembre 1976, les citoyens suisses avaient à se prononcer, en votation populaire sur l'abaissement à 40 heures pour tous de la semaine légale de travail de 45 heures dans l'industrie et 50 heures dans la construction et l'hôtellerie. En 1973, le POCH, le PSA (1) et la Ligue Marxiste Révolutionnaire (section suisse de la IV° Internationale) avaient déposé une initiative constitutionnelle (2) demandant l'introduction légale des 40 heures, pour toutes les catégories, dans un délai d'un an après un résultat positif de la consultation populaire.

Crise et privilège En mettant à profit la politique de "paix du travail" des directions syndicales, le patronat helvétique a réussi l'exploit durant de nombreuses années de diminuer très faiblement le temps de travail légal - et encore moins le temps de travail effectif, vu la pratique largement répandue des heures supplémentaires - et d'accroître fortement la productivité physique du travail. Ainsi, actuellement, le capitalisme suisse jouit du privilège de la durée de travail légale la plus longue d'Europe, ceci au moment où l'attaque contre le niveau de l'emploi se renforce ! En effet, le capitalisme suisse - dont le moteur réside dans les exportations (machines outils, appareils électriques, chimie, horlogerie, etc) - fut frappé fortement d'une part par la récession généralisée du capitalisme et, d'autre part, par "l'effondrement" du marché intérieur dû aussi bien à la profonde crise structurelle du secteur de la construction, qu'au "départ" (à l'expulsion sous la pression du chômage) de 200.000 travailleurs immigrés. Une simple comparaison internationale permet de mesurer l'ampleur de la récession capitaliste en Suisse. Voici le taux de baisse de la production industrielle entre 1973 et 1975, en ayant comme point de référence le point le plus élevé qu'elle a atteint en 1973 ou 1974, et son point le plus bas en 1975 (variation en %)

Etats-Unis 10,1 RFA 11.3 Belgique 15,6 France 11,9 Suisse 18,4 Italie 15,2 Japon 19,7 (Source : OCDE - Principaux indicateurs économiques)

Karl BRUNNER La politique du gouvernement et de la Banque Nationale, qui s'inspire de la doctrine monétariste la plus stricte, accentua l'ampleur de la récession. L'objectif était clair : "détendre au maximum le marché du travail"', afin d'opérer une pression sérieuse sur les salaires, à l'instant où l'insécurité de l'emploi stimule la •"'discipline du "travail". Le résultat fut probant : le taux d'inflation en décembre 1976 ne s'élève qu'à 1, 3%; 300.000 emplois (sur une population active de 2.900.000 en 1973) furent supprimés, soit plus de 10%; les salaires réels stagnent ou même ont baissé dans certaines branches; la productivité du travail a crû fortement. Parmi les 300.000 emplois supprimés, il faut compter les 200.000 travailleurs immigrés "exportés'" vers l'Italie et l'Espagne. Parmi les 100.000 autres se trouvent essentiellement des femmes mariées qui ont dû quitter leur emploi, des retraités qui continuaient à travailler, etc... Enfin, les chômeurs résidant en Suisse atteignirent le chiffre record de 32.000. Patrons et syndicats C'est dans ce contexte que surgit la votation pour l'initiative des 40 heures. Il ne faisait pas de doute que la bourgeoisie allait lancer une campagne catastrophiste, dans la meilleure tradition des arguments utilisés depuis un siècle pour dépeindre les "effets terribles pour l'économie nationale" de toutes les diminutions du temps de travail. Dans le cadre de la concurrence exacerbée sur le marché mondial, les capitalistes suisses n'étaient pas enclins à céder le moins du monde. La combinaison entre stagnation des salaires, croissance de la productivité et long temps de travail, leur permet d'abaisser les coûts unitaires de travail, alors que la revalorisation du franc suisse face aux autres devises amoindrit la capacité concurrentielle des exportations. Dans cette bataille - à l'émerveillement des observateurs des grands journaux financiers internationaux - patrons et banquiers ne trouvèrent pas en face d'eux les syndicats. Au contraire, l'Union syndicale suisse se plaça au premier rang des adversaires de l'initiative. Mais les choses n'allèrent pas toutes seules. Le résultat Le 5 décembre 1976, 370.000 salariés se prononcèrent pour l'initiative des 40 heures, soit 22% des votants. Il ne faut pas oublier qu'en-

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viron un quart des salariés travaillant en Suisse ne peuvent pas voter : les travailleurs immigrés, sans parler des jeunes travailleurs (chez qui la revendication des 40 heures avait un écho important comme l'ont prouvé diverses enquêtes). Si l'on considère la force que représente les trois organisations qui déposèrent l'initiative et la campagne menée par la bourgeoisie dans sa presse, radio et TV, comme la position de la centrale syndicale (l'USS), le résultat n'est pas négligeable. Une simple comparaison avec les scores obtenus par les dernières initiatives constitutionnelles indiquent la valeur significative du résultat, dans le cadre socio-politique actuel en Suisse.

nombre participation

Initiative sur l'assurance vieillesse de oui électorale (%)

du Parti du Travail (PC) 294.511 15, 6. 52,9

Initiative sur la participation dans les entreprises lancée par l'USS (75) 471.439 32,4 39,4

Initiative sur les 40 h du POCH-PSA-LMR

(1976) 370.439 22 44,7 En outre, le pourcentage de 22% ne doit pas être pris isolément. En effet, si l'on examine les résultats dans les cantons où une plus ou moins large unité d'action entre partis, organisations et syndicats du mouvement ouvrier s'est établie, on constate que le pourcentage de oui est considérablement plus élevé : 32,6% à Bâle-ville, 42,1% dans le canton de Genève, 34,6% dans le canton du Tessin, 29,8% dans le canton de Neuchâtel. En outre, dans les quartiers les plus ouvriers des grandes villes, les pourcentages dépassent les 40% et représentent fort souvent une majorité absolue des salariés. Différenciations dans le mouvement ouvrier Mais ceci n'est pas le plus important. En mettant à profit un mécanisme de la démocratie semi-directe, trois organisations "mineures" du mouvement ouvrier - en une unité d'action sur une plate-forme correspondant aux besoins objectifs de la classe ouvrière et mettant en question la politique de "paix du travail" - ont stimulé un processus de différenciation important au sein même des organisations traditionnelles. De plus, elles ont réussi à mettre sur pied une large unité d'action avec toutes les composantes du mouvement ouvrier, dans cerTout d'abord, lors de son Congrès d'octobre 76, le Parti socialiste suisse - parti gouvernemental depuis la seconde guerre mondiale - a vu l'opposition (qui était favorable aux 40 heures) renverser la position de la direction. Dans divers cantons, les sections du PSS participèrent donc à une campagne commune. Le Parti du Travail (PC), qui avait sectairement attaqué l'initiative, dut changer son fusil d'épaule.

Ensuite, au sein de l'USS, diverses fédérations, sur la plan cantonal ou fédéral, se prononcèrent pour l'initiative contre la prise de position de l'USS. Ce fut, entre autre, le cas du syndicat des typographes, de diverses sections du syndicat des postes et téléphones, etc... Sous cette pression, l'USS se vit contrainte d'annoncer le lancement d'une initiative pour l'introduction très progressive des 40 heures, lancement dont la fonction immédiate, évidemment, était d'affaiblir la position et l'audience de l'initiative du POCH-PSA - LMR. Enfin, un débat important se déroula dans les rangs des travailleurs, ce qui n'est pas sans importance au moment où doivent se renouveler de nombreuses conventions collectives. En effet, cette campagne a actualisé cette revendication qui deviendra dès lors partie prenante des nombreuses plate-formes revendicatives. Une telle campagne, combinée avec un patient travail sur le plan syndical et l'organisation la plus large de la solidarité avec des grèves qui se développent très lentement en Suisse française (et qui sont encore des phénomènes isolés), représente un des instruments avec lequel peut être préparée une mobilisation indépendante et unitaire de la classe ouvrière. Cette tâche est d'actualité au moment où la bourgeoisie a engagé une attaque d'ampleur contre ce que la classe ouvrière a obtenu durant près de 15 ans - essentiellement comme sous-produit de l'exceptionnelle haute conjoncture - et alors que le mouvement xénophobe prépare une nouvelle offensive (une nouvelle initiative xénophobe sera présentée sous peu au vote). NOTES (1) Les mécanismes de la démocratie semi-directe permettent de proposer des modifications de la Constitution fédérale. Présentée sous la forme d'une initiative constitutionnelle qui doit réunir 50.000 signatures pour être validée, cette modification doit être soumise au vote populaire. (2) Le POCH (Organisation Progressiste de Suisse), créé par des anciens militants du Parti du Travail, en Suisse alémanique, se revendique partiellement de la tradition de la Illème Internationale stalinienne. Actuellement, il se situe sur le terrain de la politique des PC officiels. Le PSA (Parti socialiste autonome) est issu d'une scission du PS du Tessin et possède actuellement des liens privilégiés avec le POCH. (3) L'Union syndicale suisse est l'organisation faitière qui regroupe les diverses fédérations syndicales. Elle comptait 470,000 membres en 1975. En son sein, la FTMH (Fédération des travailleurs de la métallurgie et l'horlogerie) qui organise 145.000 travailleurs, possède un poids important. Cette fédération est à l'avant-poste de la politique de "paix du travail"'.

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